Extraits |
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Moyen âge |
XVIème siècle |
XVIIème siècle |
XVIIIème siècle |
XIXème siècle |
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XXème siècle |
Supplément au voyage des siècles |
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(Chemins d’Auvergne) |
Pas un souffle,
l’été pèse comme une armure.
Les ruisseaux sont maigres. Des myriades de sauterelles aveuglent les
prairies abandonnées. Parfois, entre deux rochers, les monts
austères de la Margeride ou la croupe du Méjean
où flottent des étendards aux couleurs
délavées. Tout le pays bruit
d’affliction, mais rien ne me fera dévier de ce
chemin qui descend vers l’Espagne. Qui n’a plus de
désir, que lui importe de se risquer ? On dit que
là-bas les basques brûlent leurs maisons
à votre approche et ne vous laissent qu’un
désert. La montagne est haute et sauvage, les combes
profondes, les loups y prennent ceux qui vont seuls, et
l’infidèle est en bas qui attend dans les bois.
À peine si tout cela me touche. Je pense à
Séléné. Mon cœur est gros de
cette passion si longtemps refusée. Elle que j’ai
chanté follement, je ne sais plus si elle était
lune ou soleil. C’est
de ces femmes
mêlées qui vous enivrent et ne vous laissent
qu’une éternelle mélancolie.
Sous le causse, à l’orée de la
forêt, une croix de troncs écorcés
signe le lieu où l’armée
s’est arrêtée. Il n’y a
là qu’un millier de bricons vautrés
sous les arbres et cent gros chevaux qui broutent les luzernes. Le
roman, je le leur donnerai d’un trait, deux heures durant
sans débander, tant qu’à la fin leurs
gourdes seront vides et qu’ils s’endormiront
demi-nus dans les herbes. Ils veulent du sang et de l’or : je
leur couperai des nez et leur fendrai des armures, le cheval avec le
chevalier, puis je leur jetterai aux pieds les trésors de
Saragosse. Ils veulent rêver : je leur donnerai trois Espagne
et je les multiplierai. Ils s’abattront au milieu des harems,
ils sueront l’agonie, un nuage lumineux les
enlèvera jusqu’au ciel – ils en
resteront bouche bée, comme s’ils entendaient le
cinquième évangile. Si la mémoire me
fait défaut j’y mêlerai de ma vie,
l’ombre de Séléné, le soleil
et les loups, car moi aussi je souffre sur les chemins.
L’orage toute la nuit a renâclé sur
l’Aubrac. Les chemins sont couverts de boue, les chevaux
peinent, les chariots se renversent dans les fossés.
J’ai laissé l’armée et pris
par les collines, à travers les forêts de
châtaigniers. Dans l’ombre des talus, de grandes
digitales vacillent sous la queue du cheval qu’agace une
nuée des mouches. De loin en loin de petites
églises penchent dans les orties. Cela vaut bien les
cathédrales d’Allemagne et les citronneraies de
Naples. J’ai beaucoup vu, je me suis
émerveillé : aujourd’hui, un ruisseau
bordé de saules nains, un verger de poires, clair et
ordonné, des étables et des fenils, cela me
comble à l’égal des jardins
d’Italie. Je ne suis plus fait pour le bonheur. Complaisance
ou vérité, je sacrifie toujours à
Séléné. Elle est si proche encore, il
suffit de fermer les yeux. J’ai fait de moi une
châsse, mon amie y est ensevelie, embaumée dans
son éclat. Le chemin tourne longtemps dans les collines.
Enfin, dressé sur son éperon, voici le
château du vice-roi des Bourines : dix pierres
sèches couvertes d’un drapeau, et le grand ciel
pommelé qui passe sans se poser.
Dans la grande salle le feu tousse, le vent qui descend par le trou me
chasse la fumée au visage. Ils sont là
à boire et à se lutiner, tandis que je
m’évertue avec des héros morts depuis
belle lurette. Ces géants dont
l’épée fendait les rochers,
étaient-ils autres que ceux-ci ? Je pousse
péniblement mon poème, frappant du pied
l’assonance sur les dalles : ahan…
sang… dolent... Ils dodelinent sur
l’épaule de leur voisine et leur main glisse
insensiblement sous la nappe. Je m’en vais vous les rappeler,
moi : Aoi ! Le double clerc qui sommeillait reprend
vitement sa plume
et s’absorbe dans sa tâche. Sa main court
après moi sans me rejoindre. Je multiplie les
embûches pour le semer, il lève les yeux, se
renfrogne, puis sourit lui aussi, et nous sommes comme deux lutteurs
qui s’étreignent sans vouloir la victoire.
Il me fera donner un repas de gras et deux pièces
d’argent de Poitiers. Peut-être, si le vice-roi se
souvient de mon nom, passera-t-il aux châteaux voisins, et je
trouverai ici mon paradis. La servante aux traits maures, sur quoi mes
yeux prenaient appui pour louer Séléné
sous un autre nom, contre un demi-denier me rejoindra
peut-être ; ou bien, sans me tenir rigueur de mes incartades,
elle qui a oublié l’Alcoran et toute sa
parentèle, elle viendra d’elle-même,
enivrée par l’aventure, se frotter au prestige de
ma bouche. C’est que le cœur, même aux
servantes, est trop vaste pour se satisfaire des Bourines et de
l’Auvergne, et qu’il veut approcher cet
au-delà qui affleure parfois dans les vers. Cette nuit, je
rêverai à nouveau de
Séléné, comme au temps de ma force, et
j’embrasserai ma gloire.
Dix années ont
passées et ma tempe est blanche. La guerre m’a
emporté avec elle. Nous campons depuis des mois au pied des
murs d’Antioche. Les chevaux hennissent, les
épées tintent, la poussière fume, tout
est vrai. L’ennemi y a peu de visage et moins de droiture
encore. Femmes plutôt qu’hommes, qui vous percent
d’une flèche dans le dos ou vous
décollent la nuque d’une lame
recourbée. On dit que leurs émirs sont faux comme
des valets, qu’ils tuent au poison et tiennent des serpents
dans des couffins pour les ambassadeurs. Il est juste qu’un
quartier de lune leur serve de drapeau. Quant à leur
langue... Quel effort il nous faut faire pour y répondre
sans sortir de l’humanité ! Certes, nous ne
pensions pas que ce pays fût si rude ni les hommes si vils.
Nous resterons ici tant que Jérusalem ne sera pas reprise.
Leurs temples seront rasés, il n’en restera que le
plan dans les collines et des mots tumultueux dans les
récits de nos successeurs, qui réjouiront les
potentats d’Auvergne. Nous, nous resterons ici pour toujours,
nous en ferons un paradis : oranges et citrons, fenouils, bois de
cèdres, rien qui n’y soit à notre
goût. Je me retirerai dans la montagne, une maison arabe
peinte au lait de chaux, trois fois rien, une salle au sol battu et une
porte basse. Un verger, quelques biques, un jardin sec qui me fournira
pour l’œil et pour le nez. J’y oublierai
tout, le causse boueux et la guerre intrépide. Je pourrai me
donner à Séléné. Elle me
sera tout jusqu’à la mort, la lune variable et le
soleil constant.
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(La pierre) |
La tête est chauve,
posée sur un plat de barbier, et fixe le paysage qui
frémit dans les carreaux, une campagne de collines rousses
fumant dans le soir, où un grand vent secoue les arbres. Il
regarde et ne voit rien. La pièce est sombre, les poutres
peintes de suie – les lettres tracées au lait de
chaux s’y détachent merveilleusement –
le froid rayonne : rien qui soit plaisant, rien qui ne fasse regretter
la société. Pourtant, on peut y faire tenir toute
sa vie, et quinze siècles révolus, et toute la
philosophie. Ce matin, comme tous les jours, il a
déjeuné d’un vieux livre
qu’il a annoté longuement dans la marge. Les
peuples disparus, les terres nouvelles, les étoiles
peuplées d’êtres chimériques,
les bêtes, les femmes, les boiteux, on peut de tout faire son
bien, rien n’est vulgaire ou léger, la neige
instruit autant que la tombe. C’est le plus souvent le fait
de rien, une morale étrange tirée de
l’ordinaire, comme un gravier brillant du gésier
d’une poule.
Tout l’après-midi perché dans son
grenier, écoutant les servantes tirer les bancs sur les
dalles de la chapelle, et dans la cour les lourdes charrettes
brinqueballer, il a tenu sa plume sans écrire. Les reins le
déchirent, il rêve pour leur échapper,
les yeux perdus dans le lointain. Bientôt ce sera la nuit, le
monde s’évanouira et il sera tout à
eux, la pensée n’y suffira pas, ni le feu dans
l’âtre. Il se souvient des incendies qui volaient
par le pays, quand les bandes s’affrontaient dans les chemins
creux, il spécule un instant ce qu’en auraient dit
les anciens romains. Le vent est tombé un peu, une chouette
se plaint sous le toit des granges. Il revoit l’enfant
monstrueux rencontré avant-hier à la ville,
l’idée aussitôt chasse la douleur. Il
frappe les planches du talon pour faire le silence, déplie
sa feuille et va d’une main pressée.
Il se fait le frère du monstre pour son
étrangeté, un enfant de quatorze mois portant au
ventre, joint à lui sur l’espace de quatre doigts,
un autre tout pareil, plus petit et privé de tête,
dont la pierre bouche le conduit du bas. Les deux vivent
également et rendent leur urine. L’un se meut et
l’autre pend. On pourrait en tirer bien des fables, se
rapportant à soi, ou au royaume, ou à la
création. Raisonner de soi, non : il veut oublier ce corps
étranger nourri de sa chair, qui sans se mouvoir fait
souffrir qui le porte. Ce sera plutôt du roi, qui peine
à maintenir ensemble les deux parties de son
État, dont l’une prospère et
l’autre souffre ; ou de la nature, excessive souvent, sage
pourtant jusque dans ses prodiges, à quoi nous attachent
quatre doigts de terre, et quant à la tête et
à l’urine, il ne faut pas méditer
beaucoup.
Dans la nuit la pierre s’est apaisée. Ce matin
c’est le ventre : le plat de fayols dont il a fallu se
nourrir comme ceux du pays, ou ces fromages rapportés du
village, secs et puissants, un désir de vieillard. Il se
souvient que c’est dimanche et grogne dans son escalier. Ce
midi, il y aura des huîtres apportées par les
cousins de Blaye, et cette table de compagnie, si vaste que le vent y
court à son aise, le froid qui glace les pieds et les
flambeaux qui peinent à jeter la lumière aux
visages. Et toute cette apparence à soutenir
malgré que l’on en ait.
La servante s’est vêtue de noir pour ne pas
dépareiller. Elle va et vient, raidie par
l’arthrite, déposant en tremblotant les plats,
tandis que les cousins déchirent du couteau les animaux
serrés dans leurs coquilles en discourant bien haut. Le Roi
est à Bagnères et viendra à Bordeaux,
deux cents courtisans l’accompagnent, et des troupes de
mercenaires, des femmes de toute vie, des chevaux. Il se mêle
à la conversation sans s’y tremper. Puis
l’on chante plutôt que l’on murmure,
c’est l’un de ces divertissements qui
réjouissent les dames. Le vent n’a pas
cessé, les étourneaux s’assemblent et
tournent en nuées dans les arbres, ce sera bientôt
l’hiver.
Il est de nouveau tout à son Sénèque.
La Fortune ne peut rien contre qui sait mourir...
C’est sa
grande affaire, il ne cesse de s’en gorger. S’il
voyage parfois hors de sa tombe, ce n’est qu’une
feinte, il a toujours sous la selle de son cheval un morceau de son
linceul. Si souvent la fantaisie le prend de se jeter en ville, si la
soif de l’Italie le tenaille depuis des mois, s’il
rêve parfois des nouvelles Indes, ce n’est que par
faiblesse, simple aversion des devoirs ménagers. Il
vagabonde quelques semaines, sans souci de
s’arrêter nulle part,
s’enfonçant résolument dans
l’inconnu, se mêlant à la
beauté comme à la corruption, un canif
enfoncé dans les reins afin de ne pas oublier ce
qu’il est. Les langues lui donnent un peu de plaisir, et une
femme parfois, qui a lu et sait jouir sans s’attacher. Il
regarde, il boit de toutes les eaux et revient à sa tour.
Son regard se fixe sur les collines qui frissonnent sous le vent,
poursuivant une pensée qui passe de forme en forme. Il tire
de sa bibliothèque une brassée de vieux volumes :
Plutarque et Cicéron, et le terrible Lucain. Un miel sombre
est au fond des lourds rayons, il y puise aussi bien que dans le
siècle. Il lit au hasard, en cyclope, un œil sur
la page et l’autre en lui, déchiffrant le monde
dans sa tête et tirant sa force de son infirmité.
Plutarque, qui est admirable en tout, là surtout
où il juge des actions humaines,
s’étonne qu’on abandonne à
leurs parents le gouvernement des enfants – témoin
l’autre jour, à Bordeaux, ce garçonnet
écorché dans la rue par son
père… Il trempe sa plume et secoue la main : la
vision coule lentement sur la page, comme l’humeur
vitrée d’une incision du cristallin.
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(L'Antigone de Racine) |
Entre 1676 et 1678 Racine ne publie
rien. On ne connaît de lui rien, pas une note pour servir
à l’histoire, pas une lettre pour plaindre la
maladie d’une sœur ou courtiser un grand, pas un
billet suppliant qu’on lui pardonne ses fautes contre la
langue, ou celles qui lui échappent parfois, d’une
autre nature. Rien, jusqu’à ce maigre discours de
réception de l’abbé Colbert : Il
m’est sans doute très honorable de me voir
à la tête de cette célèbre
Compagnie… C’est l’automne de
l’augustinisme, un automne éclatant. Les Petites
Écoles sont fermées depuis plus de quinze ans.
Les aimables pensionnaires dont on entendait chaque matin filtrer les
voix claires repassant logique et grammaire, qui cueillaient les pommes
sur les palmettes et jetaient leurs miettes aux carpes de
l’étang, se sont à présent
dispersées dans le monde. Mère
Angélique de Saint-Jean a remplacé
Mère Angélique, par la fenêtre
entrebâillée elle voit
l’allée vide où les jeunes filles
s’éloignaient à pas mesurés
au bras de leurs tuteurs, droites dans de raides corsets. Il y avait
dans l’air une telle douceur. À
présent, il faut ne se prêter à rien et
ne sourire qu’au passé.
Racine en a fini avec son Phèdre, il ne
sait ce
qu’il veut maintenant. Lui revient en mémoire une
conversation avec l’aîné des Arnault,
peu avant sa mort. Pourquoi, en effet, pourquoi s’attacher
à des passions privées, même si
chargées d’humeur qu’elles vous jettent
pantelants hors de vous, quand il y a cette grande ambition dans le
siècle ? Il revoit la table grise où
n’était qu’un crucifix, et dans les
rayons, parmi les in-octavos hollandais, les Bibles romaines et les
discours au peuple genevois, un petit portrait de jeune fille :
sévère, le front buté, les
lèvres plissées, qui sourit peut-être
et, peut-être, ce n’est qu’une illusion.
Elle porte une robe serrée jusqu’au menton, comme
la mode en a passé, ses seins gonflent à peine le
tissu léger, on les devine châtiés dans
une bande de drap étroitement noué.
Le Roi est à son apogée. C’est ce que
disent tout haut ses louangeurs et dans les promenades du bois ses
contempteurs. Peut-il exiger plus ? Ses évêques
ont repris la maison de Paris, interdit la libre communion, et
malgré la paix qu’il leur a
concédée, ses vicaires surveillent les
religieuses que cinq ans d’enfermement n’ont pas pu
réduire. Chaque jour parvient la nouvelle de quelque
fourberie. Pour se distraire de cette affliction, Racine entreprend une
lettre : « Ma très chère
sœur, depuis que vous avez épousé
Monsieur Rivière votre image ne m’a pas
quitté, et je songe... ». Il la
conforte, lui
promet de l’argent, puis lui décrit les lieux et
les choses, non celles du jour, mais la sombre idée
qu’il faut se faire désormais de ce monde.
« Quant aux intrigues sur le sujet que vous savez...
». Et puis non. Il froisse le papier et le jette à
ses pieds.
Il sort de son tiroir une liasse d’ébauches : des
notes sur le théâtre, les fragments
d’une tragédie abandonnée, quelques
vers épars sur le désert des Champs. Il lui faut
quelque chose de plus éclatant, qui signifie sans dire et
qui ébranle secrètement qui l’entendra.
Que dirait le vieux Sophocle ? Il glisse son coupe-papier dans le
volume qu’il tient toujours près de lui. La lame
soulève les pages, c’est
l’Œdipe Roi : Car chacun l’a pu
voir
lorsque la vierge ailée… Il y pense un
instant.
Ce destin accablant, légué de
génération en génération,
sans jamais ménager aucune espérance... Il
soupèse entre ses doigts la lame étroite puis la
glisse à nouveau dans les pages. C’est
l’Antigone. Il revoit le portrait de la
jeune
Angélique. Pourquoi se souvenir de cette jeune fille
figée sous les vernis sombres ? Elle le regarde : ses yeux
sont profonds, très doux mais fixes. Leur volonté
est une règle qui vous redresse, leur douceur un reproche.
Oui, il a cédé à des
frivolités, un désir vorace de la gloire, dont
n’a pas su le prémunir l’enseignement
des Solitaires, et l’amour des femmes, qui n’est
peut-être que le contentement de ce peu d’humeurs
qui s’accumule dans les membres et veut
s’échapper. Non que la pensée en soit
grossière, mais atteignant l’âge
où l’on voit la poudre recouvrir les visages et
les draps, n’est-il pas temps de repousser ces passions
décevantes et de se soumettre à une plus stricte
règle ? Il referme le livre. Des contes des anciens
maîtres, en reste-t-il tant à quoi se mesurer ? Il
tire à lui une large main de papier et ouvre
l’encrier. Il ne reste que quelques gouttes au fond du verre,
une nacre qui luit, qu’il ramasse du bec de la plume, et il
trace en haut de sa feuille en grands caractères : Antigone.
Il connaît ce frémissement qui le rend sourd au
monde. Des rimes lui viennent, détachées de toute
substance, des vers ôtés à
d’anciennes tragédies, qu’il ne
s’est pas consolé d’avoir
rejetées, des images : sur une hauteur, au milieu des
jardins en étages, une ville aux murailles massives
où flotte le fronton d’un palais ; au-dessous,
dans la campagne athénienne endormie sous
l’été, un monument vouté,
anonyme tombeau de pierres sèches ; au loin, dans
l’échancrure des collines, la mer nue qui
étincelle. Il y aura là un vieil olivier, des
buissons d’épines et de minces fleurs sur des
tiges, peu, car le trait doit être sec. Il y aura surtout la
grande lumière qui aveugle et fait tituber, qui tombe dans
le caveau par un oculus, une flèche vibrante sous quoi
gémit une jeune fille au visage obstiné.
Il a travaillé tout le jour. Le soir la servante a
tapé doucement à sa porte, et
n’entendant pas de réponse elle a
entrebâillé. Elle l’a vu
agité comme un convulsionnaire, frappant sa table,
maltraitant sa feuille, elle a vite refermé. Elle a
retiré le rôti du fourneau et rangé le
sel. Chaque fois c’est un étonnement, qui la
bouleverse, et une joie profonde. Elle exhume de la commode
l’almanach et trace un signe à la date du jour.
Peut-être se trompe-t-elle un peu dans les chiffres, elle
peine parfois à se souvenir de chacun, mais enfin
c’est là. Les heures sonnent, elle monte sans
bruit de temps à autre et veille un instant
derrière la porte. C’est le silence, ou un murmure
indistinct, comme d’un qui ferait sa prière
à voix haute en mâchant du pain.
Elle n’a bien garde d’enfreindre la consigne, le
bruit pourtant s’en répand. On veut savoir, Racine
élude et ne dit rien. On suppute : un Philoctète
? un Œdipe Roi ? Si, brandissant son Sophocle,
quelqu’un ose : Antigone ! ses compagnons haussent
brusquement les épaules. Même au Grand Arnault il
ne dit rien, même à son confesseur. Car cette
fois-ci, ce n’est pas rien. Si quelque malveillant
s’avisait d’en faire des fables à la
Cour avant qu’il ait su en venir à bout ? Le
matin, se retirant pour écrire, il ferme sa porte au verrou.
Chaque soir, il cache ses feuilles sous une latte du plancher, tire
au-dessus un pied de la table et livre au feu ses brouillons.
On rapporte au Roi cette manie. Je ne savais pas qu’il
fût autrefois si méfiant, qu’on se
renseigne, qu’on questionne ses valets. Des argousins se
déguisent en marchands, en libraires. Rien ne transpire. Sa
vieille servante ne dit rien et son confesseur se refuse à
parler – on ne l’enverra pas moisir au secret pour
l’orgueil déplacé d’un
littérateur. Une nuit que Racine s’est
absenté pour la campagne on envoie un voleur. Il
pénètre dans le cabinet, fouille les tiroirs et
déplace les livres, il soulève le tapis : rien,
rien que des brouillons de lettres, des comptes inachevés,
de la poussière. Il s’assied à la table
et se prend à songer. S’il lui fallait
écrire il aurait tant à dire, des humbles comme
des grands, il se ferait un nom qui l’enverrait aux
galères. Il se cale complaisamment dans le fauteuil, son
pied racle sous la table, une boule de papier chiffonnée
roule sur le plancher. C’est une demi-page
griffonnée dans une langue étrange, sauvagement
raturée, qu’il glisse dans sa poche.
Le Roi l’agite sous les yeux de Monsieur d’Aligre.
Antigone ! Peu m’importe que la langue en soit belle,
Monsieur le Chancelier ! Il ne l’écrira pas, vous
m’en répondrez. D’Aligre recule,
l’assistance fait mine de se mêler
d’autre chose. Le chancelier ordonne qu’on lui
amène Racine. Le poète semble surpris, il penche
un peu la joue sur l’épaule, comme s’il
voulait séduire, et ne dit rien d’autre que : Je
suis votre serviteur. On le surveille, on sait qu’il
travaille – à cela ou à autre chose ?
Un jour, on le surprend à dire, dans sa campagne, des vers
détachés dont le sens est transparent. Le Roi le
convoque urgemment. Monsieur, vous avez mon estime. Mais
c’est assez, je ne veux pas de cette histoire. Vous ferez la
mienne et vous atteindrez à
l’immortalité. Au revoir Monsieur.
Racine y pense longuement. Son poème vient mal : deux
scènes du premier acte, tout le troisième, dont
il n’est pas trop content, et rien de la suite, si ce
n’est la scène finale par quoi il a
commencé, le récit des dernières
heures d’Antigone, que sa nourrice rapporte au Roi. La
vieille femme est restée cinq jours assise dans la
poussière, l’oreille collée
à la pierre du tombeau, au fond de quoi par instants
geignait une voix légère. Elle montre moins
qu’elle ne suggère, les mots la
déchirent, un long sanglot qui plaint l’innocence
persécutée et fait obscurément de sa
mort un procès. Pour ces quelques vers, il se sent capable
d’affronter le Roi et tout l’aréopage.
Mais arrivera-t-il jusque là ? Il feuillette les pages, il
est si loin de sa fin, il referme brusquement la chemise.
C’est le soir, une lumière dorée entre
par la fenêtre ouverte, le dernier ciel d’automne
s’évapore au-dessus des toits. L’air est
si doux encore, il se sent soudain terriblement las.
Quelques jours plus tard, on délivre en secret au Grand
Arnault une mince enveloppe de carton accompagnée
d’une lettre scellée à la cire. Il
reconnaît l’écriture, déchire
lentement les cachets, lit les quelques mots de l’adresse :
une invocation de leur foi commune, une recommandation et des
vœux, rien qui soit regret ou justification. Dans son cabinet
est un placard secret, il y glisse l’enveloppe sans
l’ouvrir, referme la trappe et essuie sur son habit ses
doigts où sont restés quelques débris
de cire. Il songe à sa nièce qui
perpétue aux Champs la doctrine de la grâce, se
tourne vers la planche de sa bibliothèque où est
maintenant son portrait, et il la contemple longuement sans la voir.
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(Discours des
Charmettes)
|
Moi aussi je parlerai de moi. Ayant
cédé à une manie ambulante, j’ai sans y
prendre garde mis mes pas dans les siens. Avant-hier parmi les
piémontais, claquemuré au-dessus des arcades qui
mènent au château du roi sarde, j’ai appris à
mes dépens les usages du lieu et de chaque soubresaut du hasard
me suis fait un roman. Hier, ayant passé les monts, j’ai
atteint Chambéri. Nous voici donc voisins. Lui au fond
d’une fausse rue, dans ce grave bâtiment où
l’air ne parvient pas, dont les planches pourries cachent blattes
et rats : l’un d’eux s’est couché une nuit sur
le sein de sa maîtresse ; moi au flanc de la colline, au dessus
des toits tortueux, toute la mappe de la ville à mes pieds.
C’est un dédale de passages, de boyaux rances,
d’arrière-cours fermées aux vivants. Parfois, du
côté de Croix d’or ou de la rue des Nonnes, une
grille grince sous un porche et soudain vous le livre : il traverse une
courette, les Cantates de
Clérambault sous le bras, et gravit d’un pas pressé
les escaliers de pierre pour courtiser en italien une jeune fille
grêle aux yeux brillants ou une froide effigie promise à
quelque épicier. La mère peut-être l’agace en
secret et le baise sur la bouche, de l’aventure il ne tire que
son vin et son lard. À midi, regagnant son cachot, à
peine s’il voit le ciel flotter dans le puits des toits.
Les saisons pèsent, enfermées dans les murs, et
bientôt il étouffe, un mal aigre le tourmente,
épuisant le corps et oppressant l’esprit. Un jour, ayant
franchi dans sa pensée les murs d’enceinte, il fait deux
pas dans la colline : là, entre un verger et des terres
vignes... Me hissant sur mon pigeonnier, face aux Bauges, et penchant
la tête sur l’épaule, j’entrevois dans
l’est, dans une trouée entre les immeubles, la courbe
sauvage du vallon des Charmettes.
Une route sombre le mène en peu de pas, que l’on suit
à son tour un dimanche, dans l’extase de
l’été, quand l’orage gronde au loin sur la
Chartreuse et qu’on se souvient de son enfance. Une mince rigole
vous fait tout le long la conversation, acacias et châtaigniers
se mêlent d’un versant à l’autre, des fleurs
mauves pointent sous les buissons. À mi-chemin, une grive
babille dans les herbes, ou un rossignol perché sur un poteau
télégraphique, et son chant poignant vous arrête.
Le vallon se resserre, on le gravit lentement pour ne rien perdre de
son sentiment, retardant un but dont les prémices nous suffisent.
Bientôt, un chemin tournant pavé de galets grimpe entre
deux haies de buis. C’est là, au penchant de la colline,
sur une étroite terrasse, une maison aux contrevents gris
fleuris de glycine, belle et sévère comme les pensions
des récits d’initiation. L’ombre y est presque
fraîche. Portes grises, murs de salpêtre gris et roses,
plafond gris. Je m’avise de détails d’huissier et
les note comme Lélia pour m’en servir à mon livre :
deux chaises, un vaisselier... au-dessus des portes ornements chinois...
Une cheminée obturée. Une épinette aux phalanges
brisées. Au mur un miroir de plomb où passe un spectre,
dont le talon sonne sur les carreaux. Et tout à coup, par la
fenêtre, on découvre le jardin.
À l’étage, petit autel de bois peint offert
à Notre Dame des ermites : elle n’a qu’un lit court
et une bibliothèque où un pot de cinabre cale une
Pratique de Médecine. L’ermite a plus loin son lit, dans
le renfoncement d’un réduit, et moins de possession encore
: un crucifix. Entre eux le plancher craque et ondule, un chat passe de
l’une à l’autre, et des désirs
tempérés. Vous resterez bien loin. Ne me venez pas voir. Venez maintenant mon petit...
L’ombre trottine sur les planches, le silence. Rien qui ne soit
pauvre et ingrat. Mais se penchant à la fenêtre tout le
jardin s’offre. De cela ils ont fait leur paradis.
Au pied de trois marches, sous des murs bas, s’étend un
closeau d’herbes aux allées rectilignes, aux casiers
rigoureux, ordonné comme une pharmacopée : ici la sauge
et la livèche, là l’hellébore, la
valériane, le vent du soir fait osciller les tiges sans froisser
les pages du fragile herbier. On peut rester là sans bouger,
l’esprit perméable, écoutant les abeilles
industrieuses, respirant le musc qui tombe de la montagne. Sans doute
on se répète – on le ferait bien plus si l’on
disait à chaque instant ce qui nous tourne dans la tête.
À qui sait la regarder la nature est peu rusée. Les sucs
bienfaisants, les laits vénéneux s’exhibent
à l’œil, chaque plante érige sa vertu en
feuilles, en épis, en gousses, de leur mélange naît
une étrange harmonie, telle que ne sait pas l’engendrer la
société. Qui n’a appris de ses maîtres que
l’arithmétique et la géométrie veut
déchiffrer dans toute chose un ordre : et il reste à
rêver devant ce cabinet d’essences dont chacune le jette
dans un sentiment pur. Les hommes sont tout autres : tant de sentiments
cachés sous si peu de visage…
Que les hommes soient feints,
c’est ce qu’en disent les livres : les tablettes de buis
des anciens, qui ne savaient rien des sciences systématiques et
tiraient tout de leur expérience, et les traités des
modernes, qui dérivent leur science d’un excès de
système. Ils disent L’HOMME !
et vous extraient de sa vésicule un litre de bile qu’ils
vous jettent pour preuve à la face. Moi qui la connais si peu,
j’admire comme ils savent composer l’humanité dans
des doctrines. Lui aussi, qui peut-être s’y était
frotté plus que tous, arrachant son vice et sa vertu à
chacun de ses congénères, les rangeant par espèces
et par classes, et composant de ses exsiccata une nomenclature
où se lit le désordre de la société.
Au-dessous du jardin est un verger penché. Le pied glisse sur
l’herbe humide, une femme qui peut-être feint de tomber
s’agrippe à votre bras et la canne de fer s’enfonce
dans la terre. Elle boitille un peu, à ses cheveux
s’accrochent des graines duveteuses dont on lui tracera de
mémoire, dans le latin de Port-Royal, le vaste cousinage. Dans
les branches vernies voltigent les rousserolles : de cela aussi faire
son étude, et des insectes qui folâtrent sur le
pré. Les arbres portent leurs pommes comme autrefois,
d’anciens délices à peine remémorés.
Chercher en soi cette saison perdue, en composer peu à peu sa
phrase, tournant dans la bouche les mots et crachant les pépins
: Ici... ici le court bonheur de ma vie...
Je l’aime peut-être pour ne l’avoir pas lu. Je
retarde depuis trente ans l’instant d’ouvrir ses livres.
Pourquoi me presserais-je ? Il faut auparavant l’éprouver
longuement. Le moment venu, ce seront d’abord les Rêveries, et les Confessions ensuite, si je vis assez. Quant à l’Émile,
je n’en suis pas curieux : oui à la morale mais non aux
règles. Il me semble avoir sacrifié autrefois au Discours sur l’inégalité.
Mais c’était un autre temps, la raison ambitionnait de
s’emparer de tout, je m’étais loué au vaste
projet qui partageait le monde, à quoi il avait par avance
voué son talent d’horloger : le déluge est
passé là-dessus.
En attendant, mon Rousseau est celui des enfants. Il prend le chemin
des Charmettes et à mi-côte, sous les arbres de la haie,
une herbe violette le tire de sa rêverie. Au-dessous, un ru mal
dompté murmure sur les pierres. Je veux aimer et me donner au
monde, le bonheur est ce bouquet de pervenches, ce ciel léger
où une grive se plaint, car c’est le soir. Il est au pied
de la maison grise, les notes d’une épinette passent la
fenêtre, et une voix légère qui chante dans la
langue du sud. Je veux aimer et être aimé, que rien ne
blesse le cœur, et si l’on me dit « Jean-Jacques », que ce soit très doucement.
|
(La mort et le rossignol) |
Ils sont allés chez le barbier et ont
passé leur plus beau noir : c’est l’une de ces
aventures dont la photographie vous éternise. Ils sont descendus
à Fuorigrotta, se sont reconnus à l’habit et ont
gagné en silence San Vitale. La place est encombrée
d’étals, on y vend à genoux des fruits et des
volailles, à peine si les corbeilles épargnent les
marches de l’église. C’est un édifice
bâtard, trois monuments découpés au hasard dans des
albums et superposés au fond de la banlieue,
théâtre plus que basilique, où l’on a
planté un Christ osseux pour donner à penser aux
marchands une fois la semaine. Les émissaires attendent devant
le portique, fébriles mais compassés. Il y a là
aussi quatre hommes de force qui n’ont pas pris la peine de se
composer pour l’évènement, peut-être ne
savent-ils pas à qui ils vont avoir affaire. Enfin arrive le
Sénateur, ils montent les marches, la grande porte est
poussée avec cérémonie dans un grondement sourd,
ils sont dedans.
On aurait voulu plus de mystère, une ombre chargée
d’encens et un silence recueilli, au lieu que le feu de juillet
dévore le vestibule, détachant violemment les piliers, et
qu’on entend d’ici les charrettes cahoter sur les
pavés et un homme vilipender sa femme dans le patois de
Campanie. Qu’importe, les voilà à pied
d’œuvre, ils se pressent contre la puissante grille de fer
: le curé l’ouvre, deux des portefaix glissent dans la
rainure de la dalle l’extrémité d’une barre
à mine, elle manque deux fois son office, puis la lourde pierre
se soulève. Les hommes se signent, le chapeau à la main,
l’un marmonne on ne sait quoi, tous sont saisis par
l’émotion. La tombe est béante, l’un des
journaliers y descend, deux cordes à la main, et ses
confrères ont tôt fait de hisser dans la lumière un
coffre au bois gâté qui se balance en geignant.
Le Sénateur ne peut retenir un grognement d’indignation :
cette caisse de marine pour enfermer un géant ? Les
tâcherons maintenant s’attaquent aux deux fortes serrures
qui la défendent. Tous se sont reculés d’instinct,
sauf un jeune nécrophage dont nul ne sait qui il est, le neveu
du Ministre ou un descendant de la main gauche, on dirait qu’il
sourit. Eux aussi sourient peut-être mais ils se gardent
d’en rien montrer. Enfin la chose est faite, le couvercle baille.
Le Sénateur fait signe au Professeur, qui s’avance en
retenant sa respiration – aux saints, la mort en les effleurant
embaume les restes, mais à ceux que les mots seuls ont
sanctifiés, et les larmes… À peine a-t-il
lorgné dans la boite qu’il se retourne vers la Commission,
le visage défait. L’un après l’autre ils
s’avancent, le Sénateur le premier, s’essayant
à rester impassibles, et ils voient eux aussi : rien, quelques
fragments d’os, deux fémurs, des bouts de drap et un
épais talon de bois.
Passent encore ces maigres reliques si le crâne y était,
ou un fragment de sa bosse, mais rien qui satisfasse le désir
qu’ils avaient de lui, rien même qui le désigne
irrécusablement. Le talon qui d’abord les a fait
tressaillir, ce talon éculé n’est-il pas si trivial
qu’on en reste embarrassé, comme si parmi les attributs
rituels des morts on avait glissé cet indice commode qui ferait
dire aux profanateurs : C’est lui ! Voyez : sa prothèse !
Arraché peut-être par l’ami à sa propre
galoche et jeté là, avec une veste usée et deux os
concédés par la fosse commune où il aura fait
creuser de nuit, au hasard, sept ans après. Car si ce
n’est pas lui tout entier, ce n’est peut-être rien,
il sera encore dans le quartier des indigents où on
l’avait jeté. Mais il s’agit de ne pas
décevoir. Le Sénateur ordonne qu’on dépose
ces résidus sacrés dans la longue caisse de plomb
entreposée dans le vestibule. Un photographe authentifie
l’instant, puis on scelle le plomb et la dalle retombe par dessus
vitement.
Quatre décennies plus tard, prenant prétexte
d’offrir à César une avenue dans les banlieues
poussiéreuses, les zélateurs de l’Empire abattent
San Vitale. Le sarcophage de plomb, un char doré le porte en
triomphe dans la colline, derrière des faisceaux levés
à bout de bras par cent miliciens sanglés de noir qui
paradent à pas lents dans le flamboiement des bugles et des
hélicons. Sur le Pausilippe, au pied du columbarium où
nichent les restes de Virgile, une cave a été
creusée dans le tuf. On y ensevelit la châsse et sur ces
pauvres restes on dresse pour se convaincre un lourd pilier orné
à la romaine. Le maître protégera le disciple des
intrigants et des sceptiques, ceux qui veulent le vérifier et
ceux qui ailleurs effrontément le réclament. Son ombre
boiteuse descendra lentement dans la terre sur les pas de son guide, il
échappera enfin aux chagrins de ce monde.
Amis, si je meurs, faites de moi trois bûchers où mon
cœur et mes entrailles iront séparés, et
dispersez-en les cendres à des vents opposés. Qu’on
leur laisse une dent, un éclat d’os, un cheveu,
biologistes et plumitifs ne vous laisseront pas de paix. Ils voudront
savoir si vous étiez mâle ou femelle, mort du cyanure ou
de l’embolie, qui sont vos enfants et vos maîtresses, et
bientôt ils vous exhiberont dans les journaux, nu, infirme,
méprisable. Les voilà de nouveau qui s’agitent, les
archivistes ressortent les procès-verbaux d’inhumation et
les minutes de l’an mille neuf cent et murmurent : il y a doute,
il y a doute indubitablement… Ce n’était pas
phtisie mais choléra. Les décrets voulaient que sains ou
empestés les cadavres fussent jetés aux fosses communes
et qu’on les réduisit dans la chaux vive, qui en peu
d’années vous dévore aussi bien que trente
siècles. De là ces déductions, ces
prétentions à la preuve par la méthode
expérimentale, ces papiers timbrés et ces
imprécations…
Lui qu’avait doublement affligé la nature, jetant une
âme sensible dans un corps falsifié, de sorte
qu’à celles qu’il approcha dans son printemps il
desséchait le sentiment, la mort lui a donné cette
beauté parfaite que la chair ne ternit pas. Et enlevé
à l’angoisse, au mal de Pott, au champ des
cholériques, il ressuscite en nous sans tache. Le soir vient,
les ombres glissent sur les Apennins, la mer au loin, d’un bleu
déjà profond, s’évanouit. À cette
heure où la cloche s’assourdit dans la vieille tour de
Recanati, où le rossignol se hasarde dans le crépuscule,
se lamentant en trilles pures devant la beauté qui fuit, dans
cet instant suspendu entre bonheur et mélancolie, le front
contre la vitre, regardant la lumière décroître, un
chant suave, presque malgré lui, lui vient encore aux
lèvres.
|
(Le petit vingtième) |
Étrange comme la rencontre dans un lit de passe d’une fausse comtesse et d’un préfet de police.
Je suis celui que je ne suis pas.
Il a six ans, la fable sort tout armée de son front.
La réalité, la réalité, quelle pénitence. tout est-il réductible à 2πR ?
L’homme abstrait et la beauté du corps : membres déliés, muscles & lèvres mobiles.
Les trains ballottent dans la nuit des êtres infirmes qui ne
seront plus bientôt qu’un peu d’or sur la pierre.
La beauté disséquée par les éclats
d’obus. chair, parties molles et cartilages. ce flegme qui coule,
était-ce l’âme ?
Nuages emportés vers l’est. gémir sous la plainte des oies. je ne suis pas celui que je voulais.
Une chambre garnie à l’HÔTEL DE L’UNIVERS. le désir passe la fenêtre. c’est une grive musicienne.
Cette bande de jeunes gens chapeautés et cravatés, le poing fermé comme au milieu d’un ring !
Cette folle énergie. ces intrigues. ces dithyrambes et ces anathèmes.
Passage de l’Opéra. au CAFÉ CERTA des tables brûlantes : Amon nos autes. Diderot passe avec Madame Jehane. massages au 2ème.
La réalité vacille dans l’œil d’une extra-lucide.
Une chambre d’hôtel au milieu de l’Espagne. le
désespoir le déchire. il jette au feu celui qu’il
était. c’est en vain.
Une étoile tombe. il est trop faible pour écarter
l’épreuve. il ouvre les bras et étreint sa
destinée.
À nous deux, monde ancien ! il met le feu aux restes de l’Exposition Coloniale.
La nuit au milieu des rotatives, les doigts tachés
d’encre. mâchant des mots terribles. la
réalité, la réalité.
Les trains de nuit, le salpêtre des caves, les chambres à double fond. il fait son lit d’une valise.
La mort ne m’éblouit pas. je ne suis pas celui que l’on croit voir.
Les bras ouverts en haut des tribunes devant des foules en liesse.
La réalité enfermée dans 2πR étroitement.
Ces intrigues, ces louanges et ces anathèmes.
Il cherche ses rimes aux réunions du Comité Central. sait-il que rien d’autre n’en subsistera ?
Un torrent court sous ses pieds. il est à sa longue table,
chassant de la main une femme importune : il chante la première
Elsa.
Soudain la chambre est vide. il se retourne. ai-je été celui que je ne voulais pas ?
Dans le grand âge, auprès des jeunes gens, son manteau à l’envers jeté sur les épaules.
La chambre de Varenne. les murs piquetés de cartes postales. les
séries noires écornées, entassées sous le
lit dans la poussière.
Sa voix est rauque. ses mots souffrent. sa chambre se peuple d’ombres.
Immobile, hébété sur sa chaise.
Il disparaît, comme les frontières de l’est. il est à ceux qui ne changeront plus.
Les signes l’enferment. une pierre et un rossignol.
|
(Boniface) |
Un jour de la fin de
l’été, Anno Domini MCCCLVIII
die prima septembris, un
peu avant l’aube, Boniface Roero gravit les premiers contreforts
du Rocciamelone. C’est alors le plus haut sommet du monde. Les
moines de Novalèse, rendus furieux par le fœhn qui tombe
des cimes, avaient en vain tenté d’y porter le Christ : le
vent et la grêle l’avaient honteusement repoussé.
Boniface grimpe sans hâte et sans trêve, d’un seul
souffle, et le soir il atteint le sommet. Là, dans une niche
improvisée de pierres sèches, ses porteurs
déploient un triptyque de bronze. On y voit une Vierge aux
traits maladroits, le sein nu, tenant sur son bras un enfant qui lui
pétrit le menton. Un centaure est à sa droite, en
caparaçon : Saint-Georges, la lance enfoncée dans la
gueule d’un dragon qui se convulse. Un autre saint est à
sa gauche, au milieu de grands feuillages : Jean-Baptiste, patron des
chevaliers de Malte, dont on voit la croix dans un écu. Il
présente Boniface à la Vierge.
Depuis des siècles, les cimes étaient abandonnées
aux dieux païens, qui y avaient subsisté au milieu des
brouillards et des neiges. Le fœhn portait parfois jusqu’au
bas de la vallée des rumeurs étouffées, des
feulements, des grognements rauques. Les truies des antonins, dans
l’abbaye de Ranverso, se dressaient alors dans leurs stalles, le
groin frémissant, et tournées vers la montagne aspiraient
goulument le vent qui traversait les claies. Mais loin des hommes les
dieux se perdent. Ceux-ci avaient dégénéré,
des formes monstrueuses les avaient disgraciés, des goitres, des
kystes mammaires, des cals et des cornes, et leur
méchanceté s’était accrue en proportion. Ils
ne se risquaient pas dans la vallée mais certains hivers, quand
la neige dévalait des sommets et que gelaient les sources, on
avait relevé leurs traces à Mompantero, à Boschi
incantati, au-dessus des vignes et des prés. Ils
persécutaient les ermites et les voyageurs égarés,
les pâtres renonçaient à poursuivre leurs
bêtes enfuies sur les pentes. On les voit sur la fresque des
Vices et des Vertus de Novalèse : longue queue
écailleuse, membres griffus, tête humaine aux formidables
mâchoires.
Boniface est un guerrier. Il a combattu les infidèles en Orient
et le Triomphateur l’y a retenu prisonnier. Après deux
ans, il s’est mis à genoux pour prier la Mère de
Dieu : il lui a promis une image d’or incrustée de gemmes,
si seulement elle veut bien le délivrer. Il a juré de la
porter sur son dos jusqu’au sommet du Rocciamelone, d’en
chasser les démons et de l’y installer dans une chapelle.
Elle l’a entendu, ils ont topé là. Revenu à
Suse, il convoque le meilleur artisan de la Savoie et lui passe
commande d’une image dorée de sa maîtresse. On
l’affuble d’une toge romaine, l’artiste
l’observe longuement, un sein menu s’échappe de
l’entrebâillement du drap, et Boniface souffre de ce
désir mêlé de jalousie qui pique comme le poivre.
Enfin, les trois plaques de cuivre sont gravées et
réunies. Boniface quitte Suse au petit matin, en grand appareil,
l’image repliée calée dans le dos, comme il
l’a juré, et lui calé sur le dos d’un mulet.
Deux sergents le précèdent et trente hommes de main le
suivent. Ils montent par les sentiers de pâture, puis ce sont de
légers layons dans la forêt, puis plus rien : des herbes
rases, des marécages suspendus, des éboulis de pierre.
Boniface jure tout haut et se repend tout bas. La montagne est sans
carte, il faut aller au jugé en visant une pointe qui sans cesse
s’éloigne. Le soir, enfin, il y est. Il devine en bas,
dans l’échancrure des brouillards, les petits champs clos
de la Val Cenischia, et au nord, au-delà des aiguilles blanches,
l’Allemagne enfouie dans les brumes.
Les historiens du diocèse font la moue et secouent le menton. En
1358, quand on le dit prisonnier en Orient, Boniface était
à Bruges. Il a des établissements dans toute
l’Allemagne, dans la Suisse et la Flandre, il a passé deux
ans en voiture, allant de comptoir en comptoir, prenant des accords,
réglant des litiges, négociant des traites avec les
princes et les hobereaux. Il a prêté deux cent ducats
à l’archevêque de Mayence pour orner sa
cathédrale, et deux mille florins d’or au brugemaistre
de Bruges pour accroître ses remparts. Les affaires ont
été bonnes, il revient à Suse, qui l’a
presque oublié. Il lui faut se rétablir dans sa
puissance. Il dédie à sa fortune une figure de cuivre
jaune incrustée de pierres colorées, et la mène en
cortège sur les pentes du Rocciamelone, où nul encore
n’a osé mettre le pied. Il monte en triomphe, le triptyque
grand ouvert dressé sur le dos d’une jument, qu’il a
fait revêtir d’un drap de soie blanche galonné
d’or, comme une femme. La soie lui a coûté plus que
la figure, qui flamboie pourtant dans le soleil levant mieux que
l’or et les gemmes. Voyant ces ailes rayonnantes battre sur la
croupe immaculée, moines et bourgeois en spéculent le
prix à partir de la soie, et en déduisent la fortune de
Boniface : et ils ôtent leur chapeau, comme à un saint qui
passe, à qui la Vierge ouvre le chemin vers
l’au-delà.
Une chronique du Piémont tombe un jour dans les mains de Michon.
La légende s’empare de lui. Boniface, il le voit sans
effort : le pèlerin lui ressemble un peu, plus jeune
peut-être, mais chauve comme lui, et tout vêtu de noir. Il
gravit lentement les versants de la Rochemelon, le triptyque sur
l’épaule, replié dans un étui de cuir, comme
un livre. Un prêtre le suit, et un maçon qui conduit deux
ânes chargés de chaux. Le chemin serpente dans les
forêts, puis ce sont des prés escarpés fleuris de
gentianes, des creux humides où hommes et bêtes
s’enfoncent au genou. Le brouillard bientôt les enveloppe,
ils errent au milieu des lapiés. Des gémissements
s’échappent des rochers, des plaintes animales, comme
d’une femme en travail, et Boniface, qui a affronté sans
sourciller Orhan et Mahomet, se sent frémir honteusement. Michon
songe au parti qu’il pourrait tirer du vieux récit. Il
compulse les encyclopédies, s’instruit de la
géographie de la vallée et des premières
explorations alpines, recense les établissements des Roero,
leurs vignobles dans le pays d’Asti et leurs banques dans le
nord. Il remplit de notes un petit carnet à élastique
recouvert de moleskine noire : des citations dans trois langues, des
noms de princes et de banquiers, les monnaies en usage et leurs
valeurs. Il dessine à main levée l’image d’un
dragon assaillant un voyageur égaré, copiée
d’une vieille encyclopédie allemande. Il songe longtemps
à son affaire.
Il est au bout du carnet, il essaie maintenant d’oublier tout
cela, qui n’importe pas. De ces feuillets griffonnés de
notes allusives, tirer trois pages bien nettes, gravées à
la pointe sèche, comme sur du cuivre. Il s’efforce
d’être Boniface, le banquier des Flandres, qui montre peu
pour signifier beaucoup, et le croisé qui triche un peu mais
s’acquitte en acte de ses mots imprudents. Il s’efforce
d’être la montagne vierge, où des dieux
mystérieux vous soufflent au visage une langue
inarticulée, qui trouble inexplicablement. Il cherche
l’harmonie qui donnera un sens au récit. Il hésite.
À quoi bon s’astreindre à la solitude, si
c’est seulement pour dresser des images ?
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