Onégèse

Extraits du roman de Grigori TOMSKI, Les amis d’Attila, Editions du JIPTO, 2005, 360 p.
ISBN : 2–35175–003–9

Attila et Onégèse

Attila se promène dans une barque guidée par son professeur Onégèse le Grec  sur les canaux de Ravenne. Deux esclaves rament lentement. Onégèse évite soigneusement ceux des canaux qui sont trop pollués par les déjections des égouts. Le prince hun regarde avec une grande surprise les maisons bâties sur pilotis, la plupart en bois :
- C’est un quartier tout neuf !
- Ravenne est la capitale impériale depuis seulement quatre ans. On construit hâtivement des édifices indispensables à sa nouvelle fonction et des logements.
- C’est dommage que la capitale ne soit plus à Rome ou à Milan mais dans cette petite ville entourée de marais !
Onégèse soupire :
- C’est vrai que cet endroit est assez triste. Moi-même, j’aimais regarder des hauts rochers les beaux couchers de soleil sur la mer Egée. Je suis né libre.
- Mais comment es-tu devenu esclave ? demande Attila.
- Pendant une invasion des Goths notre ville a été prise, mes parents ont été tués. J’ai été acheté avec mon frère Scotta, il y a dix ans, par un marchand d’esclave chez mon vieux grand-père qui restait seul. J’avais dix ans.
- Vous avez été vendus par votre grand-père ! s’exclame le jeune Hun.
- Il était malade et seul. C’est moi qui ai proposé qu’il me vende car il n’existait aucune autre solution. Notre pays a été complètement dévasté. J’ai pu heureusement continuer ma formation et je n’ai pas été séparé de mon frère d’après les clauses du contrat de vente.
Attila sait que ces Goths sont venu en Grèce poussés par les Huns qui ont passé en hiver 395 le Danube gelé par la glace. Il se souvient que sa naissance en cette année victorieuse a été considérée comme un bon présage de sa future gloire militaire. Personne ne parle, on évite de se regarder.
Ils croisent une barque transportant une ancienne statue en marbre provenant certainement de Rome ou de Milan. On entend les bruits des chantiers, les cris des ouvriers. Impressionné par ce récit triste de son jeune et savant professeur, Attila réfléchit et parle lentement :
- Je m’étonne du nombre d’esclaves chez les Romains, par exemple, ils sont certainement plusieurs milliers dans le palais impérial.
Puis il continue avec ironie :
- L’empereur ne s’habille pas lui-même et se déplace dans la ville porté dans un lit comme un malade.
Onégèse abandonne ses souvenirs et revient à la réalité :
- Moi, par contre, je m’étonne que vous n’ayez aucun esclave qui vous accompagne et que vous fassiez tout vous-même. J’ai beaucoup d’amis parmi les officiers huns de la Garde impériale, souvent de familles princières, qui sont aussi très gentils avec moi et me font souvent oublier ma situation sociale quand je suis avec eux. Personnellement, je ne peux espérer, d’après la législation romaine, être affranchi qu’après trente ans.
Le prince hun se penche vers son enseignant, le regarde bien en face, les yeux dans les yeux :
- J’apprécie beaucoup tes compétences. Tu peux devenir un homme libre bien avant. Je te propose de me suivre, quand je quitterai l’Italie, pour être mon conseiller.
Onégèse réagit exactement comme Attila s’y attend :
- Merci mon prince ! Mais je vous demande ne pas annoncer vos intentions trop tôt. J’ai peur de perdre la confiance de l’empereur et d’être remplacé par un autre enseignant. J’essayerai de vous donner une formation approfondie et pratique, la plus utile possible au futur roi des Huns, qui ont, comme je le sais maintenant, leurs propres traditions impériales très anciennes.
La barque entre dans un canal qui joue le rôle de fossé rempli d’eau devant les murailles. Attila sourit :
- Les Huns savaient toujours emprunter des choses utiles chez d’autres peuples, surtout dans le domaine de l’art militaire. Je veux profiter pleinement de mon séjour pour acquérir des connaissances utiles et mieux comprendre le fonctionnement de l’Empire romain. Les livres que je lis suscitent beaucoup ma curiosité. Que penses-tu du nouveau livre « Histoire auguste » sur la vie des empereurs ?
- Où avez-vous trouvé ce livre ? Aetius qui est chargé de votre éducation m’a recommandé d’utiliser comme source historique le livre d’Aurélius Victor « La vie des Césars ».
- Pourquoi ?
- C’était le manuel d’Honorius, son livre de chevet.  En ce qui concerne le nouveau recueil « Histoire auguste » je le trouve personnellement très intéressant mais énigmatique.
- Enigmatique ?
- A mon avis, ce n’est pas un recueil des œuvres de plusieurs auteurs, ayant vécu à l’époque de Dioclétien et de Constantin, mais le livre d’un auteur contemporain.
- Mais pourquoi se cache-t-il ?
- Car il expose les idées de l’aristocratie sénatoriale et son livre contient des critiques voilées ou humoristiques des valeurs chrétiennes. C’est pourquoi l’auteur reste anonyme.
- Quelle histoire ! Je vous demande de m’expliquer vos arguments pendant nos leçons.***
Attila et Onégèse font leur promenade matinale à cheval dans les environs mélancoliques de Ravenne et, accompagnés par quelques officiers de la Garde impériale hune, se livrent à la joie d’une course :
- Tu deviens vite un cavalier tout à fait excellent pour un Romain ! crie le prince hun.
- Pour un Grec ! le corrige Onégèse.
Attila ralentit sa course, puis s’arrête et se tourne vers son professeur :
- Je voudrais te poser quelques questions et te demande de me répondre sincèrement car nous sommes devenus maintenant comme des amis.
- Excellence, j’apprécie beaucoup votre bienveillance et votre clémence car je ne suis qu’un esclave savant.
- Que penses-tu des relations entre les Romains, les Grecs et les autres nations de l’Empire.
- Moi, je suis un Grec et je peux dire sincèrement que l’identité grecque est insoluble dans l’Empire. Les Grecs continuent de considérer les Romains dans une certaine mesure comme des Barbares.
- Pourquoi ?
- La civilisation romaine est plus récente que celle des Grecs. Les Romains ne sont pas doués pour les sciences pures comme la philosophie et les mathématiques. La cité romaine, pensent les Grecs, a été fondée par des vagabonds, des gens sans patrie. Certains reprochent ouvertement à la Fortune d’avoir accordé aux pires des Barbares les biens des Grecs et attendent des jours meilleurs pour l’hellénisme.
Attila regarde les fortifications de Ravenne :
- C’est une ville née de la peur. Les anciens Romains savaient intégrer les autres peuples dans leur Etat comme le font actuellement les Huns. Pourquoi maintenant sont-ils si méfiants par rapport aux Germains ?
- Oui, c’est la peur des Barbares qui fait qu’un empereur angoissé cache
sa capitale parmi ces tristes marais dans cette ville sans gloire. Les Romains continuent de considérer les Germains comme leurs ennemis traditionnels, comme des Barbares qui ne sont pas capables de s’intégrer dans la société romaine.

***

La discussion sur les Romains et les Barbares continue pendant la leçon d’histoire. Attila s’exclame :
- J’ai l’impression que tous les peuples, sauf les Grecs, sont traités par les Romains comme des Barbares.
Onègese explique :
- Le mot « Barbare » désignait un étranger, pour les Grecs. La notion s’appliquait à toutes les personnes dont la langue est incompréhensible aux grecs : Scythes, Perses, Egyptiens.- Et aux Romains aussi ? demande vivement le jeune prince hun.
- Oui. Le bilinguisme était rare dans le monde grec avant la conquête romaine. Le terme qui avait à l’origine une valeur linguistique a évolué vers un sens péjoratif, désignant des personnes rustres, impitoyables et inhumaines car les Grecs avait un complexe de supériorité, renforcé par les victoires militaires et accentué par l’émergence de la philosophie qui assoit le raisonnement et la clarté du discours.
Attila confirme :
- C’est vrai que les Grecs ont vaincu de grandes armées perses, faibles sur les plans de la discipline et de la tactique.
Onégèse précise :
- Cependant, les rapports sont mitigés avec une fascination pour les Barbares. L’empire perse est immense et les Barbares sont caractérisés par leur démesure qui se traduit par un luxe inouï. Outre les richesses, ce sont aussi les civilisations barbares qui fascinent les Grecs, conscients de l’ancienneté des civilisations orientales. Un Barbare hellénisé peut être considéré comme un Grec. Maintenant par « Grec », les Romains désignaient en fait l’ensemble du monde oriental car la culture hellénistique et la langue grecque, s’étaient répandues en Orient lors des conquêtes d’Alexandre le Grand, sur des territoires, tels que la Syrie, la Palestine et l’Égypte.
Puis il soupire :
- Le terme « Grec » et « Oriental » sont malheureusement depuis longtemps associés par les Romains à l’idée de ruse, de dévouement pour le luxe et la recherche du plaisir. Les peuples orientaux sont considérés comme efféminés pour des raisons à la fois militaire et de raffinement excessif.
Attila rit :
- C’est drôle que maintenant les Romains sont considérés par les Barbares, d’un point de vue militaire, comme dégénérés et de piètres soldats, puisqu’ils vivent selon le mode de vie des Grecs.
Onégèse sourit et hoche légèrement la tête en signe d’accord et continue ses explications :
- Les Romains sont un peuple de juristes à la différence des Grecs qui sont philosophes et politiciens. Il y a presque cinq siècles, tous les hommes libres d’Italie sont devenus citoyens romains. Mais un étranger ou un provincial ne pouvait pas devenir avant longtemps un citoyen romain s’il ne parlait pas latin. En 218, l’empereur Caracalla a décidé d’accorder la citoyenneté romaine à tous les habitants de l’Empire. Son édit est une confirmation de la réussite de la colonisation des provinces. Tous les habitants libres ont accès aux fonctions administratives et militaires compte-tenu de leurs capacité personnelles. On utilise le terme Barbare pour désigner une personne née hors des frontières de l’Empire et qui n’est pas un citoyen romain ainsi que ses descendants qui n’ont pas demandé ou obtenu la citoyenneté romaine. Ce terme juridique est utilisé d’habitude avec une certaine fierté par les Wisigoths car il ne veulent pas être confondus avec les Romains contemporains détestés par eux comme ayant un mode de vie indigne de vrais hommes. Pourtant on dit qu’Alaric n’aime pas ce terme.
- Pourquoi ?
- Car le mot « Barbare » a malheureusement dans le langage courant un sens péjoratif.
- Mais par quel mot veut-il remplacer le terme « Barbare » ?
- Par « Fédéré ».

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