Chapitre 1 :

Le parcours de Paul Robin

 

 

Charles Jean Louis Paul Robin naît à Toulon le 3 avril 1837[1]. Son père, Jean Placide Robin, d’une famille lorraine, a choisi de faire carrière dans la marine royale, choix atypique pour un lorrain. En poste à Toulon, il rencontre Pauline Rose Blanche Martin, issue de la bourgeoisie locale. Ils se marient le 11 juillet 1836. Elle le suivra désormais au gré de ses affectations. Nommé à Brest en 1841, Jean Robin devient père d’une petite fille, nommée Marie Claire Pauline Amélie, le 17 octobre 1843. Puis c’est à Bordeaux, où Jean est affecté en 1845 que Paul aura un petit frère, Charles Placide Victor Hyacinthe, le 29 janvier 1846. Puis de retour à Brest, Jean est nommé garde magasin général, poste d’un niveau déjà respectable, mais qui ne correspond pas à ses ambitions. Il reçoit la légion d’honneur en 1852 pour son exactitude, son assiduité et la régularité de ses comptes.

Paul Robin se rappelle son enfance dans un « milieu étroit, rigoureux, austère » et d’une « enfance comprimée »[2]. Il obtient son baccalauréat en science en 1854 à Brest. Il veut déjà faire de l’enseignement, mais son père a d’autres ambitions pour lui, au sein de la marine. Paul Robin entre donc en 1854 à l’École de pharmacie de marine. Mais il la quitte l’année suivante. Il devient donc aspirant répétiteur au lycée de Rennes en 1856, puis au lycée de Brest en 1858. Sa feuille de notation de cette année-là le décrit comme « un jeune homme laborieux, d’une famille honorable, mais d’un caractère difficile »[3]. Ce caractère lui occasionne des problèmes avec les élèves, et sera l’un des éléments qui feront de lui un homme à part durant toute sa vie.

Il est reçu douzième sur douze au concours de l’École normale supérieure, dans la section Science en 1858. A ce moment, les études scientifiques de Normale Sup. sont dirigées par Louis Pasteur, qui est dur et peu sympathique aux élèves. Robin est ardu au travail, mais préfère la solitude et l’indépendance. Ses domaines de prédilection sont le dessin, la chimie, la physique et les sciences naturelles. Il est par contre faible en mathématiques. Ses professeurs lui reprochent son manque de méthode, sa distraction et son « esprit brouillon ». Louis Pasteur note cependant sa grande habilité manuelle qui lui permet de fabriquer les appareils nécessaires à ses expériences scientifiques.

Alors que dans sa jeunesse, il fut très chrétien, ayant même l’idée, un moment, de devenir prêtre, à cette époque, il perd la foi et devient positiviste et darwiniste. Au sortir de cette école, il revient vers Brest, où il enseignera en 1862, après un passage à La Roche-sur-Yon (alors appelée Napoléon-Vendée) en 1861. Là encore, sa grande exigence et la discipline très stricte qu’il fait régner lui cause des problèmes avec ses élèves. Déçu par la pédagogie officielle, il essaye d’innover en organisant des promenades botaniques, des cours d’astronomie, des visites chez des artisans avec ses élèves[4]. Il se lasse très vite de cet enseignement et souhaite donner des cours d’éducation populaire. Cela occasionnera des conflits avec le rectorat. Paul Robin préfère arrêter là et demande un congé de 3 ans en 1865 pour voyager en Nouvelle-Zélande. Son père le convainc de commencer par apprendre l’anglais par un séjour à Londres, avant de s’embarquer pour la Nouvelle-Zélande. Il part donc pour Londres via la Belgique.

 

Mais il n’ira pas plus loin. Lorsqu’il passe à Liège, se tient le premier congrès international des étudiants, qui réunit plus de 1 400 congressistes entre le 29 octobre et le 1er novembre 1865. Robin assiste à ce congrès et intervient le 30 octobre pour évoquer un système général d’éducation qui ne doit plus créer, comme le système actuel, « des hommes inutiles ou nuisibles »[5]. Son projet doit tenir compte de la liberté de l’élève, de sa curiosité, il doit contenir des ateliers industriels, artistiques, des laboratoires et, surtout, il doit répudier l’autorité. Le concept d’éducation intégrale prend lentement forme dans l’esprit de Robin. Déjà, il s’agit d’un projet d’essence libertaire. Remotivé par ce congrès, Robin décide de rester en Belgique.

Il s’attaque donc à la question de l’éducation et publie, en 1866, une « Méthode de lecture » dont la préface explique ses idées sur l’éducation et sa portée sociale. Il pense que l’éducation du peuple peut suffire à éliminer le capitalisme et l’exploitation « sans troubles ni secousses ». Il participe donc à de nombreuses expériences d’éducation populaire en Belgique et rencontre les militants de l’Internationale. Il adhère à l’Association Internationale des Travailleurs en octobre 1867 pour y faire une propagande en faveur de l’éducation populaire. Mais déjà en avril 1867, au deuxième congrès international des étudiants, il intervient pour défendre son projet d’éducation intégral (sans employer ce terme). Il insiste encore plus sur la liberté nécessaire de l’apprenant. En septembre 1867, au congrès de l’A.I.T. à Lausanne, il fait partie des rédacteurs, avec Eslens et Hins d’un rapport minoritaire favorable au travail des femmes dans l’optique de leur indépendance. Mais le congrès adopte le rapport Van Houten, Fontaine, De Paepe, hostile au travail des femmes par peur de la concurrence qu’elles pourraient faire aux hommes.

En Belgique, Robin vit en donnant des cours, souvent particuliers, et fonde un journal d’éducation populaire, Le Soir. C’est aussi lors de ce séjour en Belgique qu’il rencontre Anne-Louise Delesalle, avec qui il se marie le 5 février 1868. Elle est la fille d’un orateur radical libre penseur. Ils auront un fils, prénommé Émile. Mais cette vie exaltante est interrompue lorsque Paul Robin est expulsé de Belgique suite au soutien qu’il a apporté, au nom de l’A.I.T., à une grève à Seraing, près de Liège. C’est donc en 1869 qu’il retourne en France, mais il se rend tout de suite en Suisse où doit se tenir le congrès de l’A.I.T. Il y rencontre Mickaël Bakounine qui l’héberge à son arrivée à Genève. Au congrès de Bâle, il est l’instigateur de la commission « Instruction intégrale » dont les deux courtes résolutions ne sont ni discutées ni votées. Il s’installe en Suisse avec sa femme et son fils et prend un rôle plus important au sein de l’A.I.T. en remplaçant Bakounine au comité de rédaction de l’Égalité.

 

C’est à ce moment, en septembre 1869, qu’est publié le premier volet de son article « De l’enseignement intégral » dans la Revue de philosophie positive de Littré. Il s’agit d’un exposé complet de ses théories éducatives à ce moment, qui témoigne d’une réflexion globale sur l’enfance et pas seulement sur la période scolaire de l’enfant. Les deuxième et troisième parties seront publiées en 1870 et 1872. La rédaction de l’article étant antérieure au congrès de Bâle, Robin se montre optimiste quant à l’intérêt de l’A.I.T. pour le principe d’enseignement intégral. Il fut sans doute déçu par la tournure que prit ce débat, puisqu’il n’eut même pas lieu. La plus grande partie de l’article est consacré à l’éducation des sens de l’enfant, une éducation peu traitée par les pédagogues d’alors. Robin en fait la base de toute éducation ultérieure. Il fixe donc quelque chose qui sera une constante de toutes ses théories futures : la prépondérance du physique sur l’intellectuel. En cela Paul Robin est un homme de son temps, scientifique positiviste et darwinien. Il a la particularité d’appliquer avec logique ces principes de déterminisme physique à l’éducation des enfants, en s’inspirant de Froebel et de ses jeux pour développer les capacités des très jeunes enfants. Il n’a d’ailleurs pas la prétention d’innover, mais de mettre en place un système moderne et rationnel qui rassemble divers principes bien éprouvés. Pour l’intégralité de l’enseignement, il se revendique de Rabelais, dont le Ponocrates apprend à son élève les sciences, lui fait pratiquer des exercices corporels et des travaux manuels en atelier. Cela n’a pour but que de répondre à un besoin élémentaire de justice : le droit de chacun à réaliser pleinement ses capacités physiques, intellectuelles et morales. Il prône aussi l’utilisation de la méthode Galin-Paris-Chevé[6] pour l’enseignement de la musique, d’une écriture rationnelle, d’une langue internationale… Toutes ces choses ne sont pas des inventions, mais Robin a le mérite de les rassembler pour créer un système éducatif qui se veut rationnel. Pour la philosophie générale de son système, Robin se réfère à Auguste Comte.

Dans la seconde partie, il évoque la nécessaire liberté de l’enfant et remet en cause l’enseignement de l’histoire, qui n’est qu’en enchaînement inutile de batailles, guerres et despotismes. Si la philosophie de l’histoire ne peut être comprise par un enfant, il peut comprendre une initiation à l’histoire basée sur les découvertes, les innovations et l’évolution des sciences et du travail humain. La volonté de Robin est de développer une histoire positiviste comme une marche lente vers le progrès, perturbée par les guerres et les conquêtes. La troisième partie de l’article évoque le type d’établissement qui pourrait mettre en place cette instruction intégrale. Robin justifie alors la coéducation des sexes comme une nécessité pour que garçons et filles, qui devront vivre ensemble une fois adulte, puissent apprendre à se connaître.

Si cet article est bien fondateur de sa théorie d’éducation intégrale, Robin va évoluer, dans un certain nombre de domaines, au gré de son orientation politique. On ne peut donc se contenter de définir l’éducation intégrale par cet article.

 

Paul Robin, successeur de Bakounine à l’Égalité, est pris dans le conflit entre marxistes et bakouninistes sans bien comprendre son rôle. Il semble manipulé par les deux camps, qui profitent de son mauvais caractère impulsif, ce qui le place dans une situation désagréable[7]. Le conflit empêche le développement de l’A.I.T. et Robin préfère rentrer à Paris, en janvier 1870, car il y pressent une révolution imminente. Il est déçu et meurtri par les querelles suisses. Installée à Paris, Anne-Louise donne naissance à Lucie le 21 juillet 1870.

Robin travaille, au sein du Cercle d’études sociales d’Eugène Varlin, à fédérer les 13 sections parisiennes de l’A.I.T. Il fait naturellement parti des 26 accusés du troisième procès de l’A.I.T., à Paris, en juin 1870. Certains, dont Varlin, sont condamnés à 1 an de prison et 100 francs d’amende, les autres à 2 mois de prison et 25 francs d’amende pour constitution de société secrète. L’A.I.T. de la Seine est dissoute et Robin emprisonné le 25 juillet à Sainte Pélagie, puis à Beauvais le 28 août. Il est libéré par la proclamation de la République le 5 septembre et part alors rejoindre sa famille réfugiée à Bruxelles. Le 9 septembre, alors qu’il est en route pour Paris avec sa famille, il est arrêté par la police belge qui prétend l’expulser du pays avant qu’il ne le quitte. Sa rébellion lors de son arrestation lui vaudra, ainsi qu’à sa femme, quelques jours de prison, avant d’être reconduit à la frontière à la mi-septembre. Paris étant bloqué, la famille Robin se réfugie à Brest, chez les parents de Paul. Celui-ci participe donc à la Commune de Brest proclamée le 25 septembre. Mais lorsque ses dirigeants sont arrêtés, le 3 octobre, Paul Robin est absent. Il est parti se réfugier à Londres, ce qui lui vaudra des récriminations de militants brestois.

A Londres, il est accueilli par Marx qui le fait entrer au Conseil général de l’A.I.T. le 8 novembre 1870. Le congrès de l’A.I.T. ne pouvant avoir lieu en 1871 à cause de la guerre franco-allemande, il est remplacé par la conférence de Londres qui se tient en octobre. Sommé de s’expliquer sur l’affaire suisse et le rôle de Bakounine, Robin prend ombrage du ton employé par les marxistes et répond de manière provocatrice. Il soutient donc les proches de Bakounine qu’il a connu en Suisse et quitte violemment la séance. Ce nouveau geste de mauvaise humeur lui vaudra son exclusion du Conseil général par 5 voix contre 4, et 9 abstentions. Il se retire donc de l’action politique satisfait de son coup d’éclat et retrouve calme et sérénité. Installé à Woolwich, dans la campagne londonienne, il s’occupe de sa famille. Avec ses enfants, il met au point des méthodes d’éducation basées sur l’utilisation de l’illustration. Le 19 février 1872 naît son troisième enfant, un garçon nommé Fritz[8]. Mais rapidement, son isolement aboutit à un découragement et à une désillusion vis à vis de l’activité politique.

Paul Robin reste néanmoins en contact épistolaire avec ses amis militants, particulièrement avec le prince Kropotkine, réfugié à Londres, avec lequel il se lie d’une amitié profonde. Ses contacts en Suisse sont plus affectifs que politiques. Il collabore toujours à plusieurs journaux socialistes suisses et belges en signant « D. » ou « Bripon ». Il suit aussi l’actualité britannique et découvre le néo-malthusianisme, comme beaucoup de britanniques, lors du procès d’Annie Besant et Charles Bradlaugh. Annie Besant est féministe, inscrite dans une loge maçonnique et Charles Bradlaugh dirige le Réformateur national. Ils sont accusés de « corruption des mœurs de la jeunesse » pour avoir réédité un ouvrage dans lequel sont exposées des méthodes contraceptives. Il s’agit en fait des « Éléments de sciences sociales » du Dr. Georges Drysdale, paru anonymement, pour la première fois en 1855. C’est l’ouvrage fondateur du néo-malthusianisme. Le mouvement de soutien à Besant et Bradlaugh débouche sur la création en 1877 de la Ligue malthusienne par le Dr. Charles R. Drysdale, frère de Georges. Cette ligue, à laquelle adhéra Paul Robin, publie The Malthusian.

En 1877, lors d’un séjour en Suisse à l’occasion du congrès communiste libertaire de Saint Imier, Robin se brouille avec la plupart de ses amis libertaires sur la question du néo-malthusianisme. La question de population est encore, dans l’esprit des libertaires, trop lié à la personnalité de Malthus, dont le but premier, lorsqu’il publie sa théorie, était de répondre à William Godwin, considéré comme le précurseur de l’anarchie. Godwin fut aussi le premier à répondre, de manière virulente mais peu argumentée, à Malthus dans ses « Recherches sur la population et la faculté d’accroissement de l’espèce humaine et réfutations des théories de M. Malthus sur cette matière ». La présentation du néo-malthusianisme par Robin à ses camarades libertaires est un fiasco. Il ne parvient à convaincre aucun des leaders libertaires auxquels il s’adresse : James Guillaume, Pierre Kropotkine, Élie et Élisée Reclus. Puis, en 1879, au congrès ouvrier de Marseille, il fait envoyer par la Ligue malthusienne anglaise un texte de présentation du malthusianisme, qui sera rejeté. Mais il va bientôt mettre cette question de côté pour se consacrer totalement à la question d’éducation, qui n’a jamais cessé de le préoccuper.

En 1879, Jules Ferry bâtit une solide équipe au ministère de l’Instruction publique pour mettre en place la laïcisation de l’enseignement. Il appelle Ferdinand Buisson au poste clé de directeur de l’Enseignement primaire. Celui-ci s’occupait alors de la publication d’un « Dictionnaire de pédagogie et d’instruction publique ». Il laisse la responsabilité de ce dictionnaire à l’un de ses collaborateurs, James Guillaume, qui vient de s’installer à Paris. Guillaume continue, comme Buisson, à faire appel à Paul Robin pour la rédaction d’articles scientifiques. Le seul article non-scientifique qu’a rédigé Robin concerne le Familistère de Guise, établissement d’instruction intégrale, fondé en 1859 par l’ouvrier fouriériste Jean Baptiste Godin[9], dans l’Oise, qui allie l’éducation physique, l’habilité manuelle, les exercices intellectuels, le chant, le dessin et pratique la mixité. Dans le même temps, Ferdinand Buisson souhaite s’entourer de pédagogues courageux, sans peur des conventions, capable de laïciser l’enseignement public. Après plusieurs demandes, il parvient à convaincre Paul Robin de revenir en France. Il s’installe donc à Paris, puis est nommé le 2 octobre 1879 inspecteur primaire à Blois.

Robin profite donc de sa place pour prôner l’éducation intégrale et donne des conseils dans ce sens aux instituteurs sous son autorité : dessin, travail manuel, musique, gymnastique, hygiène, promenades, visites d’ateliers… Mais il va plus loin en créant, en septembre 1880, à Blois, le premier cercle pédagogique de France, qu’il dote d’une bibliothèque pédagogique et d’un musée scolaire. Il est mal accepté par les instituteurs, notamment à cause de son caractère difficile et se révèle assez piètre administrateur. Ferdinand Buisson cherche donc une autre situation pour lui. Après avoir évoqué la direction d’un lycée professionnel mixte à Chambéry ou une école normale, Buisson le nomme, le 11 décembre 1880, à l’orphelinat Prévost à Cempuis dans l’Oise.

Joseph Gabriel Prévost était un riche marchand originaire de Cempuis, qui après avoir fait fortune, revient à Cempuis avec la volonté d’utiliser sa richesse pour le bien commun. Ancien fouriériste, il garde la conviction qu’il peut changer beaucoup de choses en créant un milieu bénéfique où des gens peuvent vivre fraternellement. Il a aussi connu les idées pédagogiques de Pestalozzi. Après avoir visité en 1867 l’orphelinat agricole de Cernay dans le Haut Rhin, il souhaite s’inspirer de cette ferme école familiale. Il construit donc un bâtiment qui accueille tout d’abord des vieillards indigents puis des orphelins. Bientôt le nombre des orphelins dépasse celui des personnes âgées. La guerre de 1870-71 a laissé de nombreux orphelins. Ferdinand Buisson est membre de la Société de l’orphelinat de la Seine, créé pour accueillir ces orphelins de guerre. Cette société fournit donc des orphelins à Prévost. Celui-ci se pose alors la question de sa succession. Il veut assurer la pérennité de son œuvre après sa mort. Étant spirite, il s’est d’abord tourné vers des spirites comme Lescot et Leymarie, fondateurs du cercle parisien de la Ligue de l’enseignement. Ceux-ci veulent faire de Cempuis une expérience d’éducation spirite. Mais le projet semble incertain et fragile et Prévost se tourne vers Ferdinand Buisson, originaire de Thieuloy-Saint-Antoine, à côté de Cempuis, qui lui amène depuis peu des orphelins. Il privilégie donc le partenariat avec la Société de l’orphelinat de la Seine au détriment des spirites. Buisson sera sous directeur de l’orphelinat de 1871 à 1872. Il est remplacé par un certain Saunier qui restera jusqu’en 1880.

Buisson compte bien utiliser cet orphelinat comme exemple. Depuis la réorganisation qu’il a opéré en 1871, l’enseignement est plus rigoureux et la religion, supprimée par les spirites, est à nouveau enseignée. Lorsque Joseph Gabriel Prévost meurt le 25 avril 1875, l’orphelinat doit revenir au département de la Seine à condition qu’il continue à accueillir des enfants des deux sexes et qu’il ne serve pas à autre chose qu’à l’accueil d’orphelins. L’encadrement devra être laïque[10] et un comité de patronage est créé pour nommer le directeur, sous-directeur et les instituteurs, surveiller l’enseignement et décider des admissions. Mais les héritiers attaquent le testament et ce n’est qu’en juin 1880 que le département de la Seine prend possession de l’héritage. Durant cette période d’incertitude, ce sont Saunier et la mère de Ferdinand Buisson qui ont dirigé l’établissement qui compte alors 80 enfants.

Robin, après avoir visité l’établissement, prévu des travaux et proposé un plan d’éducation intégrale, devient donc directeur de l’orphelinat Prévost. Pour un homme de cette envergure, un tel établissement peut paraître bien en dessous de son prestige. En contre partie, Robin demande une totale liberté pédagogique. Le comité de patronage, qui devient, en 1883, la commission administrative départementale, aura peu d’influence sur Robin et le laissera œuvrer à peu près selon ses désirs. Les quatorze années qu’il passera à la tête de cet orphelinat sont souvent considérées, sans doute à raison, comme l’œuvre majeure de sa vie. Avant de passer douze autres années entièrement consacrées au néo-malthusianisme, il mettra en œuvre à Cempuis une théorie mûrement réfléchie pendant des années, avec peu de contraintes. Même s’il a fallu adapter la théorie à la pratique et faire avec les moyens du bord, on peut considérer les pratiques de Cempuis comme celles de l’éducation intégrale selon Paul Robin. Avant de revenir plus précisément sur cette théorie et sur ce qu’elle a de régénératrice, il faut continuer une présentation synthétique de ce que fut Cempuis.

 

Plusieurs collaborateurs de talent seconderont Robin à Cempuis. Il faut citer Paul Guilhot, qui s’occupait de musique, théâtre, pantomime et diction. Né à Toulouse le 14 novembre 1846, il s’est fait remarquer en enseignant gratuitement, pour le plaisir, la musique à l’école normale de Toulouse. Dans le même temps, Guilhot donne des cours publics de diction, de musique, de mnémotechnie et de comptabilité. Installé à Paris en 1878, il vit de préceptorat mais continue à donner des cours publics de musique selon la méthode Galin-Paris-Chevé, qu’il emploie aussi à Cempuis au grand bonheur de Robin qui a du mal à trouver des enseignants pratiquant cette méthode. Il arrive donc à Cempuis en 1882 pour enseigner, mais il sera aussi sous-directeur, puis directeur de 1894 à 1895. Il quitte Cempuis en 1896, après avoir assuré, en grande partie, la pérennité du système mis en place par Robin. Il fera aussi de nombreuses conférences sur l’enseignement de la musique dans toute l’Europe.

Quant à Charles Delon, auteur de vulgarisations pédagogiques, il s’occupe surtout des classes enfantines et de ce que Robin appelait l’éducation des sens, par les travaux frœbéliens. Il dirige l’instruction du personnel des classes enfantines et donne des cours d’histoire. Né à Saint Servan dans l’Ile et Vilaine le 23 février 1839, il commence ses études au séminaire mais son vif intérêt pour les sciences et pour l’expérimentation le détourne de l’Église. Il obtient son baccalauréat à 15 ans et est licencié en science à 20 ans. Refusant de prêter serment à Napoléon III, les portes de l’école publique lui sont fermées. Il se consacre au professorat libre. En 1867, il enseigne à l’école enfantine annexée à l’école Élisa Lemonnier, rue de Reuilly à Paris, dont sa femme est directrice. Il tente des innovations importantes qui feront dire à Giroud qu’il met en place l’éducation intégrale[11]. Il réforme et complète la méthode Froebel et publiera ses résultats dans « Exercices et travaux pour les enfants »[12]. Son travail est suivi par Robin et Guilhot qui apprécient ses innovations. Ils parviennent à le faire venir à Cempuis en 1892. Il y restera jusqu’en 1896 afin de conserver l’héritage de Robin. Il est aussi l’auteur de manuels d’histoires, « Les paysans. Histoire d’un village avant la Révolution » en 1882, et « Simples lectures préparant à l’histoire » en 1876, utilisés à Cempuis aux côtés des manuels officiels. Les enfants apprennent donc l’histoire telle qu’il doive la savoir pour le certificat d’étude et aussi tel que Delon l’enseigne. Nous reviendrons plus tard sur cet enseignement particulier de l’histoire.

Lucie Robin enseignera le dessin, le modelage et le moulage. En 1892, Gabriel Giroud[13], élève à l’orphelinat Prévost de 1877 à 1890, viendra y enseigner en cour élémentaire. Il épousera Lucie Robin en 1893.

Il faut aussi rajouter Gabriel Nissen, docteur ès sciences, professeur à l’Université Nouvelle de Bruxelles, dont le court séjour a tout de suite montré les bienfaits que l’on pouvait attendre de lui. Arrivé en août 1893, il enseigne en cours complémentaire deuxième année. Il est aussi le premier des divers professeurs d’anglais à avoir obtenu des résultats satisfaisants. Pourtant Robin avait donné une grande place aux langues étrangères dans son projet. Mais faute de professeur compétent, lui-même ayant échoué en tant que professeur d’anglais, il avait du renoncer. Nissen a quitté des fonctions honorables et avantageuses pour venir enseigner à Cempuis, uniquement par conviction. Il croyait profondément en l’éducation intégrale. Il fut considéré comme si proche de Robin, qu’on lui demanda aussi de partir en même temps que Robin en 1894. Cela n’empêcha pas Nissen de propager les principes d’éducation intégrale puisqu’il y a consacré un livre[14].

Pour répondre aux attentes du département de la Seine, il a fallu nettement augmenter la capacité d’accueil. Partant de 45 pupilles en 1881, l’orphelinat en accueille 105 en 1883, 140 en 1886, 180 en 1889 et en 1893, on entame des travaux pour pouvoir en accueillir 200[15]. Il faut noter que la capacité n’a jamais atteint les 300 à 500 places envisagées par le conseil général de la Seine en 1883. Pour ce qui concerne les enseignants, ils seront 129 à se succéder de 1880 à 1894. On peut imaginer les mauvaises répercussions de cette instabilité sur la qualité de l’enseignement. Mais les enseignants attirés par Cempuis étaient rares. Les salaires sont inférieurs à ceux de l’éducation nationale et de la Ville de Paris. Il n’y a pas de possibilité d’avancement à Cempuis et aucune retraite. Chaque enseignant doit assurer 56 heures hebdomadaires de service, comprenant la classe mais aussi la surveillance de la cantine, les activités hors classe, etc. Si l’on ajoute le caractère du directeur, on comprend l’instabilité.

En dehors des enseignants il y a aussi un autre personnel adulte. En 1890, on compte, outre le directeur et le sous-directeur, un économe, un commis d’économat, trois surveillants, un concierge, une lingère, une cuisinière, une aide cuisinière, une buandière, une repasseuse, une couturière, un cordonnier, un chauffeur lampiste, un relieur, un menuisier ébéniste, un mécanicien, un cultivateur et sa femme, un jardinier horticulteur, un forgeron et un plombier. Une grande partie de ce personnel avait aussi un rôle d’enseignement dans leurs ateliers respectifs. L’instabilité existe aussi. A titre d’exemple, il y eut neuf fermiers entre 1880 et 1894, dont les Martin, qui sont restés neuf ans[16]. Au total, en 1890, ce sont une trentaine d’adultes qui sont nécessaires pour faire fonctionner l’orphelinat.

Paul Robin a institué, en accord avec la commission administrative, une sélection à l’entrée. L’objectif est d’éliminer les enfants déficients ou débiles, que l’on juge inapte à une éducation intégrale, au profit de l’« orphelin robuste, bien doué, d’atavisme supérieur »[17]. Cette question de santé physique est, selon Robin, déterminante pour l’éducation dans son ensemble comme il l’expliquait dans la Revue de philosophie positive en 1869. Pour lui, Cempuis ne peut convenir aux « enfants du vice, de la misère, de la dégénérescence, mal soignés, mal nourris, mal vêtus, ayant constamment souffert de misère ou de mauvais traitement, souvent témoins d’odieux spectacles de barbarie, d’actes irréfléchis absurdes ; intelligences fermées à tout ce qui est noble, beau, bon ; enfants disposés à tout ce qui est stupide, malsain, nuisible »[18]. Les nouveaux venus ont parfois du mal à s’acclimater, mais au bout de deux ans, ils sont généralement des enfants sains et robustes. Les membres de la commission administrative, qui visitent Cempuis une fois par an, ou des commissions d’enquêtes qui viennent en visite au moment du scandale en 1894, sont unanimes à reconnaître la bonne santé apparente, la « bonne mine » et « la fraîcheur du teint des enfants »[19]. Il faut dire que Paul Robin fait preuve d’une véritable obsession pour l’hygiène dont nous reparlerons dans le détail dans le chapitre 8. C’est aussi dans un souci d’hygiène et de bon développement physique des enfants que Paul Robin achète une propriété à Mers-les-bains, dans la Somme. Chaque année une quinzaine d’enfants iront en vacances au bord de la Manche.

Une des grandes particularités de Cempuis est la formation professionnelle. Elle fait partie intégrante de l’enseignement au même titre que l’enseignement intellectuel. Son objectif n’est pas seulement de former à un métier. Les élèves passent dans chacun des nombreux ateliers que compte l’orphelinat et se forment ainsi à de nombreux travaux qui leur seront peut-être nécessaires dans la vie adulte. En même temps ils en profitent pour participer à l’entretien et au développement de l’orphelinat par des travaux de menuiserie ou de couture par exemple. A Cempuis on peut apprendre l’agriculture, la cordonnerie, la menuiserie, l’ajustage, la ferblanterie, l’imprimerie, la reliure, la maçonnerie, la couture ou le repassage. Cette vaste gamme d’activités, qui sera pratiquée par tous les élèves, « papillonnant » d’un atelier à l’autre, permet aussi d’entretenir l’orphelinat à moindre frais. Les élèves ont creusé eux-mêmes la piscine de l’orphelinat, ce qui présente le double avantage d’augmenter le confort de l’établissement à moindre coût et de valoriser le travail des élèves. Certains des ateliers sont installés à la place de l’ancienne chapelle, que Robin fit détruire, ce qui lui fut beaucoup reproché. En plus des ateliers, il y avait un musée mathématique, une station météorologique, un musée astronomique, un musée historique et un théâtre qui permettaient divers apprentissages aux enfants.

Dans les années 1880-1900, le ministère commence à se préoccuper de formation professionnelle. Mais il n’y a pas de place pour l’enseignement manuel dans les écoles primaires au programme déjà chargé. En 1880, la commission Corbon recommande « les travaux tout à fait élémentaires dont toute personne devrait être capable quelque soit son état social ; des travaux, base de tous les métiers, qui suffisent à développer la dextérité manuelle et sont, dans une foule de cas, une ressource pour l’ingéniosité de l’esprit, en même temps qu’un précieux moyen de rendre service ou de se tirer d’affaire »[20]. Là encore Robin correspond aux attentes les plus avancées et fait figure de novateur. Ce n’est qu’en 1886 que des travaux manuels et de la gymnastique sont intégrés dans les écoles primaires publiques en prolongeant les cours d’une demi-heure le soir.

L’un des aspects de Cempuis qui a entraîné une polémique est l’existence de bataillons scolaires. Ces bataillons sont créés dans diverses écoles parisiennes dans un esprit revanchard, mais ils restaient peu répandus. Cempuis se faisait une fierté d’être l’une des premières écoles à s’en doter en 1883. Le bataillon scolaire de Cempuis est exhibé lors de nombreuses réceptions et cérémonies officielles. Le bataillon scolaire est vu comme un simple outil de culture physique permettant d’entraîner les élèves à des exercices de déplacement par groupe, de tir au fusil ou d’escrime. Ces bataillons étaient en effet particuliers puisqu’il n’y avait pas d’uniformes, pas de marche au pas et que les élèves étaient autorisés à parler lors des exercices. Il reste néanmoins que Robin considère cela comme de « l’enseignement militaire »[21]. Dans le même temps, on peut aussi se douter que les bataillons peuvent être un excellent argument contre ceux qui accusent Cempuis d’être une école pacifiste, anti-militariste ou anti-patriotique. D’autre part, l’amitié ancienne de Paul Robin et Aristide Rey[22], qui se sont rencontrés en Belgique, n’est sans doute pas étrangère à la création de ce bataillon. C’est alors qu’il est conseiller municipal de Paris en 1880, que Rey propose d’équiper les écoles de la capitale de bataillons scolaires. Une loi le permet en 1882. Les fusils qui arment le bataillon de Cempuis sont achetés en 1887 seulement, à l’issu d’une fête de gymnastique organisée à Breteuil, dans l’Oise, par les élèves de l’orphelinat au profit du bataillon[23]. Ils servent surtout à faire du tir sportif, mais aussi à être manié lors d’exercices de groupes.

La vie de l’orphelinat est rythmée au son du clairon, ce qui donne un caractère militaire de plus. Il est évident que Robin a reculé sur la liberté qu’il souhaitait donner à l’élève. C’est sans doute la plus importante des adaptations de sa théorie face à une réalité. Certains anarchistes ont reproché ce caractère militaire à Paul Robin. C’est le cas par exemple de Séverine qui qualifie Robin d’autoritaire dans son journal Le Cri du peuple[24], mais aussi des militants très proches de lui comme Manuel Devaldes :

 

« Car l’éducation, suivant l’esprit de Robin, n’est donnée à l’Individu que dans le but d’en faire un fonctionnaire social. […] L’esprit qui présidait à l’éducation dans le système de Robin était donc autoritaire »[25]

 

Lorsque Jean Degalves s’apprête à créer l’Ecole libertaire, il s’intéresse à ce qu’a fait Robin à Cempuis. Il écrit un article dans le Libertaire du 1er juillet 1898, dans lequel il qualifie Cempuis de « caserne », tout en reconnaissant que Robin a instauré beaucoup de réformes positives.

Si Cempuis n’est pas une école autogérée, il y a tout de même une place bien plus importante que dans les autres écoles, qui est laissée à l’initiative des enfants. Ils organisent eux-mêmes une partie, très réduite il est vrai, de leur temps d’étude et peuvent se déplacer librement dans tout le domaine et parfois au delà, en dehors des heures de classes, ce qui n’est pas une petite liberté. Le système très hiérarchisé mis en place les premières années a été abandonné. Il établissait des élèves gradés (caporal, sergent,…) qui avaient une responsabilité particulière dans l’établissement[26]. Il faut rappeler que Robin restera toujours hostile aux punitions. Pourtant, chaque enfant a son cahier de comptabilité morale où sont notées les bonnes et mauvaises actions de chacun. Ce carnet permet d’établir des récompenses comme les longues excursions ou les séjours à Mers-les-bains. Il y a là une différence entre l’application à Cempuis et la théorie dans la Revue de philosophie positive. Dans son article, Robin prétendait exclure toute contrainte et limiter le rôle des éducateurs à une influence morale.

L’éducation morale à Cempuis n’est pas un prêche de valeurs normatives. On considère que rien ne sert d’enseigner des valeurs, mais qu’il faut les appliquer. Dans la Revue de philosophie positive, Robin présente l’éducation morale comme la base qui permet l’apprentissage de travaux utiles à la collectivité[27]. Par l’exemple, Robin entend inculquer des valeurs d’égalité, y compris d’égalité entre les sexes, et de fraternité. L’utilisation des « petits papas » et « petites mamans » va dans ce sens. Chaque grand élève doit s’occuper d’un plus petit en l’aidant à la cantine, pour sa toilette, pour divers aspects de la vie quotidienne. Il s’agit là d’un bon moyen de surveiller l’hygiène, mais aussi de responsabiliser les plus grands et de développer l’entraide et la fraternité au sein de la communauté.

Un autre élément qui fait partie de l’éducation morale, c’est la coéducation des sexes. Si l’établissement est déjà mixte quand arrive Robin, il innove en introduisant la coéducation. C’est à dire que l’enseignement sera le même pour les garçons et les filles, qu’ils prendront leurs repas ensemble, qu’ils joueront et travailleront ensemble. Nous reviendrons en détail sur cet aspect, mais il faut remarquer que cette innovation correspond tout à fait au projet initial de Robin, exprimé dans la Revue de philosophie positive. Elle sera même le principal argument de ses détracteurs.

Paul Robin a mis en œuvre l’orthographe simplifiée prôné par Aimé Paris, contre l’avis du ministère, et développa la sténographie. Il faut rappeler que Paul Robin proposait déjà une réforme de l’orthographe dans la Revue de philosophie positive et qu’il est membre fondateur de l’Association de sténographie Aimé Paris et de l’association galiniste. Tous les enfants qui sortaient de Cempuis connaissaient la sténographie, plus de 250 ont été diplômés en sténographie[28]. La musique y était pratiquée dans divers ensembles de haut niveau récompensés au niveau international, et la chorale était jugée comme l’une des meilleures chorales scolaires d’Europe par M. Jost lors de son inspection en 1892.

Mais l’éducation intellectuelle est restée assez conventionnelle car l’orphelinat devait présenter ses élèves au certificat d’études[29]. Ils devaient donc connaître parfaitement le programme. La charge de travail supplémentaire occasionnée par toutes les activités originales instaurées à Cempuis ne laissait pas beaucoup de place pour une modification des programmes de mathématique ou d’histoire. Pourtant quelques efforts ont été faits. Les techniques d’apprentissage de la lecture sont modernisées par l’emploi de lettres mobiles et d’illustrations. L’histoire est enseignée avec les manuels officiels, mais Robin rajoute une histoire des civilisations, histoire du peuple qui se veut plus facile à comprendre pour les enfants que l’histoire des rois et des guerres. La géographie s’apprend en grande partie sur le terrain. Tout ce qui concerne la géographie physique, les fleuves, les reliefs est d’abord observé sur le terrain lors d’excursions avant de faire l’objet d’une étude en classe.

 

Le Bulletin de l’orphelinat sert d’abord de lien avec les familles, l’administration et les anciens élèves. Mais il devient, suivant en cela l’orientation de tout l’orphelinat, un outil de propagande pour l’éducation intégrale, dont la diffusion vise tous les éducateurs. Le nom du bulletin est révélateur de cela. Bulletin de l’Orphelinat Prévost devient le sous-titre en janvier 1891. Le titre est alors l’Éducation intégrale. Le contenu est de plus en plus varié et offre des articles de qualité sur des questions pédagogiques, sans toutefois cesser d’informer les parents sur la vie quotidienne à l’orphelinat. Le tournant se situe en 1890 après la visite en juin de l’inspecteur d’académie de Beauvais. Impressionné, il demande à Robin et son adjoint Paul Guilhot de faire des conférences pédagogiques dans le département. Une douzaine de conférences est organisée, accompagnées de démonstration d’élèves. On y traite surtout de ce qui fait la particularité de Cempuis : les exercices physiques, la musique, l’anthropométrie scolaire, la sténographie. En 1894, Robin donne des conférences aux élèves des écoles normales. Cette propagation des idées de l’éducation intégrale hors des murs de Cempuis est très importante pour Robin. S’il n’y avait pas consacré beaucoup de temps auparavant, c’est sans doute pour s’occuper en priorité d’organiser l’orphelinat pour le rendre présentable. Robin donne aussi un rôle social à l’école, temple du savoir. Dans son article de la Revue de philosophie positive, il voulait faire de l’école un centre social remplaçant l’Église et le café, un centre tourné vers toute la population, capable de transmettre un savoir et de divertir. Souvent, les dimanches, la population de Cempuis était invitée à l’orphelinat pour assister à des pièces de théâtre, des concerts ou des démonstrations de gymnastique. Mais Robin limite tout de même les accès à l’orphelinat. Il se méfie des éléments qui viennent de l’extérieur et qui pourraient corrompre son système. C’est particulièrement flagrant vis-à-vis des familles d’élèves. On limite leurs visites, leurs courriers, on leur demande ne de pas envoyer de cadeaux, de friandises, car cela favoriserait un orphelin par rapport aux autres et porterait atteinte au système d’éducation égalitaire. Là encore, c’est une adaptation de la théorie, qui prévoyait une participation active des parents, à la réalité, c’est à dire, la difficulté de gérer les rapports entre deux milieux construits sur des principes différents.

Les sessions normales de pédagogie pratique se tiennent de 1890 à 1892 à Cempuis, puis en 1893 à Gand en Belgique, pour propager les principes d’éducation intégrale et éventuellement trouver des éducateurs tentés par l’aventure, c’est à dire, pallier aux problèmes de recrutement. Elles réunissent de 30 à 70 éducateurs chaque été et sont annoncées dans le Bulletin officiel du ministère de l’Instruction publique. La propagande pour l’éducation intégrale est bien accueillie par le conseil général de la Seine qui a toujours souhaité faire de Cempuis un établissement pilote qui serve d’exemple[30]. Sa participation à de nombreuses expositions internationales témoignent de cette volonté. Pourtant elle réveille aussi des adversaires qui finiront par provoquer la révocation de Paul Robin.

 

Des critiques ont été émises à plusieurs reprises contre Cempuis. Dès 1883, Robin est accusé d’avoir propagé à Cempuis un tract néo-malthusien. Il donne sa démission qui est refusée. Puis les cléricaux du département lui reprochent d’avoir détruit la chapelle pour en faire des ateliers. Mais, en octobre 1892, une véritable campagne contre Cempuis et Robin est lancée par le journal la Libre Parole d’Édouard Drumond. La cible principale est la coéducation, jugée immorale qualifiée de « système pornographique » par Drumond. Ferdinand Buisson réclame une inspection dont sont chargés Pauline Kergomard, inspectrice générale des écoles maternelles, Guillaume Jost, inspecteur général de l’instruction publique et le Docteur Napias, inspecteur général des services administratifs au ministère de l’intérieur. L’inspection est positive pour Robin, sauf en ce qui concerne l’état matériel des locaux. Jost note néanmoins la mauvaise qualité de certains enseignants, dont Charles Delon, qu’il qualifie d’« auteur de mérite, mais il ne sait pas enseigner »[31]. Mais cette enquête ne fait pas cesser les campagnes de presse et des journaux moins politisés que la Libre parole s’en mêlent. Pendant la période des attentats anarchistes, juste après le procès des Trente, on ne peut supporter une « école anarchiste ». Une nouvelle inspection doit avoir lieu. Elle est menée en août 1894 par Suzanne Brès, M. Jacoulet et M. Pissard. Elle est bâclée en moins d’une semaine et le préfet de la Seine révoque Paul Robin le 31 août 1894 sur demande du conseil des ministres, alors que les rapports d’inspection, défavorables à Robin, ne sont pas encore tous rendus. Jacoulet accuse clairement Robin de « répandre des idées subversives »[32]. Le conseil général de la Seine blâme le préfet d’avoir obéi au conseil des ministres et Robin espère encore sa réintégration. Mais il quitte Cempuis déçu en octobre 1894.

Après la révocation de Paul Robin, ses collaborateurs les plus importants, Charles Delon et Paul Guilhot gèrent Cempuis jusqu’en 1896 sans changement majeur. Un grand nombre des particularités de Cempuis, comme la formation professionnelle et la coéducation des sexes, seront toujours d’actualité dans les années 1930[33]. Un grand nombre de pédagogues, surtout parmi les plus novateurs, ont reconnu l’influence de Paul Robin. C’est le cas notamment de J. Husson, Francisco Ferrer[34], Maria Montessori ou Ovide Decroly.[35]

 

 

Après ces quatorze années à Cempuis, Robin ne compte pas en rester là. Après une candidature qui n’ira pas au bout pour les élections législatives de décembre 1894 dans le XIII° arrondissement de Paris, il compte diriger une autre école. Son projet, avec l’appui de groupes de la Libre pensée, est de reprendre et réorganiser le pensionnat libre penseur d’Amélie Tessier à Montreuil. En 1896, le projet est bien avancé et bénéficie du soutien de personnalités de premier plan dans le mouvement ouvrier tels que Lavy, conseiller municipal de Paris et Paul Brousse. L’objectif est de réformer, par l’exemple de Montreuil, l’éducation dans toutes les communes socialistes. Mais, comme pour ses amis libertaires, c’est la question du néo-malthusianisme qui va provoquer la rupture de Robin avec les libres penseurs. Cela se termine par l’expulsion de Robin de la Libre pensée, lors d’un congrès, le 23 novembre 1896, qui interdit les théories néo-malthusiennes au sein de la Libre pensée.

Convaincu par le néo-malthusianisme, convaincu que la question de population détermine toutes les autres, Paul Robin va consacrer le reste de sa vie presque exclusivement à la régénération humaine. Parties de Grande Bretagne, ces idées ont fait du chemin. En 1884, le néo-malthusianisme débarque aux Pays Bas, où le premier propagandiste est Samuel Van Houten, futur ministre de l’intérieur. En 1895, la Ligue néo-malthusienne hollandaise est reconnue d’utilité publique. Puis des néo-malthusiens se fédèrent en Allemagne en 1893 et enfin, en France en 1896, Paul Robin créé la Ligue de la régénération humaine. Pourtant, d’après Gabriel Giroud[36], dès 1889, alors qu’il est encore directeur de Cempuis, Paul Robin agit discrètement, sans apparaître officiellement, pour installer à Paris un dispensaire où les femmes obtiennent à bas prix des objets de préservation sexuelle. Le prospectus d’annonce, imprimé à Cempuis, fait mention de « Mmes L… et Cie, professeurs d’hygiène »[37]. Christiane Demeulenaere-Douyère voit derrière cette initiale Madame Losiaux, professeur de piano, amie de Paul Robin et une des premières adhérentes de la Ligue de la régénération humaine.

Pourtant il y a eu des militants néo-malthusiens en France avant Paul Robin. En septembre 1892, Marie Huot qui anime alors la Ligue populaire contre la vivisection prononce une conférence qui fit scandale à la salle de la Société de géographie, boulevard Saint Germain à Paris. Elle y développe des thèses proches du néo-malthusianisme de manière radicale et surtout provocatrice. Elle se prononce pour interruption totale de la reproduction jusqu’à la révolution[38]. On peut considérer Paul Robin comme le premier propagandiste néo-malthusien français pour avoir écrit en 1878 une brochure, « La question sexuelle », publiée à Londres pour les réfugiés français. Celle-ci devient « Le secret du bonheur », brochure qui a causé le scandale de Cempuis en 1883. Jeanne Humbert prétend que, dans cette brochure, Robin en dit assez pour « scandaliser à la fois ses amis révolutionnaires et les malthusiens anglais bourgeois »[39].

Paul Robin, quoique plus radical et plus virulent que les néo-malthusiens anglais[40], ne suit pas Marie Huot. Il se déclare contre le mariage, pour l’union libre et la réhabilitation du plaisir sexuel.

 

« Il est tout aussi honorable pour un être humain de donner, de recevoir la volupté sexuelle que de créer une chose belle, utile, bonne quelconque, de regarder avec admiration un beau paysage, un beau monument, une belle figure, un beau tableau, une belle statue, d’entendre avec plaisir une belle musique, de se réjouir au parfum d’une rose, d’une violette ou d’un jasmin, de manger une pomme »[41].

 

C’est le 3 septembre 1896 qu’est fondée à Paris la Ligue de la régénération humaine (L.R.H.). Paul Robin en est président, Léon Marinont et André Pioteix secrétaires. Le bureau est complété par Madame Garnier[42]. Dans son programme, la Ligue se fixe un but ambitieux :

 

« Nous voulons appliquer les données positives des sciences biologiques et sociales de manière que les générations prochaines ne soient plus, comme la notre et les précédentes, les fruits le plus souvent non désirés d’une passion irréfléchie, du hasard d’un rapprochement sexuel, mais au contraire, les résultats de la volonté réfléchie de parents bien portants, vigoureux de corps et de cerveau, sages prudents, sachant la tâche qu’ils entreprennent, pouvant et voulant consacrer à l’éducation de l’enfant qu’ils vont appeler à la vie, une inépuisable bonne volonté, une science produite par de sérieuses études »[43]

 

Mais la tâche est ardue et presque rien n’a déjà été fait dans ce domaine en France. Lorsque Robin, fatigué par ses efforts militants, reforme le projet de partir pour la Nouvelle-Zélande, en 1898, C’est le Docteur Adrien Meslier qui le remplace. Il est socialiste allemaniste et sera député de la Seine de 1902 à 1914. Il est par ailleurs franc-maçon et sera membre du conseil de l’ordre du Grand Orient de 1904 à 1907. Mais de retour en France en 1899, Robin retrouve la L.R.H. en piteux état. Il se brouille avec le Docteur Meslier et pense le remplacer par le Docteur Gottschalk ou Francisco Ferrer. Mais l’un est polonais et l’autre espagnol, risquant donc l’expulsion. Il trouve un individu apparu dans les journaux comme néo-malthusien, Auguste Petit. Il part donc en Belgique retrouver l’instituteur Aimé Bogaerts, membre de l’Association universelle d’éducation intégrale, qui tente de créer une colonie communautaire anarchiste à Gand. Le projet de colonie échoue, mais Robin convainc Bogaerts de participer à la toute nouvelle Ligue belge de la régénération humaine. Il rentre à Paris où il organise le premier congrès international néo-malthusien en août 1900. A l’issu de ce congrès est créé la Fédération universelle libre de la régénération humaine, qui compte des sections en Angleterre, Hollande, Allemagne, Espagne, Belgique, Suisse, USA, Bohème Autriche. C’est cette même année que sa femme le quitte. Mais la question de population va aussi retourner Robin contre Ferdinand Buisson, anti-malthusien[44]. Après le retrait de Robin en 1908, l’affrontement se fera au grand jour, Buisson utilisant son Manuel général de l’enseignement primaire et son poste à la présidence de la Ligue des droits de l’homme pour tenir des propos anti-malthusiens.

Mais à la fin de l’année 1900, Auguste Petit doit fuir la police et Robin est contraint de reprendre la tête de la L.R.H., qui vivote jusqu’en 1902. Il rencontre alors Eugène Humbert, jeune militant libertaire venu de Nancy, qui sera son secrétaire dès 1903 et qui palliera aux défauts organisationnels de Robin. Eugène Humbert est né en 1870 à Metz. Il est fils illégitime d’un militaire et d’une cigarière. Influencé par son cousin Lucien[45] et son collègue, le militant anarchiste Lapique, il commence à militer au sein de groupes libertaires à Nancy. Il écoute les grands orateurs libertaires de passage à Nancy comme Sébastien Faure ou Jean Grave avec qui il correspond. Il s’installe à Paris vers 1900 et milite avec l’équipe de Temps nouveaux de Jean Grave, puis il fréquente les amis de Sébastien Faure au Libertaire. Il retrouve Robin qu’il avait rencontré à Nancy en 1896. Il est tout de suite attiré par « les vues éducatives » du néo-malthusianisme[46]. Mais Robin ne le convainc réellement de l’importance de la loi de population qu’en 1902. C’est alors qu’il entreprend de convertir Sébastien Faure, qui restait plus proche des positions de Kropotkine et Reclus, niant la loi de population. Robin ayant déjà échoué, il considère que Faure ne sera jamais néo-malthusien par « défaut d’esprit scientifique »[47]. Mais Humbert réussit en novembre 1903, et amène ainsi une figure de poids au mouvement néo-malthusien, la première personnalité libertaire importante depuis Charles Malato, adhérent de la L.R.H. en 1900. Du côté socialiste, Jean Baptiste Clément, est la plus importante personnalité néo-malthusienne, convaincu quelques années avant sa mort en 1903. Il réussira à convaincre aussi Georges Yvetot, alors secrétaire de la Fédération des bourses du travail, et les anarchistes Émile Pouget et Victor Méric. En 1908, il crée Génération consciente et rencontre celle qui sera sa femme Jeanne Humbert, qu’il engage, à 17 ans comme secrétaire de Génération consciente. Humbert connaîtra plusieurs fois la prison pour son activité néo-malthusienne. Le néo-malthusianisme connait un coup d’arrêt en 1914, mais Eugène Humbert le relance par la création, en 1931, de la Grande réforme. En 1943, il est emprisonné à Amiens pour la vente d’un ouvrage néo-malthusien. Il meurt le 25 juin 1944 dans l’hôpital où il a été transféré deux jours auparavant, bombardé par l’aviation américaine.

Avec Humbert, s’ouvre la grande période de la L.R.H. Régénération qui paraît enfin régulièrement à partir de 1902 et les conférences se succèdent avec toujours plus d’audience. Des groupes locaux et des fédérations autonomes sont créés. Le néo-malthusianisme français s’attaque à tous les aspects de la question : eugénisme, égalité des sexes pouvant seule amener les femmes à limiter les naissances, pacifisme, hygiène pour l’amélioration des géniteurs,… La surpopulation oblige au travail des enfants, fournit des soldats aux revanchards, des criminels poussés par la faim, des miséreux pour l’armée industrielle de réserve, des « jaunes » lors des grèves, et tous les traîtres imaginables au prolétariat. Le néo-malthusianisme a donc un certain succès dans les milieux socialistes, attirant quelques uns des leaders tels que Sébastien Faure, Gustave Hervé ou Georges Yvetot. La rédaction de Régénération explique son succès plus important chez les libertaires par le fait qu’aucun « chef » du mouvement ouvrier n’a donné de signes de connivences avec le néo-malthusianisme et que les libertaires suivent moins leurs « chefs » que les socialistes d’État ou collectivistes[48].

Eugène Humbert démissionne le 24 février 1908, ouvrant la crise qui aboutira à la scission. Albert Gros, nouveau venu dans l’entourage de Robin, accuse Humbert de détourner les profits de la vente de préservatifs. Humbert, excédé par les exigences de Robin, qui s’est mis dans la tête de créer un syndicat de prostituées, et une agence d’union libre, part pour créer Génération Consciente. Robin se voit ensuite déposséder de la L.R.H. par Albert Gros. Gabriel Giroud, son gendre et ancien élève à Cempuis et Schumacher, un autre ancien cempuisien restent l’œil de Robin et gardiens de l’orthodoxie dans le mouvement néo-malthusien français. Ils rejoindront Génération Consciente. Après la création du Malthusien par Gros, Robin doit arrêter Régénération en novembre 1908.

Le mouvement continue et connaît un certain succès, stoppé par la guerre de 1914. Les repopulateurs attribuent, abusivement peut être, à ce mouvement la baisse de la natalité dans la France d’avant guerre. Les procès se succèdent et Humbert est emprisonné en décembre 1912. Peu après, un projet d’amnistie pour les néo-malthusien est repoussé à la chambre par 476 voix contre vingt voix socialistes[49], une radicale et une conservatrice. Mais cette volonté de régénération n’est pas exclusive aux néo-malthusiens. L’eugénisme a un grand succès dans les milieux scientifiques avant 1914. Si les néo-malthusiens ne se mêlent que très peu à ces eugénistes aux motivations parfois opposées aux leurs, ils n’hésitent cependant pas à employer leurs arguments médicaux.

Le Malthusien, qui s’occupe de théorisation et de réflexion et qui aborde le côté philosophique du néo-malthusianisme, se rapproche de ces eugénistes. En juillet 1912, le sous titre originel, « Contre la pauvreté par la limitation des naissances », devient « revue eugéniste » puis, en 1913, « Revue néo-malthusienne et eugéniste ». Son individualisme libertaire proclamé lui apporte bientôt la collaboration d’Émile Armand et de Manuel Devaldes, ce qui améliore le niveau de la revue.

Mais après cette scission et son retrait, Paul Robin est très abattu. Cette fois-ci, une nouvelle fois exclu de son œuvre à 71 ans, il n’a plus la force de se battre. Il utilise un temps le Libertaire, de Sébastien Faure, pour répondre à Albert Gros et Fernand Kolney[50], puis abandonne. Il perd peu à peu l’usage de la vue et est opéré de la prostate en 1909. Il vit en solitaire dans son logement de la rue Haxo, sort très peu et est très affecté par la perte de ses moyens physiques et intellectuels. Il s’intéresse au suicide de Paul et Laura Lafargue en 1911 et prépare son propre suicide. Il distribue tout le matériel pédagogique qui lui reste de Cempuis, ses livres, ses collections, ses outils, ses jeux scolaires scientifiques à l’école Ferrer de Jean Wintsch, à la Ruche de Sébastien Faure et à l’Institut départemental des sourds-muets à Asnières. Cet établissement , dirigé par un certain Baguer, lui semble réunir toutes les conditions pour tenter l’éducation intégrale : espace, matériel, ateliers, éducateurs de qualité. En 1912, Robin visite la Ruche et y donne un cours de géométrie à sa façon, en découpant dans du papier les figures dont il a besoin. L’imprimerie de Cempuis revient à la Ruche. Les bénéfices de l’imprimerie atteindront un quart du budget de la Ruche. Robin lègue à la CGT un exemplaire ancien et rare de l’édition originale de l’encyclopédie de Diderot et D’Alembert. Une fois qu’il a réglé toutes ses affaires, il avale, le 31 août 1912, soit 18 ans après sa révocation de Cempuis, plusieurs doses de chlorhydrate de morphine dissoutes dans l’alcool. Esprit scientifique jusqu’au bout, il tente de noter les phases de l’empoisonnement mais sombre vite dans le coma. Il meurt le lendemain matin, à 9h30, après qu’un médecin ait prolongé son agonie en voulant le réanimer[51]. Il lègue son corps à la science et est incinéré au crématorium du Père Lachaise à Paris le dimanche 15 septembre 1912.

 

 



[1] L’essentiel des éléments biographiques sont tirés de Christiane Demeulenaere-Douyère, Paul Robin (1837-1912), un militant de la liberté et du bonheur, Paris, 1994.

[2] Gabriel Giroud, Paul Robin, sa vie, ses idées, son action, Paris, 1937, cité par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. pp. 28-29.

[3] Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 35

[4] Maurice Dommanget, Paul Robin, Paris, 1951, p. 4.

[5] Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 51

[6] Pierre Galin (1786-1821) a inventé la méthode de « musique figurée » basée sur l’application des mathématiques à la musique, ce qui en fait une science logique. Aimé Paris (1798-1866) a propagé la méthode Galin et inventé une langue rythmique, dite « langue des durées » ainsi qu’une sténographie mélodique. Emile Chevé, ami d’enfance de Paul Robin à Brest a vulgarisé la méthode Galin-Paris et y a ajouté des exercices de rythme et d’intonation. Il a aussi créé un matériel topographique pour l’impression de la musique en chiffre. Ce matériel sera utilisé à Cempuis.

[7] Sur le rôle de Paul Robin dans le conflit entre Marx et Bakounine, voir Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. pp. 80-88 et pp. 102-113.

[8] Notons le goût de la provocation de Robin, qui donne à son fils un prénom allemand au lendemain de la défaite française contre l’Allemagne, lorsque prédomine en France l’esprit revanchard.

[9] Jean Baptiste Godin (1817-1888) est surtout connu pour avoir créé le poêle de chauffage en fonte qui porte son nom. Son familistère survivra jusqu’en 1968.

[10] Il faut remarquer que ce vœu fut respecté jusqu’en 1988, lorsque Jacques Chirac décide de louer gratuitement l’orphelinat Prévost pour une durée de 99 ans aux Orphelins apprentis, fondation catholique qui refuse la mixité.

[11] Gabriel Giroud, Cempuis. Education intégrale. Coéducation des sexes, Paris, 1900, p. 14.

[12] Charles Delon, Méthode intuitive. Exercices et travaux pour les enfants selon la méthode et les procédés de Pestalozzi et de Froebel, Paris, 1873. Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827) est un pédagogue suisse, héritier de Rousseau, qui veut favoriser le « développement naturel » de l’enfant. Friedrich Froebel (1782-1852), pédagogue allemand, a créé les premiers jardins d’enfants et appuie sa pédagogie sur le développement des capacités sensorielles grâce au jeu.

[13] Gabriel Giroud (1870-1945), à la mort de son père, en 1877, entre à l’orphelinat Prévost, avec son frère. En 1889, il fait l’école normale d’Auteuil. Il est nommé en Tunisie en 1891, surveillant et bibliothécaire au collège de Téboursouk, grâce à Ferdinand Buisson. Puis il enseigne à Cempuis de 1892 à 1894. Il épouse Lucie Robin en 1893. Il enseignera à Paris, dans le vingtième arrondissement jusqu’en octobre 1930. Il est l’un des leaders du néo-malthusianisme français et collabore à Régénération, Génération Consciente, le Malthusien, puis, après la guerre, à la Grande Réforme d’Eugène Humbert. Les journaux qu’il a tentés de lancer dans les années 1920, le Néo-malthusien et la Grande Question, ont été des échecs. Il utilise aussi les pseudonymes de G. Hardy ou C. Lyon.

[14] Gabriel Nissen, L’orphelinat de Cempuis. Notes d’un témoin oculaire, Bruxelles, 1894.

[15] Chiffres cités par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 188.

[16] Chiffres cités par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 184.

[17] Paul Robin, cité par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 207.

[18] Paul Robin, « Notes sur l’éducation » dans l’École rénovée n°1, 15 avril 1908, cité par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 254.

[19] Rapport Jost, cité par Nathalie Bremand, op. cit. p. 85.

[20] Cité par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 246.

[21] Bulletin de l’orphelinat Prévost n°6, 2ème série, mai août 1887.

[22] Aristide Rey (1834-1901), homme de lettre, fut membre de l’AIT et co-fondateur du groupe bakouniniste l’Alliance de la démocratie socialiste. Pendant la Commune de Paris, il dirige la Bibliothèque nationale avec Élie Reclus. Puis, il sera blanquiste et finalement républicain. Il est député de 1885 à 1889.

[23] Bulletin de l’orphelinat Prévost n°6, 2ème série, mai août 1887.

[24] Le cri du peuple du 9 et du 14 juin 1887.

[25] Manuel Devaldes, L’éducation et la liberté, 1900 dans Un en-dehors : Manuel Devaldès (1875-1956), Paris-Bruxelles, 1957. pp. 166-167.

[26] On note dans le Bulletin de l’orphelinat Prévost que Gabriel Giroud fut sergent major en 1886. Il s’agit de l’un des plus haut grade puisque c’est lui qui parle au nom des orphelins lors de l’accueil du préfet de l’Oise à Cempuis en 1886.

[27] Paul Robin, « De l’enseignement intégral » dans la Revue de philosophie positive, Tome V (3ème année), septembre octobre 1869, p. 276.

[28] Chiffres de Maurice Dommanget, Paul Robin, op. cit., p. 30.

[29] Les résultats au certificat d’étude augmentent constamment depuis 1880 et dépassent le taux de réussite moyen du département. En 1892, 23 élèves ont leur certificat, soit trois fois le pourcentage moyen d’après L’éducation intégrale, n°5 (4ème série), septembre octobre 1892.

[30] Cette propagande débouchera en 1893, a l’issu de la session normale de pédagogie pratique tenue à Gand, sur la création de l’Association universelle d’éducation intégrale, autour d’un « Manifeste aux partisans de l’éducation intégrale ». On retrouve dans cette association, basée à Bruxelles, Hector Denis, recteur de l’Université libre de Bruxelles et Alexis Sluys, ami de Cempuis, directeur de l’école normale de Bruxelles, fondateur en 1891 de l’orphelinat belge Dugardin sur le modèle de Cempuis.

[31] Cité par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 266.

[32] Cité par Maurice Dommanget, Paul Robin, op. cit. p. 35.

[33] D’après les témoignages recueillis par Christiane Demeulenaere-Douyère.

[34] La Ligue internationale d’éducation rationnelle de l’enfance créée par Ferrer s’inspire et se veut l’héritière de l’Association universelle d’éducation intégrale.

[35] Dans Rénovation n°6 (2ème série), du 15 septembre 1912, Nelly Roussel cite des éducateurs qui se seraient inspirés de Paul Robin : Francisco Ferrer, Isabelle Gatti de Gamond et son orphelinat rationaliste en Belgique, Fulpius et son École du dimanche en Suisse, Sébastien Faure et sa Ruche, Madeleine Vernet et son Avenir social.

[36] Gabriel Giroud, Paul Robin, op. cit., cité par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 339.

[37] Cité par Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 339.

[38] Marie Huot fit scandale ce jour là en déclarant : « … nous sommes nihiliste. […] Mais alors ? C’est la fin du monde ? Pour ma part, je n’y voit aucun inconvénient. » cité par Francis Ronsin, La grève des ventres. Propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité française (XIX-XX°), Paris, 1980, p. 44.

[39] Jeanne Humbert, Paul Robin, Paris, 1967, cité par Nathalie Bremand, op. cit., p. 22.

[40] Paul Robin précise qu’il refuse les termes malthusiens ou néo-malthusiens car la référence à Malthus reste la référence à de mauvaises solutions contre la surpopulation. Dr. E. Javal, Paul Robin, Controverse sur le néo-malthusianisme, Paris, 1905, (1ère édition 1897), p. 26. Cette position reste la sienne dans les premiers numéros de Régénération, mais il acceptera finalement cette référence à Malthus, qu’il finira même par défendre.

[41] Paul Robin, La vrai morale sexuelle. Le néo-malthusianisme, dans Régénération n°17, octobre 1902.

[42] Christiane Demeulenaere-Douyère, op. cit. p. 347.

[43] Régénération, numéro programme, décembre 1896.

[44] Robin prétend dans Régénération n°22 (2ème série), novembre 1906 que lors du scandale de Cempuis Buisson avait le projet de rendre sa place à Robin, mais qu’il ne l’a pas fait car il ne pouvait soutenir quelqu’un qui prêchait l’avortement dans des réunions publiques.

[45] Lucien Humbert sera un militant très important à Nancy. Il participera aux activités de la Libre pensée, de la Ligue des droits de l’homme, de la CGT et sera secrétaire de la maison du peuple de Nancy et de l’union départementale des syndicats ouvriers de Meurthe et Moselle. Son enterrement, en 1935, aurait été suivi par près de 50 000 personnes, dont Léon Jouhaux.

[46] D’après Gabriel Giroud, cité par Jeanne Humbert, Deux grandes figures du mouvement pacifiste libertaire et néo-malthusien : Eugène Humbert et Sébastien Faure, dans Voie de la paix, numéro spécial, 1970.

[47] Paul Robin, cité par Jeanne Humbert, Eugène Humbert, vie et œuvre d’un néo-malthusien, Paris, 1947, p. 55.

[48] Régénération n°12, mai 1902.

[49] Parmi ces 20 voix, il faut noter celles du Dr. Adrien Meslier, d’Albert Thomas, de Victor Dejeante, de Marcel Sembat, d’Albert Willm et d’Édouard Vaillant.

[50] Kolney accuse Robin, dans le Malthusien n°5, avril 1909, d’avoir « établi la tangence entre les gamins de 14 ans et les fillettes de 12 ». Il prétend aussi que le gouvernement avait raison dans l’affaire de Cempuis. Il faut noter qu’en novembre 1910 ce journal continue, dans son n°24, à accuser Robin de pédophilie.

[51] Lettre de Gabriel Giroud publiée dans Génération consciente n°56, novembre 1912.