Bronx,
New York City – janvier 1996
Elle
avait repéré son mobil-home sur un terrain isolé, recouvert
d’ordures. Il vivait dans un No Man’s Land mal famé où la police
n’osait plus s’aventurer. Elle n’avait peur de rien et s’était
postée derrière le véhicule à une heure avancée de la nuit.
Le
jeune homme arriva éméché et titubant, une bouteille à la main. Elle
l’observa entrer dans sa caravane, allumer la lumière, refermer la
porte et s’affaler sur son lit. Elle attendit de l’entendre ronfler
avant de bloquer les issues avec des chaînes en acier dont elle s’était
munie. Puis, elle ouvrit le jerricane d’essence et en aspergea le
contenu sur les roues.
Elle
fit alors craquer une allumette et la jeta sur un des pneus. Elle vit
l'ensemble prendre feu instantanément et entendit l’homme piégé se
lever précipitamment et tenter de débloquer la porte en la secouant de
toutes ses forces. Elle l’écouta tranquillement hurler à la mort,
alors que les flammes envahissaient l’habitacle et assaillaient son
corps. Satisfaite, elle poussa un cri victorieux et s’enfonça dans la
nuit noire.
Trois ans plus tôt, à Baker County, Oregon
Christina
Appleton ne le savait pas encore, mais cette journée serait maudite, à
cause d’elle. Le ciel s’était vêtu de noir. Un vent glacial et
violent soufflait comme pour la dissuader de sortir de chez elle. Malgré
la pluie battante, elle emprunta le chemin habituel pour aller travailler.
Couverte légèrement, elle grelotta tout au long du trajet. Personne ne
circulait à pied et les passagers des voitures qui s’étaient aventurées
sur la route verglacée la regardaient avec stupeur. Un jeune conducteur
proposa de la déposer à sa destination, mais Christina refusa poliment
et traversa la route au niveau du passage piétons. Elle espérait ainsi
ne plus être importunée. Elle était même prête à rallonger son
chemin, pour ne plus être abordée.
La
rage qu’exprimait le ciel et le déchaînement du vent la renvoyait à
sa propre révolte intérieure. Elle aurait voulu se libérer de ses
lourdes chaînes. Personne de son entourage ne percevait que lorsque le
ciel se révoltait, Christina se sentait enfin bien, à la fois
dans sa peau et dans sa tête. Pour elle, chaleur et douceur étaient hors
normes. Elle ne connaissait que la violence des sentiments.
Plus
le temps devenait froid et inquiétant, plus elle se sentait au chaud et
à sa place. Elle retrouvait ainsi sa propre froideur intérieure et
l’envie de hurler ses souffrances à la face du monde. Quand la tempête
atteignit son paroxysme, l’espace de quelques instants, Christina crut
retrouver un semblant de normalité.
Désormais,
elle avait emprunté le chemin inexorable d’un destin voué a être brisé.
Il
n’était alors que 18 heures et sa rubrique ne démarrait qu’en fin de
soirée. À la demande du directeur de l’antenne, elle arrivait toujours
en fin d’après-midi pour lire le courrier de ses auditeurs. Depuis
qu’elle travaillait à la radio locale de Baker County, une
petite ville du Nord-Est des États-Unis, Christina était passée d’un
état de profonde déprime à un optimisme superficiel. Après avoir éprouvé
quelque difficulté à trouver un emploi stable, elle avait obtenu un
poste en or chez Radio Zee. Depuis, tout allait pour le mieux. Du
moins, c’était ce qu’elle voulait croire. Elle avait vingt-huit ans et un diplôme de psychologie.
Christina
s’arrêta devant les locaux de la radio, cheveux ébouriffés et vêtements
trempés. Elle n’entra pas tout de suite dans le bâtiment, s’abritant
sous un auvent en attendant de se calmer. Il fallait qu’elle retrouve la
maîtrise de ses émotions, ne voulant pas perdre un emploi qu’elle
jugeait plutôt intéressant et rémunérateur.
Elle
repensa à son dernier échec professionnel, sans se remettre en cause.
Puis, elle se souvint des petits boulots peu valorisants qu’elle avait dû
prendre successivement, avant de décrocher un emploi dans cette radio.
Pour garder son poste actuel, elle devrait mater sa colère intérieure et
contenir ses sautes d’humeur. Elle devait se surveiller en permanence,
pour ne pas montrer sa vraie nature à son nouvel employeur.
Elle
repensa aux multiples mensonges qu’elle avait inventés pour obtenir cet
emploi et sourit intérieurement. Elle n’avait pas hésité à déformer
son curriculum vitae, prétendant être docteur en psychologie et
s’octroyant une longue expérience dans un magazine madrilène pour
adolescents. Elle avait affirmé y avoir géré la rubrique courrier des Cœurs
à prendre. Les lecteurs lui adressaient leurs préoccupations
d’ordre amoureux et elle les conseillait via une rubrique hebdomadaire.
Tout ceci était faux, se disait-elle, mais qui allait vérifier en
Espagne ?
La
jeune femme passa ses mains moites dans sa chevelure encore mouillée,
lissa son gilet trempé et ajusta son sac en bandoulière. L’air était
frais et humide dans l’entrée de l’immeuble de la radio. Elle se
sentait encore survoltée quand elle en gravit les quelques marches. Elle
emprunta l’ascenseur jusqu’au troisième étage et se replongea dans
ses pensées. Étonnamment, sa fausse expérience madrilène avait séduit
James Curtis, le directeur de l’antenne. Il l’embaucha pour qu’elle
crée une émission comparable en direct sur son antenne. Elle obtenait
ainsi, grâce à son culot et son bagou, un poste d’animatrice dans ce
qui était devenu l’émission phare de cette petite radio discrète.
Cela
tombait très bien, elle pouvait ainsi se faire la main sur la population
ignare de ce trou paumé. Si l’expérience ratait, elle se ferait vite
oublier. Si en revanche, le résultat s’avérait concluant, elle
s’attaquerait à Seattle, laissant libre cours à son ambition.
L’ascenseur
s’arrêta net, la ramenant à la réalité. Elle ouvrit la porte et
tomba nez à nez avec Elisabeth, la stagiaire rondouillarde, embauchée
pour lui prêter main forte. Christina lui jeta un regard en biais, se dit
qu’elle méritait son surnom de Lizzie le Loukoum et la contourna
sans même la saluer. Puis, elle se dirigea vers son bureau en se disant
que ce tas de graisse la dégoûtait. Si elle l’énervait trop, elle se
vengerait en lui révélant le surnom dégradant qu’elle lui avait
attribué.
Son
esprit vagabonda à nouveau, alors qu’elle traversait le couloir qui
l’amenait à son petit bureau d’angle. James Curtis, le directeur de
l’antenne, avait des doutes quant au succès de l’émission. Il lui
avait donc confié un créneau du soir et s’était engagé à en avancer
l’horaire si l’audience était au rendez-vous. Ainsi, Christina
animait la chaîne entre 22 heures et minuit depuis bientôt un mois.
Christina
arriva à son bureau et s’installa face à la fenêtre pour lire les
lettres de ses fans. Elle avala l'en-cas du soir, ignorant que, vers
minuit, elle allait vivre un drame qui ferait basculer sa vie à tout
jamais.
Elle
démarra l’émission, comme à son habitude, sur un ton énergique et
faussement chaleureux : « Bonsoir, Mesdames et Messieurs !
Bonsoir, les jeunes ! Ici le Docteur Chrissie de la rubrique Cœurs
à prendre de Radio Zee. Vous avez des problèmes de cœur ?
Vous accumulez les râteaux ? Appelez Radio Zee et je panserai
votre cœur. Appelez Radio Zee et ensemble, nous chercherons une
solution à votre problème. »
Le
premier appel lui parvint à 22 heures et une minute. La grosse Lizzie lui
avait préparé le terrain et lui annonça : « Andy, 22 ans, blocage
sexuel. »
La
soirée ne faisait que commencer et Christina Appleton était déjà
impatiente d’en finir. Entre chaque appel, elle avait trente secondes
pour se dire que les auditeurs lui tapaient sur les nerfs, avec leurs
problèmes ridicules et insipides. Idiots, tarés ou obsédés, leurs préoccupations
d’adolescents lui donnaient mal à la tête.
A
minuit moins une, son dernier interlocuteur raccrocha et elle se leva pour
partir. Lizzie la retint gentiment par le bras et lui annonça que
l’interlocutrice suivante avait l’air vraiment désemparée.
« Est-ce
qu’elle t’a donné le motif de son appel ?
-
Oui. Elle a mentionné des problèmes familiaux et sentimentaux, mais son
discours était assez incohérent, aussi je n’y ai pas compris grand
chose. »
Christina
eut envie de lui lâcher un « ça ne m’étonne pas de toi, idiote
! », mais contint sa mauvaise humeur et rétorqua malgré elle :
« Passe-la-moi. »
Elle
espérait que ce dernier appel lui ferait oublier la banalité des appels
précédents.
« D’accord,
c’est à toi », répondit la stagiaire.
Christina
soupira et murmura un « Bonsoir » excédé.
« Bonsoir »,
répondit une jeune fille.
« Comment
t’appelles-tu ?
-
Mary.
-
Comment ça va, Mary ? » demanda-elle d’un air absent.
« Pas
très bien.
-
Qu’est-ce qui t’arrive ?
-
Je n’en peux plus » dit Mary en sanglotant.
« Reprends
ton souffle, Mary » fit Christina, réalisant que cet appel était
un peu particulier. « Prends ton temps.
- Je
craque », continua Mary en reniflant. Il y eut un moment de silence,
puis Christina entendit la jeune fille se moucher bruyamment.
« Ca
va mieux ?
-
Non, pas du tout » cria Mary et elle se mit à pleurer à chaudes
larmes.
James
fit signe à Christina qu’il allait couper l’antenne, mais celle-ci
lui fit « non » des lèvres et un signe de la main lui
demandant de patienter. L’intensité inhabituelle de l’appel lui
donnait envie de poursuivre.
« Est-ce
que tu veux me parler de ce qui te chagrine, Mary ?
-
Oui, j’ai besoin de toi. »
La
familiarité de son auditrice surprit la psychologue.
« Quel
âge as-tu, Mary ? » lui demanda-t-elle gentiment.
« J’ai
vingt ans » répondit la fille, entre deux sanglots.
« Est-ce
que tu fais des études ? »
Elle
essayait de dévier la conversation vers un sujet neutre pour dédramatiser
la situation.
« Oui.
Mais je ne peux plus retourner à l'Université » affirma Mary
d’un ton désespéré. « Jamais plus ! »
Christina
voyait bien que son approche n’était pas satisfaisante mais elle ne
savait que faire. Elle se disait qu’aucun cours théorique à la faculté
ne préparait à de telles situations et c’était bien dommage. Son mal
de tête avait empiré et ses yeux la brûlaient de fatigue. Elle ignora
la douleur et demanda : « Pourquoi donc ?
-
Parce que je suis enceinte et c’est la fin. C’est la fin de tout, la
fin de ma vie! »
Christina
marchait sur des œufs et ne voyait plus d’issue. James lui avait placé
une pancarte sous le nez disant : « Propose-lui de continuer la
conversation, hors antenne », ce qu’elle fit.
Mary
réagit très mal à la proposition. Elle semblait s’affoler : « Non,
non. Je t’en supplie, ne m’abandonne pas, ne raccroche pas ! Je
n’ai personne d’autre vers qui me tourner !
-
Mary, beaucoup de femmes sont enceintes à ton âge, ce n’est pas la fin
du monde. Tu peux te faire aider, tu peux... . »
Mary
l’interrompit et s’indigna : « Ne vois-tu pas ? Ne comprends-tu
rien ? Je suis enceinte de lui ! Il est revenu me chercher ! »
Christina
Appleton n’avait aucune idée de qui elle parlait et commençait à
perdre sa superbe assurance.
« Essaie
de reprendre tes esprits, ma jolie. Je suis là pour t’aider » déclara-t-elle
alors que son cœur battait à cent à l’heure et qu’elle se sentait
complètement impuissante. Les auditeurs ne devaient pas être dupes. Son
incapacité à maîtriser la situation était sûrement bien évidente.
Elle ne savait comment apaiser la jeune femme et regrettait d’avoir déformé
son curriculum vitae. Elle fut envahie par un sentiment de panique,
qu’elle surmonta en respirant profondément.
Pendant
ce temps, Mary continuait dans un murmure un discours qui paraissait bien
incohérent. « Il est sorti de prison il y a un an et m’a retrouvée.
Il m’avait dit qu’il m’aimait et ne recommencerait pas, mais il
l’a fait ! Il m’avait dit qu’il ne me referait plus jamais de
mal. Il avait promis. Je ne voulais pas lui céder ! Oh mon dieu, je me
sens sale, si sale ! »
Les
mots furent remplacés par des sanglots et des cris. James refit signe à
Christina qu’il souhaitait que la conversation passe hors antenne. Il
lui montra une pancarte disant Coupure pub, mais Christina avait
peur de prendre une mauvaise initiative. Et si la jeune femme raccrochait
pendant qu’on les passait hors antenne? Elle fit non de la tête et écrivit
911 au dos de la pancarte, lui signifiant d’appeler les secours.
« C’est
qui, lui, Mary ? A qui fais-tu référence ?
-
C’est John, tu m’entends ? C’est John ! Oh mon Dieu ! Une
pute, voilà ce que je suis ! Une pute ! Dieu ne me pardonnera
jamais pour ça ! »
Christina
essayait de gagner du temps : « Ecoute-moi, Mary. Beaucoup de filles
se retrouvent enceintes. Certaines même élèvent seules leur enfant. Il
ne faut pas désesp... .
-
Tu ne comprends toujours pas ? Je ne peux pas garder l’enfant ! » l’interrompit
Mary.
« Non,
effectivement. Je ne comprends pas » fit Christina penaude.
« John
Mc Bride est mon frère ! » lança Mary d’un ton désabusé.
Puis, il y eut une courte pause et le bruit d’une détonation
assourdissante retentit, brisant le silence et le cœur de Christina
Appleton.
Soudainement,
la douleur dans ses tempes décupla, ses yeux rétrécirent et un voile
sombre se posa sur son regard. L’espace d’une seconde, elle comprit le sens caché du message de Mary Mc Bride et se sentit sombrer
inexorablement dans la folie.
|