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Pascal SAFFACHE

Baie de Fort de France         (photo de l'auteur)

Plaidoyer contre la dégradation de la baie de Fort-de-France (Martinique)

D'une superficie de 70 km' environ, la baie de Fort-de-France est la plus grande échancrure de la côte occidentale de l'île de la Martinique. Jadis considérée comme un véritable sanctuaire corallien, cette baie est aujourd'hui un réceptacle moribond où s'accumulent des déchets de toutes sortes : vases, métaux lourds, carcasses de voitures, etc. Les pêcheurs se plaignent d'ailleurs régulièrement de la diminution de la ressource halieutique résultant vraisemblablement d'une augmentation croissante de la pollution.

 

Un envasement de grande ampleur

Des pollutions diverses

Quelques solutions dont pourraient s'inspirer les décideurs

          Utilisation de techniques culturales limitant l'érosion des sols

          La replantation des surfaces dénudées

          Le respect de la législation en vigueur

 

Avant de proposer ou d'imaginer des solutions durables (ou soutenables), il importe d'apprécier l'origine et l'ampleur des dégradations.

Un envasement de grande ampleur

La baie de Fort-de-France sert d'exutoire aux rivières qui drainent le centre de l'île de la Martinique. Après avoir traversé les domaines agricoles (bananeraies, champs de cannes à sucre, etc.) les communes de Saint-Joseph, de Ducos, du Lamentin ou encore de Rivière Salée, ces rivières, gorgées de sédiments terrigènes, se jettent dans la baie où elles déposent leur impressionnante charge sédimentaire. D'après des mesures effectuées par la Direction Départementale de l'Équipement (1984), la rivière Lézarde (1) déposerait, en moyenne, chaque année 100 000 m3 de sédiments dans la baie de Fort-de-France, alors que les rivières Monsieur et Salée en déposeraient respectivement 45.000 m3 et 90.000 m3. Baie de Fort de France                                 photo P.L.

 

L'ensemble des rivières (2) qui alimentent la baie fourniraient ainsi, chaque année, 550 000 m3 de sédiments. Au rythme actuel de l'envasement, les secteurs les plus confinés (le Cohé du Lamentin par exemple) seront définitivement colmatés d'ici une quarantaine d'années.

Cette dynamique d'envasement est à l'origine d'une forte nécrose des platures coralliennes, puisque d'après les travaux des biologistes marins (3) de l'université des Antilles et de la Guyane (1986), dans de nombreux secteurs plus de 50 % des madrépores ont disparu.

Si cette dynamique d'envasement affecte l'équilibre écologique de la baie (platures nécrosées et diminution de la ressource halieutique), elle perturbe aussi l'activité économique car les chenaux de navigation qui mènent au port et à la raffinerie sont très encombrés. A titre d'exemple, alors que le chenal qui mène à la raffinerie avait à l'origine une profondeur de 8 mètres, sa profondeur est aujourd'hui inférieure à 7 m. Quand on sait que les navires (4) qui l'empruntent ont un tirant d'eau de 5,5 m, il devient urgent de trouver une solution.

Des pollutions diverses

Des mesures effectuées dans la baie de Fort-de-France par des chercheurs de l'université de Bordeaux 1 (1990) ont révélé l'existence d'une pollution en zinc, en cuivre, en plomb et en arsenic. S'il est possible de rattacher cette pollution aux activités industrielles (raffinerie, cimenterie, activités portuaires, etc.), l'activité agricole semble tout aussi concernée. En effet, lors des phases de ruissellement, les produits chimiques qui sont utilisés par les agriculteurs pour amender les sols (5), sont transportés en aval où ils se concentrent dans les sédiments littoraux. Cette pollution diffuse perturbe durablement l'équilibre du monde marin : diminution de la ressource halieutique, augmentation de la mortalité de certaines espèces de coquillages et de crustacés.

La pollution de la baie résulte aussi des rejets de vinasse (6). Ces effluents qui proviennent des distilleries sont stockés pendant la période sèche puis vidangés dans les rivières au cours de la saison pluvieuse (de juin à octobre). Bien qu'aucune étude n'aie déterminé l'impact de ces rejets sur le milieu, tout porte à croire qu'ils hypothèquent durablement l'équilibre des écosystèmes fluviaux et marins en raison de leur grande acidité. A titre d'exemple, à proximité des zones de vidange, la micro-faune est régulièrement détruite.

Face à l'ampleur des dégradations et à leurs impacts sur le milieu, il s'avère nécessaire de proposer des solutions durables.

Quelques solutions dont pourraient S'inspirer les décideurs

Pour ralentir l'inéluctable processus d'envasement, la Direction Départementale de l'Équipement (Martinique) drague régulièrement la baie ; ainsi, ce sont chaque année plusieurs milliers de mètres cubes de sédiments qui en sont extraits. Cette solution beaucoup trop ponctuelle et peu durable, n'a aucune influence sur les véritables causes du phénomène : la déforestation et l'érosion des versants situés en amont. Plutôt que d'agir en aval (en draguant ponctuellement la baie), il importerait d'agir en amont de façon à réduire l'érosion des sols et par extension l'émission de sédiments.

Utilisation de techniques culturales limitant l'érosion des sols

Pour limiter l'érosion des sols, il faudrait inciter les agriculteurs à cultiver en implantant des bandes enherbées le long des courbes de niveau. Cette technique qui a déjà été expérimentée avec succès dans de nombreux pays permet principalement de :

réduire la vitesse du ruissellement par absorption progressive du flux (les billons, placés perpendiculairement à la pente, absorbent naturellement l'eau de ruissellement) ;

limiter les pertes sédimentaires et par extension l'arasement des horizons superficiels (lorsqu'elle s'écoule dans le sens de la pente, l'eau de ruissellement érode facilement l'horizon de surface) ;

réduire l'accumulation des sédiments en aval et par extension limiter le transport des produits épandus sur le soi : insecticides, fongicides, etc.

La replantation des surfaces dénudées

Pour éviter que les pluies n'érodent les surfaces dénudées, il faudrait envisager également des actions de reboisement. Pour que ces actions soient efficaces, il ne faut pas utiliser des espèces disposant de couverts distributeurs (feuilles très larges), car ces derniers provoquent une accentuation locale du ruissellement et un transport sédimentaire accru.

Si la technique du reboisement semble trop définitive, il est possible de l'assouplir en implantant entre chaque rangée d'arbres des cultures couvrantes. On obtient ainsi de petits bocages dont les haies épousent les courbes de niveau et constituent de véritables banquettes d'absorption.

Le respect de la législation en vigueur

Pour réduire la pollution du milieu marin, la seule solution est d'effectuer des contrôles fréquents et drastiques sur les exploitations agricoles et dans les industries, pour vérifier que les produits phytosanitaires et les effluents usagés ne sont ni dispersés dans la nature, ni entreposés en bordure côtière. Les contrevenants pourraient alors faire l'objet d'amendes suffisamment élevées pour être dissuasives.

Pour gérer et protéger durablement la baie de Fort-de-France, il importe d'agir en amont ; les actions qui consistent à n'intervenir qu'en aval n'ont aucune efficacité. Même si nos propositions sont appliquées, celles-ci ne se révéleront véritablement efficaces que lorsqu'elles auront obtenu l'adhésion du plus grand nombre ; des campagnes de sensibilisation seront donc nécessaires et devraient être engagées rapidement par les pouvoirs publics.

Dans une île aussi petite, il ne faut plus céder à la facilité car la moindre dégradation est rapidement sur-exprimée.

 

 

(1) D'une longueur de 33,4 km, cette rivière est la plus longue de l'île.

(2) Une quinzaine environ.

(3) Claude Bouchon et Jacques Laborel. Les peuplements coralliens des côtes de la Martinique. Annales de l'Institut d'océanographie, Volume 62, n° 2, 1986, pages 199-237.

(4) Le " Pierre Laffite "  et le " Sarabelle ".

(5) Les exploitations agricoles du centre de l'île utilisent en moyenne, chaque année, 4 000 tonnes d'engrais chimiques et 550 tonnes de chaux.

(6) Résidus de la distillation des mélasses.

 

Lire dans Combat Nature:

"Cultures intensives et prélèvements sableux dégradent le littoral martiniquais", Pascal Saffache, n° 124 Février 1 999, page 11

"Pour une vraie protection du littoral martiniquais", Pascal Saffache, n° 126 Août 1999, page 27 ;

"intensification agricole et conséquences environnementales en Martinique", Pascal Saffache et MarieClaire Parsemain, n° 129 Mai 2000, page 16