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B A Y R E U T H 

Ombres et Lumières sur le Ring 2001

Bayreuth , baroque et wagnérienne  . . .

Le Festival de Bayreuth c’est d’abord découvrir la cité, flâner dans les rues tranquilles d’une ville provinciale qui se souvient de son prestigieux passé baroque : le Château Neuf brille de ses ors dans un parc peuplé de statues et de fontaines ; l’opéra des Margraves offre au regard ébloui un décor d’un étonnant raffinement ; nous y entendrons un récital de lieder… La Villa Wahnfried, dernière résidence de Wagner, est un musée tout entier consacré au maître ; on y voit des documents originaux, des objets personnels du compositeur, on écoute, dans le salon qui conserve le piano de Liszt, les enregistrements historiques des grands opéras. Dans le parc situé derrière la villa, Richard Wagner repose auprès de Cosima sous une dalle nue ....

Dans un beau cimetière paysagé aux portes de la ville, le promeneur attentif découvrira, au milieu des tombes fleuries, les sépultures de la famille Wagner, celle de Jean-Paul Richter et la chapelle funéraire de Liszt, mort à Bayreuth.

. . . et Bayreuth aujourd'hui .

Au centre ville, nous rencontrons des petits orchestres de rue ; dans la grande librairie, chaque jour de représentation, des chanteurs distribuent des autographes en se laissant volontiers photographier. A la mairie, dont l’architecture moderne sans grâce rompt l’harmonie du centre de la ville, notre groupe est reçu par les responsables du jumelage Annecy-Bayreuth dont on fête cette année le 35° anniversaire. Après les discours officiels, nous évoquons avec eux l’indiscutable réussite de ce jumelage dans tous les domaines, sa petite histoire, ou encore les potins sur la succession impossible de Wolfgang Wagner à la tête du festival…

Aller à Bayreuth, c’est aussi faire la part belle aux escapades dans la proche campagne franconienne, dans ses prairies et ses forêts, c’est découvrir, au hasard d’une route, un village aux maisons anciennes, une surprenante église baroque, le château fastueux de quelque prince-évêque…

Dans les allées du Festspielhaus .

Mais, bien entendu, le but du voyage, c’est le Festival et, cette année, la version du « Ring » créée en 2000. Le spectacle commence dans les allées du Festspielhaus, bien avant la représentation, il se poursuivra aux entractes.

Devant le perron à colonnes, les sombres costumes masculins donnent un vif éclat aux robes des femmes. Une  Indienne en sari semble glisser sur le sol, le regard perdu dans ses rêves. Un Américain aux chemises délirantes changera quatre fois de tenue, alternant, comme sa compagne, le vert, le jaune, le bleu et le noir. Des dandys portant catogan et ceinture de soie discutent musique avec des gestes appuyés.

Au comptoir proche du théâtre, des festivaliers en smoking ou en robe du soir n’hésitent pas à se saisir de saucisses à la moutarde et à boire de la bière. Alors que, à côté d’eux, un couple japonais à l’élégance raffinée savoure une coupe de champagne.

Et cette foule multiple, qu‘épient avec une curiosité amusée quelques badauds, se rassemble devant la tribune du théâtre pour écouter les traditionnelles sonneries des cuivres annonçant la reprise du spectacle et peut-être aussi pour se faire photographier et retrouver son image le lendemain dans le magasin au coin de la Luitpoldplatz. Dans une chaleur lourde, entrons, asseyons-nous dans « le sauna le plus cher d’Europe » … Place à la musique..

Une interprétation orchestrale claire, une excellente distribution . . .

On sait que Giuseppe SINOPOLI, en charge du Ring 2000, a disparu en avril, foudroyé en pleine représentation d’AIDA. C’est Adam FISCHER qui accepta de prendre la direction d’orchestre presque au pied levé. La tâche était ardue, mais ce chef, discret autant que l’Italien était flamboyant, a parfaitement maîtrisé l’ouvrage et a donné une version très claire, très lisible de la Tétralogie. Il était aidé par le remarquable orchestre réuni pour le Festival ; et l’impeccable acoustique de la salle donnait aux sons montant de «l’abîme mystique» une couleur et un relief inoubliables.

Les chanteurs réunis cette année nous ont paru d’un très bon niveau ; dans cette distribution homogène, il est difficile de distinguer tel ou tel artiste. Philippe KANG est un impressionnant Fafner et un Hundig à l’inhabituelle élégance ; Günther von KANNEN, Alberich fruste et pitoyable, Alan TITUS, Wotan dieu détrôné et velléitaire, Hans Joachim KETELSEN , qui chantait Donner et Gunther, sont de grandes voix. On applaudit beaucoup les ténors : Christian FRANZ et Wolgang SCHMIDT qui se partageaient le rôle de Siegfried, Robert Dean SMITH, douloureux Siegmund.

Parmi les femmes, on retiendra les belles prestations de Birgit REMMERT (Fricka), de Ricarda MERBETH (Freia puis Gutrune), de Mette EJSING (Erda), de la jeune Lioba BRAUN (Waltraute).

Deux artistes méritent un plus long commentaire : Graham CLARK tout d’abord, qui interprète Loge dans « l’Or du Rhin », Mime dans « Siegfried ». Ce chanteur à la voix pleine d’aisance et de puissance est également un comédien accompli qui fait merveille dans deux emplois qui semblent créés pour lui.

Le rôle de Brünnhilde est un des plus attendus : la difficulté de la partition, l’image féminine idéale que chacun lui prête rendent très ardus le choix et l’interprétation de l’artiste. Luana DEVOL possède sans conteste la résistance, la force, la virtuosité de la voix. Mais un physique lourd, des vêtements souvent peu seyants, une tenue de scène trop statique ne lui ont pas permis d’incarner le personnage que l’on attendait.

. . . mais une mise en scène qui ne sert pas l’œuvre :

Ce divorce entre la musique et ce que l’on voit sur la scène est le grand reproche que l’on peut faire à la mise en scène de Jurgen FLIMM qui, disons-le tout net, est loin d’avoir séduit notre groupe. On pourrait croire qu’après avoir porté toute son attention sur la musique, on s’est désintéressé du texte et de son illustration visuelle.

Tout d’abord on peut regretter que les moyens techniques exceptionnels de la salle n’aient pas été utilisés. La toile peinte, qu’on croyait disparue des théâtres, réapparaît avec parfois des paysages réalistes et blafards, les jeux de lumière sont inexistants.

Mais la faute la plus grave est d’avoir enlevé à la Tétralogie sa poésie, son émotion et sa grandeur : les dieux et les héros sont peints à travers le regard narquois et réducteur de Loge. Nous ne reprochons pas la transposition de l’histoire dans un monde contemporain ,Wagner n’a-t-il pas lui-même modernisé le vieux panthéon germanique. Depuis les sifflets conservateurs qui accueillirent la mise en scène de Chéreau, personne ne conteste plus ce rajeunissement indispensable des personnages, des décors et des costumes. Ce qui est injustifiable, chez FLIMM, c’est d’avoir donné du Ring une vision parfois bouffonne, parfois dramatique voire mélodramatique mais de n’avoir jamais atteint – par volonté ou par incapacité – la dimension tragique et épique.

. . . trivialité . . .

Le reproche majeur qu’on peut lui adresser est d’avoir multiplié les détails anecdotiques ou triviaux, comme s’il craignait que le spectateur ne s’ennuyât pendant les longs monologues ou les passages orchestraux

C’est ainsi que l’on découvre un Wotan cuvant son vin dans son bureau au milieu de caisses de déménagement . Les Filles du Rhin chantent leur plainte en s’épilant les jambes et en plaçant leurs bigoudis. Pendant que les Nornes évoquent avec angoisse la fin prochaine des dieux, Siegfried repeint son bateau (le « Brünnhilde II » !!) en se défendant des moustiques tandis que son épouse reprise ses chaussettes . Pendant la célèbre « chevauchée », un troupeau de paras femelles défile et parade en cadence, sinistres majorettes d’un camp de prisonniers de guerre. Siegfried et Mime, devant le breuvage mortel, jouent la brasserie bavaroise. Loge et Alberich esquissent un pas de french-cancan… Comment percevoir la musique devant ces bouffonneries ?

. . . trahisons . . .

Souvent aussi, le metteur en scène trahit le compositeur, les gestes sont en contradiction avec ce que proclame la musique : pendant le duo exalté du début du Crépuscule, Siegfried se désintéresse de Brünnhilde, prépare son paquetage et avale son petit déjeuner. Le déchaînement haineux d’Alberich devant les Niebelungen est placé dans un coquet bureau de direction d’une froide fabrique de matériel informatique…

. . . et contre-sens .

Le contre-sens est complet quand on nous présente un Hagen cauteleux, manipulé par son demi-frère, jouant négligemment de l’épée héroïque de Siegfried, pris de remords grand-guignolesques après le meurtre et mourant lui-même tué par les deux épouses.

Le bûcher de Brünnhilde et Siegfried, qui devrait sceller leur union éternelle et subime dans la mort, engloutira aussi Gunther mort et Gutrune vivante, humains dérisoires mêlés de façon sacrilège au couple sacré.

On se pose alors des questions : ce metteur en scène est-il seulement soucieux de son image provocatrice ? Tente-t-il de servir l’œuvre ? Tout simplement, aime-t-il Wagner ?

Et cependant un moment de bonheur inégalé !

Bien sûr, tout n’est pas détestable dans cette mise en scène, quand elle se fait plus discrète le charme peut opérer. C’est le cas au premier acte de la «Walkyrie» où le couple Sieglinde-Siegmund reste miraculeusement épargné par la dérision qui accable les autres personnages. Le premier acte de «Siegfried» est également bien venu, le cadre plus réaliste, l’importance du personnage tragi-comique de Mime convenant mieux au style de FLIMM. La dernière image du «Crépuscule» montre avec bonheur l’éblouissante clarté d’un monde nouveau. Serait-ce que notre humanité apaisée peut quitter enfin l’univers oppressant et frelaté de la Tétralogie ?

On pardonnera la passion qui anime ce commentaire peut-être sévère, on attend la perfection à BAYREUTH. Si ce Ring 2001 n’est pas tout à fait à la hauteur de la réputation du lieu, il reste, grâce à la musique, un moment de bonheur inégalé. Nous le devons aux Amis de l’Art Lyrique, à la gentillesse amicale de nos co-festivaliers et à Jean-Louis LANFANT qui, comme toujours, a su organiser à la perfection le séjour dans notre ville jumelle et qui, par sa disponibilité et sa courtoisie prévenante, a rendu si agréable cette semaine musicale.

Simone et Jean-Pierre GIRY
Denise et Henri PEZELIER

 

 

 

 

 

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