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Tristran

Tristran

(Obsidian, 2010)
 

Le  livre (dont on trouve les premières traces dans Le Hasard, publié en 2004 par Obsidiane) transporte la légende de Tristan à la fin du dernier siècle, au milieu de la crise irlandaise qui secoue alors le Royaume-Uni. Mais seul importe l’amour sauvage et désespéré unissant les amants, qui ne peut se résoudre que dans la mort :

Ils veulent subir cette passion qui les blesse
Et que toute leur raison condamne...

Le poème interprète librement le récit, restituant l’ambigüité que les altérations du temps donnent aux anciens manuscrits.



Extraits

   


 

       1
L'île large

 

.II.

Ils avaient trop rêvé trop hanté
La brume des marais Tant de fables étranges
Sitôt retiré le déluge tant de sortilèges
Hommes et bêtes se mêlant et s’engendrant
Des taureaux chevelus des morholts
Puis débarque dans l’est une cohorte noire
Cromwell égorge sur sa cuisse le bouc
Aux cornes dorées An poc ar buile
Et déplie son patron sur cette île légère
Désormais que l’utile gouverne Les passions
Enfermées dans un strict corset et la pierre
D’éloquence brisée Désormais
Le silence et creuser de longues fosses
Le front tourné vers Tara Les stèles s’effondrent
L’île roule lentement sous les vents
Épuisée livrée à l’herbe de la faim
De lourdes barques chargées d’enfants
S’enfoncent dans l’ouest sur les traces des moines
Disparus par les mers dans leurs auges de cuir
Ce chagrin si loin que remonte la mémoire
Ils ont trop écouté les malédictions trop
Aimé la mort...


.VII.

Sur la table poisseuse un journal déchiré
IRISH INDEPENDENT quatre feuilles tachées
Une lune de bière et des cendres Le titre
Est bu par le papier les noms mutilés Tristr
Seul à l’écart au milieu des ombres
Je déchiffre sans tressaillir les mots aventureux
Mort et larmes et de nouveau mort
La vérité ce soir n’est pas mon orgueil
Et faisant malgré moi de ces méchants éclats
Un miel suave Tristan ! ma main court
Au revers d’un billet de tombola
Et je rêve enlevé par la ale douce-amère
O s’éprendre à nouveau agenouillé
Dans la terre molle et louer les amants
Dégageant de la tourbe deux formes nouées
Aux membres disloqués pris dans les racines
Proies d’un désir pétrifié qu’un souffle peut-être
Va ranimer et rendre à leur folie les yeux
Dessillés les membres lavés les parties molles
Gonflées par les humeurs sièges des vertus
Et des passions Si grande joie si grand...
Et tressaillant un doigt sur leurs plaies
Éprouver leur destinée...


.XII.

Il se livre à la providence Tertres et vallons
Le bras noué dans un mouchoir les dents serrées
Titubant entre deux mondes flottants
Bois et landes bigarrées nuages errants
Courant vers la frontière une trace indécise
Un soir dans les glens un hameau abandonné
Où pour deux cents âmes un prêtre avait fondé
Un éden communiste Il brise un carreau
Et se glisse dans l'école Maigre amphithéâtre
Aux pupitres huileux sous la poussière Retrouver
Sa place dans les rangs et revenir à soi
Accroupi dans la lumière basse Des planches
Chargées de bocaux de livres historiés
Au mur la carte du monde où sous le doigt crayeux
De générations de maîtres l’Irlande a disparu
Aspirée dans un profond tourbillon
Comme une autre Atlantide se livrant à la mer
Pour échapper à la famine et à la honte
Puis couché sur un banc au milieu de ce monde
Classé par ordres et par règnes Fuchsias et fougères
Et des bêtes disparues avec l’enfance
Le Blaireau et la pâle Hermine la Salamandre
Basculer dans un sommeil naïf...



2
L'ivresse


.V.

Elle est à genoux proche et terrible
Engendrée par la fièvre Les cheveux bouclés
Roussis au purin d’âne Les lèvres fendues
Frêle et laiteuse un bloc de magnésie
Tiède lune dans le soleil naissant Si l’œil
Pouvait soutenir cette aube sans ciller
La main repousser la main inexorable
Qui arrache la charpie et fouille lentement
Le corps La charité une pointe
Aiguisée au feu Mais qu’importe
Que brûle la chair misérable
Il est une douleur plus poignante le cœur
Qui se dérobe et ne tient à la vie
Que par cet œil qui verse un feu puissant
Le hasard fait son œuvre Tristran
Se donne en frémissant Dieu y fasse vertu
Rien ne pourra le guérir Aimer
Ni se refuser Plus rien le délivrer
Fuir ni demeurer Ni se mêler
À la tourbe profonde...


.VIII.

Le soleil fend la poussière La chambre
S’ouvre comme une crypte Elle est devant lui
Le front sévère les cheveux châtiés bras
Et chevilles couvertes et toutes les magies
Obscurcies Je la revois au-delà des années
Noire nonne échappée aux siècles de peste
Penchée sur mon châlit dans un cilice noir...
Il ferme les yeux l’éther se répand le feu
Fait crier la chair Douleur fidèle et ferme
À quoi il se livre sans retenue Bénédiction...
Pour échapper au souffle léger
Qui le parcourt in anima vili
Cherchant en aveugle dans les linges noués
Le défaut où pénétrer sous quoi palpite
La masse molle des sentiments Comment
Se dérober           Il crie ce nom que la gorge
Ne sait pas garder un vinaigre un miel
Ysé pâlit la main suspendue
Les yeux agrandis Quelle malédiction...
Terrassée par cette folie auprès de quoi
Il n’est pas de sagesse...


.Les fragments.

Le jour est déjà haut et la lumière est maigre. dans l’embrasure de la fenêtre un jardin de buis. une allée crayeuse bute sur un mur. son esprit s’évade. il n’aime pas cette fable cruelle, un amour sauvage inconnu parmi nous. il compte et numérote les lignes. si longue arithmétique avant d’atteindre à cette leçon qu’il ne sait formuler. Je ne sais ce que j’en dis...

Quarante lignes par colonne, deux colonnes par page. semaine après semaine, la compagnie des merles, puis le grésil qui fait étinceler les toits. longue peine à réinventer un sentiment perdu. des noms incertains, des mots à demi oubliés, barrés un à un dans la nomenclature.

Puis le livre se perd. dévoré par les cafards. moisi par les orages. dépecé pour ses images à la sanguine. recouvert par l’épopée d’un demi-saint de campagne. emporté dans l’incendie d’un séminaire protestant.

Un jour, dans la reliure d’un cartulaire, on en retrouve un feuillet coupé en deux à mi-hauteur. le couteau a emporté tout un bord : au recto, le début des vers de la première colonne ; au verso, les rimes de la seconde. une strophe est cachée dans la reliure. le récit bute sur un vers boiteux. Si grande joie si gran[de]...

De 13 000 vers n’en restent que 3 000, parfois amputés de moitié. cinq fragments : l’île, l’union, le verger, et la salle aux images. puis c’est la fin. sur une vignette, les amants sont assis côte à côte. il tient sa main, elle penche le front vers lui. ils sont enveloppés dans le rouge comme dans un brasier.

Nous ajustons des bribes. nous calculons. nous rêvons d’une unité perdue.



 

       3
Le marais

 

.V.

On peut imaginer un marais au milieu des landes           au pied des terrils un verger abandonné

des pruniers aux fruits sauvages           de minuscules fleurs de neige

je saurais décrire le paradis

pas un toit à plus de vingt miles

parfois           franchissant les collines           une caille ou un faisan           à peine échappés au pinceau du naturaliste

le printemps grandit les prés           les couleurs se répandent           comme un vin de malvoisie

avec le serein des nuits belles d’étoiles

In orchard           under the hawthorn           she has her lover till morn...

on peut imaginer           l’eau luisante et les planètes fraîches           et les amants           enseignés           à l’école du Jardin...



.IX.

Moi aussi           dès que mes yeux ont su se fixer           et mes lèvres promettre           moi aussi           face aux montagnes vides           je l’ai rêvé           un livre dans la main gauche           revenir au début           et retrouver les vertus primitives           éloge d'une terre sauvage           et aujourd’hui encore           cloîtré dans cette ville sombre           une chambre offerte au nord           exhumant           les premiers mots           la nostalgie me cloue           le front sur le carreau...


Mais venant après tous           à rassembler ce qui n’est plus           qui s’efface dans la poudre           de bribes informes           glorifier le désert           une pauvre élégie           malaisée comme           la montagne du paradis           les règles si lâches           si troubles les passions           que disant joie           ou innocence           notre louange           se retourne contre nous           que retrouvant dans un souffle           l’enfance de la langue           aux claires images           nous mêlons           l'amertume...


.XVI.

Landes et bois toute la terre immense
Il n’y avait arpent qui ne fût à eux
Courant entre trois bornes au fond du Morroi
Trois collines mobiles comme la pensée
Une tour au vent dans un verger d’épines
Et des mines croulant sous une verge d’herbes
Ce qui les unissait l’abandonner pourtant
Et détourner les yeux Ici est notre fin
Seul le cri des choucas louangera la lande
La tourbe avalera la stèle étroite
Où ils avaient gravé les mots du paradis
Leur amour sera moins qu’une graine ailée
Il regarde au nord dans un sillon un feu
Tourmenté par le vent Le monde commun
J’irai seul dans l’hiver sans joie sans désir
Il n’y a rien au-delà de ce désert
Elle l’implore en vain Leurs adieux
Sont une pierre fendue Elle dit Aime-moi
De loin comme de près et ne m’oublie
Jamais Que mon amour se soude à toi
Comme cet anneau Qu’il te protège
Et jamais ne te laisse de répit...



4
Tantris


.II.

Tristran s’enfuit cherche la voie du nord
L’aimer et le suivre à distance le doigt
Sur une carte chiffonnée Il passe la Tone
Et les Quantock Ivre et triste comme Du Fu
Des cantons ingrats ensevelis dans l’ombre
Le soir station dans un bois de houx Des truies
Fouillent le marais Lourdes sœurs pénitentes
Nourries de terre et de chagrin
Puis au-delà d’une double clôture
Un pré chaotique où s’effondrent des tombes
Et un maigre oratoire abandonné aux pluies
Il se couche Le froid descend Dans un trou
Un oiseau lutte sous la queue du vent
Dernier locataire de ce lieu sans fumée
Sans attrait sans horizon Comment faisaient-ils
Assis sur une caisse devant un mur fendu
Un rai de couleur silencieuse Comment
La veille et le sommeil Cette abstinence
Peut-elle combler le cœur Folie d’orgueil
Se voir à leur suite et pour une illusion
Chasser le monde...


.La séparation.

Ils refusent les plaisirs. ils se cherchent nuit et jour sans s'atteindre. ils le savent dans leur langue : Rien à quoi s’appuyer... ils creusent un lit étroit. Rien ne toucher des lèvres... exercice de la solitude.

Rien ne peut apaiser leur angoisse. ils ferment les yeux pour voir. ils louent un nom décevant. leur désir est cette limite pure, cet ordre qui ne peut exister que dans l’absence. Rien de vous jamais...

L’amour est un vin amer. les pénitents le confessent. les voluptueux le savent sans l’avouer. poètes et savants le disent. les philosophes de la raison. et le répètent les clercs, qui ne savent rien du vin ni de l’amour.

Et Thomas le bavard avec eux. Ce dont nul bien ne peut venir... le martelant sans fin de ses huit pieds. Qui ne veut rien que le tourment... la corde basse est tendue à se rompre. tous cherchent la lumière en regardant la nuit.

Que deviendrons-nous si nous sont enlevées nos chimères ? lâches et cupides, livrés au monde d’en bas. des jeux grossiers et des livres de ménage. des cartes brassées, ne peut-il sortir que l’âne ou le pendu ?



.XIII.

Il s’enfuit dans la nuit Une souffrance sèche
Cherchant aveuglément sa nécessité La ville
Et les quais De lourds mausolées industrieux
Et des façades austères comme une main de whist
À l’aube dans l’oscillation des premiers phares
Une vitrine poussiéreuse TRISTAN
UND YSOLD
Antique atelier de modiste
Où s’exhibe un mannequin de femme Le front
Enfermé dans un sac La peau grivelée
Hanches et seins garrottés Deux bandes de cuir
À l’étreinte chiffrée Lent supplice
Et d’étranges instruments aimantant le désir
Une règle de bois des fuseaux de fil noir
Et des bas Il demeure immobile
Étourdi de sommeil à débrouiller le sens
Dans l’ombre une vieille SINGER à la roue noire
Actionnant un délicat mécanisme
De nerfs et d’organes intérieurs Le hasard
S’enfonce en lui comme une aiguille hypodermique
Il implore à voix basse ce spectre huileux
Qui souffre dans la pénombre Et les larmes
Le suffoquent...



5
La mort


.I.

Ils courent à leur fin sans se mêler
La mer est entre eux comme un couteau
Tristran maintenant que tout est accompli
Se perdre où rien ne fait obstacle au mal
Un désert montueux fermé comme un tombeau
Voilà où nous tendions voilà le lieu central
Des crêtes parallèles au milieu des cartes
Longues combes levées gercées de lacs
Parfois sur une île un enclos de dix ares
Où filtre à intervalles parmi les houx sauvages
La flèche d’un ciel fixe Là
Nu et solitaire au fond d’Erin
Se garder pour celle qui ne changera plus...
Maintenant qu’ils sont délivrés du récit
Ceux qui peinaient sur une chaise dure
Lèvent les yeux de leur rêve ébloui
Et retrouvant aux volets la pauvre lumière
Qui descend sur leur vie Ils souffrent enfin
Pour eux-mêmes...


.II.

Loin des provinces maritimes Loin des routes
Ghuagán Barra Deux montagnes pour clôture
Et un lac étiré où une île vacille
Dérivant au vent sur son lit de roseaux
Ici se contenter exaspérant sa pénitence
L’ombre qui passe et la conversation des bêtes
Un chien nu quelques truies poitrinaires
Et trois rangs de pois sur leurs hampes graciles
Louant le passé sous un houx centenaire
Blessé chaque mois d’une pièce de cuivre
Aveugle dévotion martelée dans l’aubier
Le silence grandit Les monts glissent au pas
Les pentes se couvrent de mousse et de neige
Et le sang suppure comme aux plaies d’un lépreux
Ici oublier et être oublié
À peine rattaché au monde d’autrefois
Par quelques signes connus de soi seul Un rosier
Et une vigne mêlés Une loge sous les arbres
Percée par l’éclair du matin Sur une croix
Un nom rongé par les pluies...


.V.

Ils ont menti pour nous éblouir           nouant en tresses les passions           des couronnes éclatantes           et longuement nous ont tentés           un jardin loin des murs           où se joindre aux amants           enivrés           puis ils saccagent tout           et nomment faute le désir           une lèpre qui consume la chair           et n’a pas de fin           sinon           ce vêtement de terre           qu’il faut revêtir enfin           et même là           embrassés           comme deux tiges mêlant leurs racines...


Ils morigènent les amants           ils ravalent leur nom           redoublant           ce que tous ont dit           chacun son mot           sa graine dans la terre commune           l’orthographe change           et les pays           un pré fondant dans la maremme           ou une île bruissante           mais toujours           au bout du chemin           ce trou dans la terre           à quoi le désir conduit           et la folie d’aimer           même           sans cesser peut-être           en secret           de la louanger...


.La seconde fin.

J’ai tant repoussé cet instant. une chambre grise et froide, un lit picot, un ciel infirme dans un volet. soir et matin l’ombre de la seconde Isé. une cloche au loin, parfois, scandant les leçons communes. l’accompagner en sourdine, un couple de sangsues collé à la gorge.

Il sait et n’espère plus. En toi j’ai bu ma mort... la peau se rétracte. les tendons saillent. le ventre gonfle. un souffle épais sur ses lèvres aspire et chasse la poussière. pour qui maintenir le corps en vie ? il l’attend pourtant, couché contre le mur humide. l’encoche des jours s’émousse dans le plâtre.

Ysé sanglotte, un doigt sur des lignes douteuses. elle se jette sur la mer, l’orage retient longuement sa voile. puis elle est là, elle bute sur un corps aveugle. Je ne suis pas... dans un morceau de vitre, hors d’atteinte, le ciel parcourt le méridien. je ne suis pas Ysé si je ne sais te suivre... elle accomplit sans trembler son destin. ils roulent embrassés dans l’abîme.

La clarté qui les enveloppait, n’était-ce qu’une illusion ? ceux qui étaient avant nous se sont tus. ils nous ont menés sans sollicitude, parcourant les deux voies, disant mauvaise la plus désirable. le temps a parfait leur œuvre : corrompant l'indicible joie et épargnant les dernières pages.



.VII.

Ils mentaient pour nous enseigner           flattant notre humeur           une galimafrée d’éloges et de ruses           dressant à l’écart du monde           un lit odorant           où faire de soi l’offrande           et posséder           ce qui n’est pas d’ici           s’ils disaient poison la lueur dans leurs yeux           et désert           les collines sauvages           nous n’entendions pas           embrassant dans un frisson           une vision puissante           où la raison ne parlait pas


Puis ils se taisent dans un hoquet           et le chagrin nous saisit           à genoux dans un marais acide           qui dissous les passions           et conserve les corps           pour l’édification           des générations à venir           tourbe épaisse où tout revient           et le poison qui coulait dans leurs veines           passe aux fleurs éclatantes           aux épines           aspiré par les racines noires           colorant les baies des fossés           les mousses           et les pierres...





Critiques


Mêlant la passion politique aux mots aventureux de la légende et aux souvenirs personnels, c'est le mythe et le réel, le défi et l'intime, le rêve et l'absolu que Gérard Cartier parvient à concilier. De cette légende dont les racines se perdent dans la nuit des temps, ne nous sont parvenus que des fragments. (...) Ces bribes, Cartier les ajuste, les transpose, en distille le charme et la force, en retrouve la musique et les silences. C'est intense et prenant, grave et beau comme un feu dans la nuit. (...) Il dit l'engagement et l'amour sanctifiés par ce qui les scelle, et donne voix à tout ce qui chez Tristan et chez Yseult peut encore nous parler et nous atteindre au plus profond.        Richard Blin (Le Matricule des anges - Juillet 2010)

 

Cette légende essaimée dans l'Europe entière, et devenue universelle, c'est sa couleur originelle, celtique, anglo-normande et, si l'on peut dire, son accent d'outre-Manche que s'attache à restituer et à transmettre dans son langage très personnel, Gérard Cartier, incontestablement doué d'une ampleur de vue historique et du souffle épique que requièrent cette traversée de la mémoire et ce travail d'alchimiste qui consiste à refondre l'autrefois dans l'aujourd'hui. Gérard Cartier y réussit avec éclat, non sans céder parfois à une excessive sophistication dans son dispositif prosodique. (...) Si bien que l'on s'émerveille de constater comment Gérard Cartier s'est inspiré de la légende d'un autre siècle, pour investir le notre d'une idée de l'amour dont Eilhard et Béroul furent les intercesseurs.       Charles Dobzynski (Europe - Juin-Juillet 2010)

 



Reconvoquer l'origine du conte celtique, depuis un néant de tourbe et de brume. Lettres effacées, pages maculées, début arraché, le poète est habité de l'éclat et de l'écharde. Dès le commencement du récit, en l'été d'un autre siècle, le corps du poète est le corps du livre, où il n'est pas seulement question de pages et de mots, mais d'argile et de chair tremblantes. (...) Embrasser la faute, la chérir. Toute la force de ce recueil : laisser / Aux amants des siècles futurs une louange / Sans flétrissure.       Nathalie Riera (Les Carnets d'Eucharis - Juin 2010 ; et Terres de femmes - Juillet 2010)

 

Déjà dans Le Hasard, Gérard Cartier posait la rencontre comme surgissement dans le texte d'éléments disparates, voire disloqués ou troués, pour tenter d'y inscrire un discours. Tristran apparaît comme une écriture polyphonique, aux voix emmêlées, celles des personnages de Tristan et Yseut – les vieux amants , des bribes de textes, des paysages anciens et la modernité parfois la plus sordide, ainsi que la voix du narrateur. (...) Le livre de Gérard Cartier est celui d'une histoire que le lecteur a la charge de relayer, y compris pour son propre compte, pour aborder et éprouver d'autres histoires jusqu'à ce que les récits en soient définitivement brisés.       Bernard Demandre (Poète aujourd'hui- Mediapart - Juin 2010)

 

C'est une constante chez ce poète d'entrelacer les époques, qu'on se souvienne, par exemple, du Désert et le monde (Flammarion, 1997). (...) Quand le texte dit : "Je suis Tristran / Ce triste siècle a gâté mon sang", qui est ce je, sinon l'auteur ? Mais le je auteur parle au nom de tous, interrogeant un amour où s'insinue la notion chrétienne de  faute, une terre où tout s'enfouit dans la tourbe. (...) C'est bien de notre siècle qu'il s'agit et Tristran ne nous laisse pas l'oublier. Dans la légende, une ronce vive unit les tombes de Tristan et d'Iseut. Coupée, elle repousse. La poésie est la plante vivace qui unit les siècles.       Françoise Hàn (Les Lettres Françaises - Mai 2010)

 

L'actuel et l'intemporel sont donc étroitement liés dans ce long chant de l'amour impossible que la mort vient pourtant "sublimer". De par sa lenteur hiératique et la richesse constante de sa langue, l'écriture de Gérard Cartier atteint dans ces pages à une sorte de transparence énigmatique et tourmentée. Quant aux laisses dont il a inventé au fil des années la forme exemplaire, à la fois régulière et heurtée, elle trouvent avec ce Tristran une manière d'aboutissement – et de sagesse baroque – qui porte en filigrane le rêve d'effacement de son auteur : "Qui chante encore c'est à voix basse, et son chant lui reste étranger."       Yves di Manno (Blog de Cultures France - Avril 2010)

 

Roman en vers, peut-on dire que Tristran en est un ? Des vers, il en est de toutes sortes, versets, laisses, vers libres, distiques, une grande variété d'approches qui épousent soit récit, soit déclamation, soit la confidence (le retrait cher à Seamus Heaney, dont la présence est ici discrètement sensible) : la légende s'entremêle à l'aujourd'hui de l'écriture. (...) Assurément il faut être poète et avoir écrit "dans les années de cet âge", ces pages aussi pleines de mélancolie que de beautés.       Ronald Klapka (Lettre(s) de la magdelaine - La beauté, indéfiniment (sur Internet) - Avril 2010)

 
 

Ce recueil revisite le roman de Tristan et d'Yseult au travers de poèmes qui sont autant de moments de passion de Tristran pour l'Irlande d'abord, son histoire, sa culture, où peu à peu se mêle l'amour d'Ysé, reprenant ainsi le prénom de Claudel dans Le partage de midi et signant un décalage linguistique – qui se renforce dans le renversement de Tristan en Tantris – d'avec le conte original, décalage qui se retrouve dans des recherches formelles inventives.      Jean-Pierre Balpe (HyperFiction, blog invité de Libération - Avril 2010)

 

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