"PLUS RIEN NE SERA COMME AVANT"

La fragilité révélée des pétromonarchies


  par OLIVIER DA LAGE

 BRUSQUEMENT, tout a basculé. La fragilité des pétromonarchies, inscrite dans les découpages coloniaux successifs dessinés à Paris ou à Londres mais camouflée par les richesses pétrolières s'est révélée avec force à l'occasion de la crise du Golfe. Incapables de défendre l'intégrité territoriale de leurs pays, les émirs ont dû faire appel à des troupes étrangères, et en premier lieu celles des Etats-Unis. Ils s'interrogent désormais sur leur avenir, convaincus que "plus rien ne sera comme avant".  

"Les Koweïtiens ont dix ans d'avance sur nous." Cette réflexion, fréquemment entendue dans les autres émirats du Golfe, se référait généralement au niveau de l'éducation, au développement des infrastructures ou à la richesse pétrolière. Mais il est vrai aussi que le Koweït a obtenu son indépendance dix ans avant les autres principautés de la péninsule. Si l'affirmation contient quelque vérité, depuis l'invasion de l'émirat par l'Irak le 2 août 1990, les autres pays du Golfe ont de bonnes raisons de s'inquiéter.  

C'était bien l'inquiétude qui avait présidé en 1981 à la création du Conseil de coopération du Golfe (CCG) (1), présenté comme un marché commun des monarchies pétrolières, mais qui était avant tout un syndicat de dynasties (2). Voilà huit ans, ses membres avaient conclu un pacte de défense commune: en cas d'attaque contre l'un d'eux, les autres se précipiteraient à son secours. Une force de déploiement rapide du Golfe fut constituée avec un quartier général à Hafr-el-Batin, en Arabie saoudite, à une centaine de kilomètres de la frontière koweïtienne. Chaque année, des manoeuvres baptisées "Bouclier de la péninsule" permettaient de mettre en valeur les armements sophistiqués dans l'achat desquels les gouvernements engloutissaient annuellement 30 % à 40 % de leur budget global.  

Mais le 2 août 1990, la base de Hafr-el-Batin est restée muette. L'ordre de voler au secours du Koweït n'est pas venu, et l'arsenal dispendieux accumulé au fil des ans n'a servi à rien. Il faut attendre le 22 août pour que les ministres de la défense du CCG décident de renforcer leur dispositif. Cela fait déjà treize jours que l'Arabie saoudite a officiellement demandé aux marines américains de l'aider à défendre son territoire. Les envolées lyriques affirmant que "la défense des pays du Golfe est l'affaire des pays du Golfe eux-mêmes" ne sont désormais plus de mise.  

A l'heure de vérité, le Conseil de coopération du Golfe a donc fait la preuve de son inexistence militaire. En revanche, sur le plan politique, l'attaque irakienne a provoqué un électrochoc. Passé le traumatisme, les dirigeants ont semblé se libérer de leurs inhibitions. L'heure n'était plus aux discours sacrifiant toute sincérité sur l'autel de l'unité arabe, et le gouvernement saoudien a même ouvertement souhaité le renversement du président Saddam Hussein (3). Désormais, les monarques ne craignent plus d'afficher leurs liens avec l'Occident, à commencer par les Etats-Unis. Jusqu'alors, roi et émirs souhaitaient certes bénéficier du parapluie américain, mais au grand agacement de Washington ils demandaient, par crainte d'aviver un anti-américanisme latent, que cela ne se voie pas. Les stratèges avaient baptisé cette alliance honteuse la "présence au-delà de l'horizon". Mais la brutalité de l'invasion irakienne et la violence des discours de M. Saddam Hussein ont permis aux dirigeants de franchir le pas, et à leurs sujets de l'accepter sans états d'âme. Peu auparavant, ces mêmes gouvernements, à l'appel de Bagdad, flétrissaient les campagnes des médias occidentaux contre l'Irak après l'exécution du journaliste Farzad Bazoft et les révélations sur le "supercanon" irakien.  

Par nécessité, la crise a également ressoudé les familles régnantes divisées par le conflit irako-iranien (4). Au sein du CCG s'opposaient les tenants d'une ligne dure à l'égard de Téhéran (Arabie saoudite, Bahrein, Koweït) et les partisans de la conciliation (Qatar, Emirats arabes unis et Oman). Depuis la fin du conflit, une autre fissure s'était formée entre le Koweït et l'Arabie saoudite. L'exécution, en septembre 1989, de seize chiites koweïtiens, accusés d'attentats meurtriers à La Mecque deux mois auparavant, avait provoqué des manifestations anti-saoudiennes au Koweït. La tension s'était traduite en février dernier par l'absence des Saoudiens lors de la Coupe du Golfe de football, qui se jouait au Koweït. La liberté de ton des Koweïtiens comme la multiplication des manifestations pour la démocratie dans l'émirat étaient insupportables à Ryad. Aujourd'hui, tout cela appartient au passé, et la famille des Saoud est la plus ardente à demander le retour de la famille régnante des Al Sabah: l'éviction d'un monarque est un précèdent inacceptable pour ses pairs. 

Mais si la question de la participation politique semble passée au second plan, les dirigeants du Golfe auraient tort de l'occulter. Certes, dans l'adversité, les citoyens des pétromonarchies font cause commune avec leurs dirigeants. Comme l'indique un marchand de Dubaï: "Nos dirigeants ne sont pas populaires, ils confisquent le pouvoir, accaparent les affaires et pratiquent le népotisme. Mais nous les préférons mille fois à un Saddam Hussein." De nombreux Koweïtiens attendaient un retour à la vie parlementaire (suspendue en 1986, en partie sous la pression saoudienne) une fois la guerre du Golfe terminée. En refusant d'accéder à cette demande, l'émir du Koweït, qui s'était habitué à ne plus rendre de comptes à cette turbulente Assemblée nationale, a fragilisé son trône. La frilosité de Cheikh Jaber a sans aucun doute encouragé le président irakien dans son entreprise d'annexion. Néanmoins, de Londres où ils ont trouvé refuge, les principaux dirigeants de l'ancienne opposition parlementaire, MM. Ahmed Al Khatib, Jassem Al Qatami et Ahmed Al Roubei, ont publié le 21 août un communiqué condamnant sans appel l'invasion irakienne et rappelant leur attachement à la Constitution de 1962, qui fait du Koweït une monarchie constitutionnelle dirigée par les Sabah (5).

C'est en vain que l'armée d'occupation fit appel à plusieurs figures nationalistes, tel M. Ahmed Saadoun, ancien président de l'Assemblée, pour présider le gouvernement fantoche que Bagdad voulait mettre en place. Mais l'ancienne opposition ne renonce pas pour autant à ses aspirations: si l'émirat était sans doute l'Etat le plus démocratique de la région, il s'agissait d'une démocratie imparfaite, à l'athénienne. Seuls pouvaient voter les hommes citoyens de première classe, c'est-à-dire ceux qui peuvent prouver que leur famille vivait au Koweït avant 1920. Les citoyens de seconde classe étaient privés du droit de vote, à l'exception de 250 000 bédouins d'origine saoudienne ou irakienne qui l'ont obtenu en 1967, le gouvernement espérant ainsi barrer la route aux nationalistes de gauche. Or, depuis l'invasion de leur pays, les Koweïtiens de seconde classe ne montrent pas moins de patriotisme que les autres.  

Organisée du 13 au 15 octobre à Djeddah, une "conférence populaire koweïtienne" a scellé la réconciliation entre la famille Al Sabah et l'opposition, sur la base de la lutte contre l'occupation irakienne et du retour après la libération du pays, à la Constitution de 1962. Les mille deux cents participants ont applaudi à cette unité nationale retrouvée qui, suivant les paroles du Cheikh Saad, le prince héritier est "la voie de la libération". M. Abel Aziz El Sagr, président de la Chambre de commerce, dans un discours qui avait reçu l'approbation de l'opposition, a réaffirmé que l'autorité de la famille Al Sabah n'a jamais été contestée et a regretté de s'être, dans le passé, laissé "tromper par les slogans fallacieux de M. Saddam Hussein (6)".

Pour les autres souverains, l'invasion du Koweït risque de rendre inévitables les évolutions auxquelles ils pensaient échapper en maintenant un strict contrôle policier de leurs populations, accompagné de violations graves des droits de l'homme, régulièrement dénoncées - dans l'indifférence occidentale - par Amnesty International. Déjà, on note depuis la mi-août une liberté de ton inédite dans la presse de la plupart de ces pays. Les bouches s'ouvrent alors que partout, hors du Koweït, la politique était un sujet tabou. Jamais, depuis sa naissance, l'Arabie saoudite n'avait accepté autant de journalistes étrangers. Le royaume se montrait jusqu'alors vétilleux et n'accordait ses visas qu'au compte-gouttes, mettant sur une liste noire ceux qui ne se contentaient pas de couvrir d'éloges les réalisations du gouvernement. Les Américains étant appelés à rester, ces changements ont des chances de durer. D'autant plus que, aux Etats-Unis, l'opinion s'interroge sur la nécessité d'envoyer les boys défendre des régimes moyenâgeux. L'Arabie saoudite a d'ailleurs suspendu les exécutions capitales, qui étaient publiques. Selon un diplomate britannique en poste depuis de nombreuses années dans divers pays de la région, Washington va accentuer sa pression sur les monarchies pour qu'elles évoluent dans un sens plus démocratique et élargissent la participation politique de leurs citoyens.  

Prudence obligée chez les immigrés palestiniens    

LA question de la citoyenneté pose un autre problème: les nationaux sont minoritaires dans la plupart de ces Etats où l'essentiel de la force de travail est composée d'Arabes - Egyptiens, Yéménites, etc. - et d'Asiatiques - Philippins, Bangladeshis, etc. - souvent surexploités. Parmi les immigrés, ce sont surtout les Palestiniens qui risquent de faire les frais de la crise actuelle. Certes, pour la plupart, les Palestiniens du Koweït ont refusé de collaborer avec l'armée irakienne. Mais on a signalé la participation de certains d'entre eux à des actes de pillage. Le prince héritier, Cheikh Saad, a publiquement déploré que ces actions aient été "commises par des frères avec qui nous avions partagé le pain et le sel (7)". Au fil des ans, les rapports s'étaient dégradés entre les Palestiniens, qui avaient contribué au développement de l'émirat, et les Koweïtiens, qui, partis se former aux meilleures universités européennes ou américaines, les évinçaient des postes de responsabilité. 

Ailleurs dans le Golfe les Palestiniens ont conservé un profil bas. Mieux que quiconque, ils ont compris qu'ils allaient payer le prix du soutien apporté par l'OLP à M. Saddam Hussein. Au Qatar, plusieurs diplomates de l'OLP ont été expulsés fin août, ainsi que des dizaines de Palestiniens. Pourtant, l'attitude de l'OLP a fait l'objet de certaines critiques dans la communauté palestinienne du Golfe. De nombreux Palestiniens se sentent bien intégrés dans les émirats, où ils vivent parfois depuis de longues années. A Abou-Dhabi, deux cents personnalités palestiniennes ont même signé une pétition dénonçant "la position négative de la direction de l'OLP (8)". Malgré cela, les ressortissants des monarchies n'ont pas de mots assez durs pour flétrir l'"ingratitude" des Palestiniens envers le Koweït.  

Les pétromonarchies devront aussi s'interroger sur leur image déplorable en particulier dans le monde arabe. Et si le peuple égyptien condamne l'agression de M. Saddam Hussein, c'est par hostilité envers l'Irak, non par compassion pour les Koweïtiens. Leur extravagance, qui subsiste jusque dans leur nouvel état de réfugiés hébergés dans des hôtels cinq étoiles, n'attire que sarcasmes. Trop longtemps, les émirs ont considéré Le Caire, Tunis ou Casablanca comme des terres de plaisir. Ce qu'au Caire on appelle un "mariage koweïtien" n'est rien d'autre qu'une forme légalisée de prostitution, les proxénètes étant en l'occurrence les parents de la jeune Egyptienne, aussitôt divorcée. De telles pratiques ont nourri, à travers les années, le ressentiment du petit peuple contre les nouveaux riches du pétrole. Comment s'étonner que la rue arabe se réjouisse des malheurs du Koweït, puni par un Saddam Hussein qui se fait passer pour Robin des Bois?  

Quelle que soit l'issue de la crise, le Koweït et les autres monarchies pétrolières devront consentir des efforts supplémentaires. De manière brutale, M. Saddam Hussein a posé le problème de la répartition de la richesse pétrolière dans le monde arabe. Déjà le gouvernement Koweïtien en exil à décidé de puiser dans ses réserves (9) pour financer l'effort de guerre américain et compenser les pertes subies par certains pays du Sud en raison de l'embargo. Ce n'est qu'un début, car les opinions publiques en Europe, en URSS, aux Etats-Unis et dans le reste du monde arabe auront du mal à accepter que la confrontation en cours se solde par un retour pur et simple au statu quo qui prévalait avant le 2 août.


(1) Le CCG rassemble le Koweït, l'Arabie saoudite, le Qatar, Bahrein, les Emirats arabes unis et le sultanat d'Oman.

 (2) Lire "Coopération régionale et obsession de la sécurité", le Monde diplomatique, mars 1982.

 (3) Saudi Press Agency, 15 août 1990.

 (4) Olivier Da Lage, "Le Conseil de coopération du Golfe menacé d'implosion?", les Cahiers de l'Orient, ndeg. 12, quatrième trimestre 1988.

 (5) Le Monde, 25 août 1990

 (6) Le Monde, 17 octobre 1990.

 (7) Conférence de presse à Paris, 10 septembre 1990.

 (8) Gulf News, Dubai, 13 août 1990.

 (9) Evaluées à 100 milliards de dollars.

  Retour à la page d'accueil