Pourquoi le français, qui a été langue
de
communication en Europe, devrait-il inexorablement perdre ce statut?
On doit poser la question
tandis que la commission européenne pousse paraît-il
à l’usage généralisé de l’anglais et que
l’élargissement de l’Union risque d’accélérer le
recul du français.
Bien sûr on peut
trouver des réponses externes à la langue, déclin
de l’influence française, suprématie de la puissance
américaine ou nécessité d’une langue de
communication internationale
et non plus seulement européenne.
On peut également
chercher des explications internes. Ainsi peut-on considérer que
les qualités intrinsèques de la langue du
17ème ont été pour beaucoup dans son usage
sur tout le continent européen.
L’économie de la langue de Racine par exemple, sa concision et
sa
sobriété, au fond sa capacité à formuler le
réel.
Mais aujourd’hui, alors que
tant d’organismes ont en charge de défendre le français,
il serait temps de se rendre compte que vouloir conserver les
règles et les logiques de cette langue du 17ème le rend
toujours moins
présent au monde.
Autant dire qu’il faudrait
revenir à une langue qui se façonne au gré du
réel pour que le français renoue avec un statut de langue
de communication privilégiée.
Or que constate-t-on?
Une
prééminence constante de la règle, donc de la
faute, sur l’usage, tant dans
l’enseignement que dans les dictées sous forme de jeu à
la
télévision, qui conduit à perpétuer des
formes dont la raison a souvent disparu.
Il faudrait au contraire que
la règle revienne au service de l’usage, soit clairement
destinée à favoriser la fluidité de la langue et
puisse être comprise logiquement par les enfants à qui on
apprend
par ailleurs la logique.
On devrait pour cela retenir
de grandes règles excluant l’exception.
Ainsi on
généraliserait le s comme règle du pluriel y
compris pour les fameus bijous,
caillous, genous, par conséquent le s disparaîtrait au
singulier, on écrirait beau temp, donc quelque temp,
et : les temps sont durs. On généraliserait aussi le e au
féminin et l’absence du e au masculin On laisserait
disparaître les terminaisons aberrantes. On opterait pour
l’économie de l’accent ou du doublement des consonnes et pour la
suppression des accents circonflexes qui ne se prononcent plus (chaines
de télé, allo, paraitre etc.). Par
principe, on ne s’entêterait pas à maintenir des
formes archaïques ou peu pratiques. Pourquoi par exemple ne pas
accoler
le oe, au lieu de l’entrelacer, alors que cœur et œuvre ou sœur se
lisent
actuellement «cour, ouvre, sour» dans la transmission
électronique?
On devrait en
réalité être résolument audacieux dans une
simplification constructive de la langue.
Car on constate une
distorsion croissante entre écrit et parlé, et aussi
entre écrit classique et écrit rapide (courrier
électronique ou note).
Comment ne pas percevoir
l’ingéniosité des raccourcis de cette langue rapide?
Comment ne pas écouter le parler scandé de beaucoup
d’adolescents d’aujourd’hui qui d’évidence possède sa
propre ponctuation. Comment ne pas être choqué d’entendre
parfois qualifier le
français de «langue de bourges», en tant que langue
en
effet verrouillée, par opposition à une langue
parlée
qui ne cesse de s’inventer?
Or cela caractérise
une langue vivante de ne pas trop s’éloigner de la façon
dont on la parle. Tout comme est vivante une langue qui recourt peu aux
locutions idiomatiques parce qu'elles dénotent souvent une
faiblesse à trouver la formulation précise. Le
français médiatique en est très chargé,
à l’image de cette annonce : «Dans le dossier de la vache
folle, l’Europe prend le taureau par les cornes…», même si
on peut lui reconnaître un trait d’humour bien involontaire.
Pour se tourner encore vers
Racine, il faut revenir à une langue sobre qui soit inventive.
On dirait aujourd’hui : la plus informative possible, donc capable de
véhiculer de l’information sans entraves formelles.
Hélas
il existe une réticence répandue à la
néologie. Pourtant le français contemporain s’est accru
de beaucoup de mots, environ 10000 de plus dans la 9ème
édition de l’Académie, grâce à l'apport de
l'anglais et aussi à la vivacité du français
canadien ou africain par exemple. On notera cependant que
les mots français empruntés par les langues
étrangères, en particulier l'américain
international, sont rarement des mots contemporains.
C’est qu’il faudrait
libérer l’esprit de la langue, de sorte que créer des
mots nouveaux ou des formes nouvelles ne soit pas un
péché mais au
contraire une chose naturelle de la vie de la langue.
Rien n’est plus valorisant
que d’inventer une formulation qui ne se dit pas encore, quand elle
correspond exactement au propos qu’on veut tenir.
En pratique,
il faudrait nommer dès sa venue toute nouveauté de
comportements ou de techniques, contrairement à une attitude
liée à un certain conservatisme français qui
consiste à rejeter d’abord la nouveauté, pour ensuite
l’adopter avec le nom anglais, quitte à devoir trouver plus tard
un mot français par défaut et finalement tenter de
l’imposer sur la défensive (baladeur, mèl).
Il y a quelque chose
d’étonnament inexact dans l’idée qu’il ne faut pas
«toucher à ça, la langue, dans un monde où
tout fout le camp, et surtout pas en ce moment, etc.»
Car c’est tout le contraire,
le langage de rap et de verlan ou le parler invertébré se
développent d’autant plus que la langue est figée.
Pour revenir
à un français capable d’être partagé par
d’autres
peuples, en particulier d'être étudié par les
futures
générations d’étudiants, on devrait
déclencher
un jaillissement de formes adaptées à notre époque.
Lettre au lecteur 9
retour page
principale
haut de page
écrire
à jean pierre ceton 18/04/2001 / tous droits
réservés / texte reproductible sur demande