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CRITIQUE DU
NOUVEL ENREGISTREMENT DE « LA FAVORITE » DE DONIZETTI,
PARU CHEZ R.C.A. AU MOIS DE
SEPTEMBRE 2000 (par P. Favre-Tissot-Bonvoisin)
Voici enfin un coffret d'opéra utile en cette année
2000 qui, jusqu'à présent, n'aura guère été brillante, spécifiquement pour
le répertoire lyrique.
L'intérêt est d'abord musicologique,
puisque R.C.A. nous propose ici la version originale française
de "LA FAVORITE" de Caetano
DONIZETTI. En effet, si nous faisons brièvement
le point sur la discographie, et en nous bornant aux intégrales
"officielles", on s'aperçoit que cette oeuvre a été plutôt mal
servie. D'abord, c'est essentiellement la mouture italienne
("LA FAVORITA")
qui a été le plus fréquemment enregistrée. Nous avons déjà dit dans
nos conférences consacrées au grand compositeur bergamasque tout le mal que
nous pensons de cette traduction/adaptation inepte, réalisée sans l'accord du
compositeur par une main inconnue, et qui a, entre autres, carrément défiguré
le final de l'ouvrage... Enfin, passons.
Dans cette mouture italienne, on doit retenir
le ler coffret DECCA , dirigé efficacement par
Alberto EREDE ( mais
qui est curieusement pris par une frénésie de coupures) dominé par une SIMIONATO royale, bien entourée du côté des "clefs de
fa" » Ettore
BASTIANINI et
Jérôme HINES
»
mais handicapée par l'affreux ténor Gianni
POGGI.
La seconde version DECCA,
réalisée à Bologne sous la baguette experte de
Richard BONYNGE réunit un
plateau de stars » COSSOTTO,
PAVAROTTI, BACQUIER,
GHIAUROV
»
où personne n'est vraiment tout à fait dans son élément naturel, ni
dans sa meilleure forme.
Rien d'impérissable, enfin, dans un
"live" de NUOVA ERA pris au festival de Martina Franca 1989 et réunissant
» TABADION, MORINO, CONI
et VERDUCCI »
le tout dirigé par Fabio LUISI
qui a fort à faire pour tenir
un orchestre approximatif.
En ce qui concerne la V.0
française, et sans parler des divers extraits ou sélections, on a disposé
pendant longtemps que d'une semi ‑ intégrale datant des années 1920 et
reprise en CD par la firme BOURG; version hors concours, autant
pour des raisons de médiocrité technique évidente que des questions
stylistiques. Un vague projet avait été envisagé chez EMI
à la fin des années 80, qui aurait dû réunir
» Martine
DUPUY, Alfredo
KRAUS,
Alain FONDARY et Samuel RAMEY » Il ne
se concrétisa jamais et c'est fort regrettable! ...
Restait donc, à ce jour, le "live" du
Festival Donizetti de Bergame 1991, publié chez FONIT‑CETRA,
qui vaut surtout par la direction de grande classe de Donato RENZETTI, avec, malheureusement, un
plateau inégal où le meilleur
» Gloria SCALCHI, flamboyante, et René
MASSIS autoritaire et hautain à
souhait » doit côtoyer le pire »Luca
CANONICI
et Giorgio
SURJAN
désespérément insuffisants »
Le présent coffret R.C.A. arrive donc à point
nommé. Comme la version RENZETTI, il adopte l'édition critique
de la partition réalisée par notre collègue
Rebecca HARRIS‑WARRICK. Le "Ur‑Texte"
est donc respecté, à l'exception du ballet où le chef pratique une large
entaille. C'est ce qui permet à cet enregistrement, au reste, de tenir sur 2
CDS seulement ( et fort bien
remplis, au demeurant ) là où celui de FONIT‑CETRA en contenait 3. A l'exception
de ce détail, insignifiant en apparence, mais injustifiable musicologiquement
parlant, cette parution nous apparaît remarquable à plus d'un titre. D'abord
avec la prestation somptueuse de l'orchestre et des chœurs de la radio de
Munich, qui restituent enfin à la partition toute sa grandeur. Marcello VIOTTI a
une vision très dramatique de l’œuvre (
là où RENZETTI
jouait plus
large, plus majestueusement la carte du Grand ‑ opéra français ). Une
urgence"pré ‑ verdienne" amène
VIOTTI à précipiter
un peu trop le mouvement dans
l'ensemble. Mais, ce que l'on perd en solennité est compensé par un sens du théâtre
assez exceptionnel (la scène de l'excommunication en particulier). Il réalise,
par ailleurs, un travail d'orchestre d'une grande finesse dans les détails
d'instrumentation. De plus, il sait maintenir une tension qui jamais ne se relâche,
dans les scènes solistes comme dans les grands ensembles, admirablement au
point. En ce qui concerne les solistes, notre première crainte, à la lecture
de la distribution, concernait le délicat problème de l'idiome, car elle ne
comporte pas un seul francophone! Or, le résultat est, de ce point de vue,
surprenant! Tous chantent dans un français fort correct et grâces soient
rendues à Monique
MATHON
qui est parvenue à ce beau résultat. A l'exception, au 1er Acte, d'un malencontreux "Qué‑pouis‑je"
de VARGAS,
qui a échappé à sa vigilance, tout fonctionne sans accrocs.
Parlons des solistes maintenant. "LA FAVORITE" est un opéra
difficile à
distribuer, où il faut 4 chanteurs
de tout 1er ordre ( la création,
le 2 Décembre 1840, réunissait,
rappelons ‑ le, » Rosine STOLZ,
Gilbert DUPREZ,
Paul
BARROILHET
et Nicolas ‑ Prosper LEVASSEUR!
» soit les voix les plus
titanesques de l'opéra de Paris en ce temps là!).
Ramon VARGAS possède-t- il les moyens de DUPREZ ?
Pour ce que l'on en sait, certainement pas!
et l'on peut rêver un Fernand
plus puissant et plus éclatant. Sans posséder un timbre très personnel et immédiatement
reconnaissable, il convainc pourtant par son impeccable musicalité, son respect
des nuances et son aisance dans tous les registres jusqu'à un contre ‑ ut
dièse très facile.
De surcroît, son engagement dramatique égale
celui de
sa
partenaire, l'époustouflante Vesselina KASAROVA, qui vient de trouver en
- Léonor de Guzman - le rôle de sa vie! La mezzo bulgare restitue
toutes les facettes de ce personnage complexe et fait preuve d'une sensibilité,
d'une intelligence comme d'un abattage vocal sans pareil. Ecoutez, pour vous en
persuader, sa grande scène du III, où elle rejoint les sommets de la grande Marilyn
HORNE.
Si KASAROVA sait résister aux sirènes, tentations et
propositions hasardeuses ( wagnériennes
et verdiennes en particulier, sauf pour - Eboli -
qu'elle devrait pouvoir aborder sans dommages d'ici 5 ou 6 ans ) nous
pourrons l'admirer encore longtemps sur les scènes d'opéra; sans compter que
des moyens aussi considérables conjugués à un talent de cette envergure ne
sont plus monnaie courante!.
J'aurais aimé pouvoir en dire autant de Anthony MICHAELS-MOORE, interprète du Roi
Alphonse XI. Sans être
indigne ‑ loin de là - il demeure le point faible de la distribution. Le
musicien est scrupuleux mais les moyens ne suivent pas. Le timbre est ordinaire,
l'émission rêche, la palette limitée et avare de nuances, l'ampleur
inexistante ( il force même
ponctuellement ses possibilités jusqu'aux limites de l'éraillement ). Les
intentions existent mais n'aboutissent pas et le personnage ne dégage rien de
la grandeur ou de l'autorité requises. Plus fâcheux :
l'expression de ce monarque est souvent plébéienne!
Comparez ‑ le, dans sa grande scène du II avec
CAMBON,
DENS
ou
MILNES
dans les extraits qu'ils ont gravé... le résultat est édifiant. Sans posséder
mieux les moyens du rôle, HAMPSON aurait obtenu un tout autre résultat. Relativisons
tout de même : MICHAELS‑MOORE assume honnêtement sa partie sans défigurer
l'enregistrement et c'est déjà beaucoup. Ajoutons à son crédit qu'il orne
fort à propos la reprise de sa cabalette (
ce qui est aussi le cas pour ses partenaires).
Balthazar ( le Supérieur du couvent de
St Jacques de Compostelle ) est
confié à Carlo COLOMBARA. Quitte à choisir une basse
italienne de la nouvelle génération, nous aurions préféré Roberto SCANDIUZZI dont
les moyens sont plus somptueux. Mais ne boudons pas notre plaisir. D'abord
COLOMBARA
maîtrise la tessiture, fait preuve, ensuite, d'une réelle grandeur au Il et au
IV et, enfin, entre complètement dans la peau du personnage avec une sobriété
qui a fait défaut à presque tous ses prédécesseurs ( il est vrai que seul SIEPI
a été idéal dans le rôle... pour vous faire une idée des moyens
exacts requis pour Balthazar, écoutez ‑ le,
en italien, dans un pirate
de Parme 1983 avec TOCSZYSKA, KRAUS
et SARDINERO,
il vous coupera le souffle!).
Les rôles secondaires sont bien tenus.
Don Gaspar est servi par le jeune ténor Francesco
PICCOLI, cauteleux et hypocrite à
souhait par ses inflexions appropriées. La non moins jeune soprano américaine Abbie
FURMANSKY chante
Inès
avec une voix fraîche et sensuelle mais cabotine à l'excès dans un
emploi où c'est parfaitement superflu; péché
véniel pour l'heure, mais à corriger tout de même à l'avenir.
Arrivés à l'instant du bilan, nous pouvons
conclure en disant que, sans être parfait, ce nouvel enregistrement de "LA FAVORITE"
s'imposera dans la discothèque de tout mélomane et amateur d'opéra qui
se respecte.
Certes, on pourra toujours rêver d'une
version idéale ( et archi ‑
complète cette fois ), dirigée
par PLASSON,
qui réunirait par exemple : ALAGNA
»
LAFONT » RAMEY
et DESSAY en Inès
(pour faire "cerise sur le gâteau")... mais qui choisir pour Léonor maintenant que DUPUY a perdu tout son médium?..URIA‑MONZON ? » PODLES ? » ZAJICK? » BALTSA ? » BORODINA ? aucune
ne serait vraiment parfaite ( BARTOLI, LARMORE, KIRSCHI, AGER et VON OTTER, ne plaisantons pas, seraient
à peine crédibles, même au disque.
De toute manière, pour la V.O.
française, ce coffret R.C.A. est, actuellement, sans véritable
rival et risque de le demeurer fort longtemps, car les responsables des grands
labels préféreront toujours nous abreuver de nouvelles "CARMEN",
"TRAVIATA", "FLÛTE
ENCHANTÉE" ou "BOHÈME"
qui encombreront vainement une discographie déjà pléthorique, au lieu
de prendre des risques avec des enregistrements utiles d’œuvres négligées.
Aussi, pour une fois qu'on nous en propose un beau spécimen, ne le laissons pas
passer!
Patrick FAVRE‑TISSOT‑BONVOISIN
Références: "LA FAVORITE"
en 2
CDS / R.C.A.Red Seal / 7 4 3 2 1 6 6
2 2 9 2 / TT = 77'41''
+ 72'18''.
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