Journal « TRANSFERT »

mai 2002

Patrick Altman


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Liberté Egalité Textualité


Un nouveau modèle économique pour l'édition électronique


Constat et modèles en cours pour l’édition électronique.


Toutes les enquêtes le confirment, le public n’a pas l’intention de payer pour récupérer des fichiers qu’il peut obtenir par d’autres moyens. Les faits sont éloquents dans le monde de la musique, les émules de Napster se taillent une audience encore plus large que leur modèle.

L’univers du texte imprimé reste moins touché par le phénomène de copiage massif pour un certain nombre de raisons :

1) Les écrits ne sont pas massivement fournis sur support numérique depuis 20 ans, comme peut l’être le son grâce aux CD audio. Les coûts de numérisation de textes imprimés dans des livres sont élevés.

2) Le son bénéficie (ou pâtit) également depuis longtemps d’une habitude de récupération sur des machines portables popularisées par le Walkman de Sony.

3) Les relations entre le lecteur et le texte sont infiniment plus sensibles au support utilisé pour sa restitution que le son. Le son est indifférent à la source d’émission, les conditions d’écoute peuvent être les mêmes qu’il s’agisse d’une chaine hifi, d’un balladeur, ou d’un poste de radio. Alors que le texte sera perçu différemment selon la taille des caractères, le mode d’impression, si on tient le support dans la main ou pas (comme lorsqu’on est devant un micro-ordinateur, etc.), la résolution de l’écran utilisé (s’il s’agit d’une tablette électronique), son poids etc.

Le texte électronique est fluide, facile à transmettre, hautement reproductible et donc difficilement contrôlable.

Les éditeurs s’intéressant à la diffusion des oeuvres textuelles sous forme électronique reproduisent le schéma traditonnel de la “ vente ” à l’exemplaire. Ils s’accrochent à l’idée de permettre le téléchargement des oeuvres numérisées en utilisant des systèmes de verrouillage des fichiers plus sophistiqués les uns que les autres. Le fichier récupéré n’autorisant qu’une simple lecture (parfois même sans possibilité d’impression), l’utilisateur n’a la jouissance d’aucune propriété, qu’elle soit matérielle ou immatérielle. Le prix payé pour le téléchargement des oeuvres s’apparente bien plus à une redevance qu’à un achat.

Le prix de l’écrit ?

L'édition de livres physiques obéit à une logique qui n'a que peut variée depuis sa description par Diderot dans sa "lettre sur le commerce des livres".

La cristallisation de l’œuvre dans un objet en papier dont les siècles ont consolidé l’industriallisation a totalement confondu la rémunération de l’auteur avec celle de l’éditeur. La valeur de l’œuvre n’est jamais donnée puisque l’auteur est rémunéré en pourcentage du prix du livre, ce prix étant fonction de la somme des coûts engendrés pour l’élaborer, le fabriquer et le distribuer. Ce qu’on appelle “ les droits d’auteurs ” s’assimilent en fait bien davantage à des commissions sur vente, une rétribution sur la valeur ajoutée à un objet qui ne contiendrait que des pages blanches. Sans quoi ces droits devraient être fixés, non pas en pourcentage du prix du livre mais selon une somme fixe par objet quel que soit le prix de vente de cet objet. Nouvelle preuve que les droits s’attachent à l’objet vendu par l’éditeur et non à l’œuvre elle même : le commerce des livres d’occasion ne donne naissance à aucun reversement de droits. Pourtant la vente multiple d’un même livre dans le circuit de l’occasion s’apparente à une duplication virtuelle.

Il y a donc bien un modèle économique spécifique et non universel à l’édition d’oeuvres par l’intermédiaire d’objets en papier.


Un nouveau modèle économique


Avec l'oeuvre numérique distribuée par les réseaux, sans support de stockage (disquette, CD ROM ou autre type de mémoire électronique), les éléments constituants l'essentiel du prix d'un livre disparaissent. Il ne demeure que des coûts fixes de structure éditoriale et informatique et des ressources financières pour la rétribution des auteurs. C’est bien cette dernière rémunération qui est la pierre d'achoppement de l'équation de l'édition électronique.

Les sculpteurs ou les peintres fixent le prix de leur œuvre, et une fois celle ci vendue ne touchent pas de droits en fonction du nombre de regards qui se posera dessus. De même, il pourrait revenir à l’auteur de texte de dire son prix pour la divulgation électronique de son œuvre au monde. L'acte de création est unique et non reproductible, ses multiples représentations électroniques n’ont aucune valeur économique de par la nature de leur mode de reproduction. L’échange marchand n’a plus de sens.

Il devient alors possible d'imaginer un modèle économique éditorial alternatif qui ne repose plus sur une structure capitaliste classique, mais sur des concepts associatifs et contributifs.

Les ressources ne proviendraient pas d'un capital social privé mais de cotisations versées par des entités aussi différentes que les entreprises, les particuliers, les collectivités locales, les bibliothèques, d'autres associations ou structures internationales comme l'UNESCO... Selon les statuts de cette structure, une défiscalisation des dons est envisageable.

C'est toute la collectivité qui bénéficierait de la mise à disposition gratuite d'oeuvres non cryptées circulant librement dont la vocation serait d'accroitre un patrimoine culturel contemporain et classique de qualité.

La structure aurait toute lattitude pour négocier auprès des éditeurs traditionnels la cession de droits dérivés pour une future édition papier. Cette cession de droits profiterait aussi largement à l'auteur.

Il va de soi que plusieurs structures du même type pourraient exister simultanément et même se faire concurrence.


Des centaines de millions de personnes n’ont pas les moyens d’acheter plusieurs livres dans l’année. Le texte électronique a par nature les capacités d’être autre chose qu’une marchandise, le voulons nous ?