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- Traits libres -
j-f Devillers
Santé et vérité.
La santé et la vigueur se moquent de la vérité : elle est la manie des malades...Amitié.
Un ami, ce n'est pas quelqu'un de meilleur que les autres, c'est celui que je pardonne plus souvent que les autres.Dépassement.
Hélas, ce qui nous fait nous dépasser nous-mêmes n'est plus au-dessus de nous (un idéal, un modèle) mais au-devant de nous : des échéances.Perversion de la sincérité.
Exiger de la sincérité de la part de quelqu'un, c'est espérer s'être trompé sur son compte !
Force et faiblesse.
S'élever en dépassant les autres ou s'élever en abaissant les autres...Amuse-gueule.
L'histoire ne va nulle part ? Tant mieux : je n'aurais pas aimé l'endroit où l'on nous assurait qu'elle allait !Fièvre.
Passé un certain degré de fièvre, le monde nous est tellement indifférent qu'on peut y contempler et y accomplir l'horreur froidement.Maturité.
Venir au monde comme un fruit mûr est dangereux : on ne peut plus que se gâter.Le sort de nos vices.
Affirme tes vices, ils inspireront l'indulgence et l'envie; méprise-les, ils te feront prendre en pitié; déclare qu'ils te font honte, on te les fera payer ! Le sort que tu réserves à tes vices décide bien souvent de sort qu'on te réserve.Coupables rêves.
Pressentant son ineffable futilité, sa contingence insondable, sa proximité d'avec le néant dans la longue et absurde chaine des espèces, l'homme ne rêve que d'être nécessaire, indispensable, divin, une fatalité, un Destin!
Rêve qui l'a conduit maintes fois au crime...Mauvais livres.
Trop de livres ne sont qu'une mise en ordre de l'érudition de leurs auteurs.
Louable souci, vaine publicité.Etre l'obligé.
Je voudrais n'être obligé envers quelqu'un qu'en l'absence de toute faute et de toute dette.Bien voir.
On ne voit jamais bien que les choses qui nous sont indifférentes. L'ennui, c'est qu'on ne les regarde pas.Qui es-tu ?
L'homme est divers parce qu'on trouve de tout en lui. Aussi pour qui veut le connaître, seul importe de savoir comment tout ce qu'on peut y trouver est organisé, hiérarchisé, avec quoi la bonne et la mauvaise conscience sont associées, à quoi on donne le droit d'exister, d'être fort, influent, tyrannique et à quoi on retire toute dignité, tout droit à l'existence, qui est loué et qui veut-on bannir dans la cité qu'il est.Force et faiblesse de l'amour.
Si l'amour porte au pardon, il se nourrit toutefois de n'avoir rien à condamner.Echange de points de vue.
- Avec quoi voit-on ?
- Avec nos yeux pardi ! , répond l'insensé
- Avec nos mots ... , dira le philosophe, qui sait qu'on ne peut voir que ce que l'on sait nommer.Scepticisme de l'admiration.
Lorsque l'admiration pour les grands esprits - ou ceux qu'on tient pour tels - ne se cache pas le spectacle navrant de leurs désaccords, elle invite à penser que la vérité n'est pas notre affaire, à nous les hommes.Nihilisme contemporain.
Après :
"A quoi bon? A quoi bon cette cause, cet idéal, ce désir, ceci plutôt que cela ? ",
formule périmée du nihilisme, voici venir :
" Pourquoi pas? Pourquoi pas ceci ou cela, cette tentation, ce peu importe quoi ? "La vraie noblesse.
Il y a ceux que l'éminence d'une position oblige et ceux qui en attendent un gage d'impunité.
Qui sont tes semblables ?Certitude.
Rien de moins intime que la conviction : la force de mes certitudes décroît à mesure que s'élève le degré d'intelligence que je suppose à ceux à qui je m'adresse. Avec les sots, je suis capable d'un aplomb fracassant qui s'efface dès qu'un esprit délié paraît!Malentendu.
Entre les hommes et les femmes, le plus grand des malentendus est sans doute de penser qu'il ne peut y avoir entre leurs désirs respectifs que des malentendus...Comment faisons nous pour tenir ?
Nous n'accepterions pas la vie qu'on a, si nous ne nous sentions pas si coupables...Ne parlez plus de la liberté !
Silence ! Assez des discours sur la liberté ! Derrière tous ces discours - ceux qui l'affirment comme ceux qui le nient … - comment ne pas apercevoir un cortège de figures déplaisantes et bien peu objectives ? Tantôt le bourreau impatient de châtier des coupables, tantôt le bon apôtre qui ne voit que des innocents ; tantôt la victime qui désire faire payer les responsables, tantôt le responsable qui se voit en victime ; tantôt le moralisateur qui sans le libre-arbitre n'aurait plus qu'à se taire, tantôt le savant qui pour ne rien laisser échapper ne jure que par la nécessité ; tantôt … Assez ! Silence, tristes figures !Vérité et vérité.
Les vérités sont comme les personnes qu'on rencontre : il y a celles qui nous affectent et celles qu'on ne fera que croiser...Vanité d'auteur.
On croit qu'on parle et qu'on dit ce qu'on pense encore. Erreur. On ne parle pas, on est parlé. On ne pense pas par soi-même, les idées qu'on trouve en nous se propagent par nous à la manière des parasites. Jusqu'à cette pensée, qui est d'emprunt...Ah mais pardon.
Curieusement, les plus grands crimes suggèrent presque toujours que le pardon est pour les victimes une sorte de devoir. Comme si l'irréparable et l'inexpiable ne laissaient d'autres issues. Comme si l'oubli était une faiblesse et une faute.
N'aurions-nous pas en réalité le besoin bien peu charitable d'admirer des athlètes de la vertu ?Certitude manquante.
Depuis qu'on soupçonne l'inconsistance des certitudes religieuses, philosophiques ou scientifiques qui nous portaient aux nues, on en est venu à douter de notre propre existence : comment comprendre autrement qu'on ne cesse de vouloir l'éprouver plus intensément, de chercher à la prouver aux autres autant qu'à soi-même, de désirer la faire reconnaître et aimer ?Dangereuse méprise.
Tandis qu'on craint les violences ouvertes, sanglantes ou explosives dont on croit les autres capables, voici venir l'ère des dangers furtifs, feutrés et aux effets retardés dont nous menacent les choses familières comme la nourriture, l'eau et l'air.Heureuse conjonction.
La bêtise est la punition des méchants.Une des nombreuses origines des Dieux.
On peut donner naissance aux Dieux par gratitude : lorsqu'on ne trouve personne à remercier pour le présent qui nous est fait.Triste fin.
Pour finir, bien des philosophes ne font plus que chercher à règler les problèmes qu'engendrent leurs propres systèmes.Un programme.
Eviter de dire des choses qui ne sont qu'intelligentes.Double don.
C'est parfois donner une nouvelle fois que d'accepter ce qu'on nous offre en guise de remerciement.Griserie des fausses profondeurs.
On rencontre souvent un goût pour l'obscur qui ne semble être rien d'autre qu'un amour du vertige et de l'humiliation.Qu'est-ce qu'on recherche ?
Réfléchir, c'est, perdu au milieu de la multitude chatoyante et confuse des discours, chercher celui en lequel on pourra se reconnaître, celui dont on pourra dire qu'il est le nôtre, chercher un discours dont on puisse être comme l'auteur. Ce qui, il faut bien l'admettre, peut n'avoir aucun rapport avec la recherche de la vérité.Deux cynismes.
Le cynisme commun consiste à penser que le véritable moteur de toutes les actions qui affichent de nobles mobiles n'est que l'appétit commun du ventre ou du bas-ventre. Ce cynisme-là trahit la bassesse. En est-on exempt quand on veut bien reconnaître qu'il arrive que ces actions aient les mobiles qu'elles affirment ? Non si on se figure que tous les nobles mobiles ne sont que des tissus d'erreurs, des enfantillages, des bouffonneries. Ce cynisme-là trahit la fatuité ou l'épuisement.Amor fati.
Peut-on aimer le monde ? Peut-on l'aimer autrement que dans un moment de folie, autrement qu'en étant l'auteur joyeux et fou du malheur qu'on y trouve ?Les grandes créations créent.
On reconnaît une grande oeuvre d'art à cela qu'elle ne répond pas aux attentes d'un public, à cela qu'elle crée son public en faisant naître de nouvelles attentes, de nouvelles hiérarchies dans l'ordre des exigences.Comique ou tragique ?
On peut sourire de cette crispation douloureuse du sérieux chez ceux qui ne s'accomodent pas de l'étonnante fragilité des certitudes, ceux qui refusent de voir à quel point toute certitude, tout absolu, toute vérité dernière sont ... comiques.
Mais on ne peut pas sourire de ceux qui ne sont plus des dupes, ceux qui, revenus de tout, jouent le sérieux faute d'oser dire leur dénuement, d'oser leur sagesse ou faute d'avoir l'audace de produire de nouvelles formes, de croire encore en eux, en leurs jeunes serments.
Ne plus y croire et faire comme si c'était sérieux, c'est ainsi que les hommes encombrés de savoirs sont ... tragiques.A l'intention des réformateurs.
Pour changer un monde, ce ne sont pas les choses qu'il faut changer, mais l'imaginaire des individus qui l'habitent, non pas les choses telles qu'elles sont, mais la manière de les percevoir, de les interpréter, de les évaluer, en un mot de les vivre. Car l'imaginaire est le réellement réel : c'est en lui que nous vivons et par lui que nous agissons.De l'amour qui tourne mal.
Vouloir être aimé, tel est le désir de presque tous les tyrans, qu'ils soient domestiques ou d'Etats : ces ogres d'amour, jaloux et impitoyables, n'aspirent au pouvoir que comme moyen d'imposer qu'on les aime. Ce qui bien sûr les rend détestables, donc insatisfaits, donc insatiables.S'insupporter pour supporter.
Je n'aime pas les lieux où, pour me sentir bien, je dois jouer mes plus mauvais rôles.Violence du concept.
Passer le plus clair de son temps à dire comment les choses doivent être pour qu'elle soient ce qu'elles sont, voilà une bien étrange occupation, n'est-ce pas les philosophes ?Dangereuse question.
Violence du concept (suite).
La question : "Qu'est-ce que X ?" s'entend presque toujours comme : "Qu'est-ce qu'un vrai X ?" question qui, à son tour, s'entend comme : "Qu'est-ce qu'un bon X ?". C'est ainsi que les mauvais X finissent par ne plus avoir le nom de X, et avec le nom le statut de X, et avec le statut les droits des X.
Faut-il renoncer à se la poser ? Faut-il refermer Platon ?Quitte à choisir.
Plutôt fou que vaincu.Reculer n'est pas avancer.
A force de n'avoir d'yeux que sur ce qu'on veut fuir, on finit par ne plus voir où on met les pieds.Moteur pervers.
Qu'est-ce qui peut donner à la réflexion l'énergie de perséverer, d'ignorer les échecs, de supporter le sacrifice de toutes les bonnes choses qui pourraient la distraire, sinon l'existence d'enjeux qui lui donnent une dignité ou un intérêt ?
Mais qu'est-ce qui, mieux que ces enjeux, est capable de fausser le cours de la pensée, de l'asservir, de la détourner vers des résultats qui sauront convenir à ce qui, par les enjeux, est en jeu : une conception de soi, de l'homme, du monde, la valeur accordée à une activité comme la science ou l'art, la paix et la sécurité publiques et bien d'autres choses encore sans oublier les honneurs pour le penseur ?
On ne penserait donc qu'au prix de la probité intellectuelle affichée par la pensée ? On ne penserait qu'au prix de la possibilité de découvrir du vrai ?
Seule alternative : la pensée insouciante et prodigue, nécessairement brève et distraite, celle qui ne regarde pas aux conséquences, celle qui n'a d'autres élans que les soubressauts de la vie.La mauvaise conscience a toujours raison.
Après nous avoir reproché le peu de mal qu'on a pu faire, la haine de soi finit toujours par découvrir l'inépuisable source de reproches que lui offre tout ce qu'on n'a pas fait et qu'on aurait du faire...Prix du savoir-vivre.
La pire des indélicatesses est de compter sur la délicatesse de ceux qu'on importune... pour les importuner à loisir.
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