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Port de Bastia : un rebondissement à venir dans le dossier du nouveau port
ou la "controverse de la Carbonite" ?

Photo satellite de l'actuel port de commerce de Bastia et du vieux port. A quai, de gauche à droite, les navires Link Trader, Kalliste et Corsica Victoria.  Vue d'artiste du projet de port à la Carbonite et de ses 7 postes à quai ; 4 sont occupés ici par des navires similaires au Kalliste tandis que le Corsica Victoria est représenté dans la passe d'entrée du port.
Vues d'artiste du port de commerce actuel de Bastia (à gauche) et du projet de port à la Carbonite (à droite) présentées au stand de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Bastia au salon du BTP en mai 2008.





Ces dernières années, le port de Bastia se maintient à peine au-dessus de la barre symbolique des 2 millions de voyageurs alors qu'on lui prédisait il y a 10 ans un trafic passagers pouvant aller jusqu'à 4 millions en 2015 ! 

Les projections réalisées pour le port de Bastia lors des études sur l'avenir du port se sont révélées bien trop optimistes.


Le trafic passagers du port de Bastia a reculé cinq années de suite de 2011 à 2015 et, en dépit d'un léger mieux en 2016 (+2,6%, toujours selon l'ORTC), le port peine désormais à dépasser la barre des 2 millions de passagers annuels (2,09 millions de passagers "seulement" ont été dénombrés à Bastia au cours de l'année 2015, selon l'Observatoire régional des transports de la Corse ; un peu plus de 2,14 millions en 2016). Ces résultats difficiles se sont inscrits à la fois dans un contexte de crise économique et de remise à plat totale du système de continuité territoriale (voir les articles thématiques sur le sujet). Ce contexte négatif a brisé la croissance du port de Bastia auquel on prédisait encore en 2007 (lors du débat public sur son avenir) une trafic compris entre 2,5 et 4,0 millions dès 2015, cette fourchette haute semble aujourd'hui largement hors de portée, même d'ici quelques années, car elle représente près du double du trafic passagers constaté effectivement en 2015 (voir graphique ci-dessus) ! Aussi, la justification économique du projet de nouveau port à la Carbonite est-elle de plus en plus incertaine alors même que les inquiétudes vont croissant quant à l'impact environnemental négatif et au coût de construction potentiel de ce nouvel équipement. Cet article se propose de revenir sur ce projet et sur son alternative possible, l'extension du site actuel, annoncée comme envisageable par le président du Conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, en février 2017.





Déplacement du port de Bastia à la Carbonite : un projet risqué pour l'environnement et à l'utilité économique contestée 
Le site actuel du port de Bastia, situé au coeur de la ville.   Le site de la Carbonite, au sud de la ville, sur lequel pourraient être construits de futurs postes à quai.
Si le projet d'extension du port de Bastia sur son site actuel suscite des difficultés techniques et opérationnelles, sa localisation à la Carbonite est loin de faire l'unanimité, en raison notamment de son coût et de forts risques environnementaux, sans compter les doutes sur sa justification économique suite au recul des trafics portuaires observés ces dernières années.


Est envisagée depuis de nombreuses années déjà la réalisation d'un nouvel équipement portuaire au sud de la Commune, et plus précisément à la Carbonite. Le site internet de la ville de Bastia rappelait ainsi dès 2007 que : "l'ensemble de ce programme est estimé à 213 millions d'euros. La ville de Bastia, qui a participé aux travaux des instances de concertation mises en place aussi bien par la Collectivité territoriale de Corse que par la Chambre de Commerce et d'Industrie, a donné un avis favorable à ce projet. Mais, compte tenu de son importance et des conséquences que sa réalisation entraînera du point de vue urbain, il a été demandé comme une exigence préalable que le programme intègre, au-delà des études nautiques et techniques, un volet d'études sur les aspects terrestres, routiers et environnementaux. Le volet terrestre est considéré par la Ville comme particulièrement important, compte tenu des caractéristiques du port. Des ouvrages complémentaires au projet actuel, notamment la voie de contournement de Bastia, doivent en tout état de cause être réalisés afin de permettre l'accès aux plates-formes portuaires."

Une étude conjointe de la CCI de la Haute-Corse et de l'INSEE rendue publique en 2012 aurait donné les résultats suivants en termes de poids économique de l'infrastructure: "le port de Bastia, c'est 3 880 emplois (directs, indirects, induits) ; 735 M€ de chiffre d'affaires (6,1 % du chiffre d'affaires de la Corse) ; 245 M€ de valeur ajoutée pour les entreprises concernées par les activités portuaires".La croissance attendue du trafic maritime bastiais - à supposer qu'on puisse véritablement la prévoir, compte tenu des ruptures de tendances intervenues ces dernières années - serait toutefois bien plus faible que par le passé puisqu'elle atteindrait un niveau annuel de "0,5 % jusqu'en 2015 et 1 % les années suivantes" selon cette même source qui ajoute que "dès lors, à l'horizon 2030, le trafic à Bastia est estimé à près de 3 millions de passagers et 2 millions de tonnes de fret". Il semble que ces données se fondent sur l'hypothèse d'un trafic initial de la plate-forme portuaire bastiaise de 2,5 millions de voyageurs, qui ne prend pas en compte les chutes de trafic intervenues ces dernières années. Sauf à supposer un phénomène de rattrapage massif, si l'on repart a contrario d'un trafic du port de Bastia d'à peine plus de 2,1 millions de passagers pour l'année 2016 au vu des statistiques publiées par l'Observatoire régional des transports de la Corse, on aboutit avec ces mêmes hypothèses de taux de croissance à moins de 2,5 millions passagers à l'horizon 2030, soit un niveau à peine comparable au record enregistré en 2010 (2,53 millions) ! Les promoteurs du projet devront donc sans doute réviser à la hausse leurs estimations de potentiel de croissance s'ils veulent convaincre les sceptiques de sa viabilité, d'autant que le nombre de mouvements de navires a nettement diminué suite à la disparition de la SNCM...

Le nouveau port générerait "plus d'un millier d'emploi supplémentaires" selon une autre étude - non publique - que la Collectivité territoriale de Corse aurait commandé à la société Catram, rapportait Corse Matin en 2012, qui avance également d'autres caractéristiques du projet de nouveau port : la longueur des nouveaux quais (qui seraient finalement au nombre de 9 selon cette source, contre 7 précédemment évoqués et illustrés ci-dessous) serait plus adaptée aux navires actuels car "comprise entre 195 et 340 mètres" et le port se verrait doté de "173 000 m2 de terre-plein pour l'organisation des flux, d'une zone d'embarquement de 78 000 m2 pour accueillir 3 900 véhicules, d'une aire de manutention de 71 000 m2 pour stocker 630 remorques et d'une zone publique de 24 000 m2 (aires de stationnement dévolues aux usagers et aux employés)". Son coût serait finalement plutôt de l'ordre de 300 M€ (et non 213 M€, comme annoncé jusqu'alors) "auxquels il faudra ajouter de 100 à 150 M€ pour tous les aménagements périphériques, voies d'accès, réseaux, etc." précise cette même source. En dépit de ce renchérissement, le projet qui a reçu le 5 octobre 2012 le feu vert du Conseil scientifique régional du patrimoine naturel serait susceptible de "s'autofinancer à hauteur des deux-tiers de l'investissement" ajoute le quotidien insulaire. Une nouvelle étape a été franchie le 20 décembre 2012 avec l'audition du président du Conseil exécutif et du préfet de Corse par le Conseil national de la protection de la nature qui lui a accordé, la dérogation nécessaire pour porter atteinte aux espèces protégées, au vu des mesures compensatoires avancées (la création de 7000 hectares d'aires marines protégées dans une zone allant de l'Arinella à Solenzara). 

Entre 2010 et 2013, devaient être terminés les travaux engagés sur le site actuel et lancée une première tranche de travaux sur le nouveau site pour la réalisation de deux postes à quai. Ces travaux n'ont pas non plus débuté ! Tout d'abord, ils se sont heurtés à des contraintes environnementales, la présence d'herbiers de Posidonie (espèce d'algues protégée) ayant été mise en évidence sur le site prévu pour les futurs quais. Sur l'aspect environnemental, la destruction de 70 à 100 hectares d'herbiers de Posidonie pourrait induire des pertes économiques qui pourraient atteindre jusqu'à 127 millions d'euros par an selon les résultats d'une évaluation rendue publique en octobre 2014 par le groupe nationaliste Corsica Libera, opposé au projet et qui a lancé une pétition contre (qui n'a recueilli qu'environ 1 500 signatures), pointant notamment les risques pour la petite pêche cotière et pour la qualité des eaux. Les risques que feraient encourir le projet de port de la Carbonite à l'étang d'Urbino ainsi qu'aux plages de l'Arinella et de la Marana ont conduit l'Assemblée de Corse à commanditer de nouvelles études d'impact fin septembre 2014 afin de mieux évaluer les risques potentiels et la faisabilité du projet. D'après le quotidien Corse Matin du 17 juin 2011, le Président d'alors de l'Assemblée de Corse, Paul Giacobbi n'était "pas convaincu de la nécessité de voir se construire un nouveau port de commerce sur le site de la Carbonite" et se serait alors déclaré "surpris de constater que le port de la Carbonite n'était pas inscrit au schéma national des infrastructures" ajoutant que "si c'est un bon projet, l'Etat doit s'engager". La nouvelle majorité nationaliste élue en 2016 à l'Assemblée de Corse apparaît encore plus sceptique et a commandé de nouvelles études de risques liées à ce projet, dont les résultats devraient être connus en 2017.

Enfin, la crise économique et sa durée conduisent de plus en plus les acteurs locaux à se réinterroger sur la pertinence de nouveaux équipements portuaires dont la construction est nécessairement coûteuse. En particulier, le fait qu'au plus fort de la saison, le port de Bastia n'accueille simultanément que 3 à 5 navires au plus et la réduction désormais effective des rotations de la SNCM depuis 2015 pourraient contribuer à faire douter un peu plus de l'intérêt d'un nouvel ouvrage de cette envergure, dont le financement n'est par ailleurs pas assuré à ce stade. Pour autant, des adaptations du port actuel s'avèrent bel et bien nécessaires, tant pour des raisons de sécurité (un docker a trouvé la mort durant l'été 2014 sur le port de Bastia, trop exigu) que d'accueil des navires de nouvelle génération, plus longs. Les autres ports de Corse n'ont pas attendu pour développer leurs propres projets. Ces dernières années, le port d'Ajaccio a beaucoup investi pour ses infrastructures portuaires dans la construction de nouveaux môles d'accueil de navires de grande taille - et devrait continer en ce sens, avec le projet dit du "fond de baie" -  ce qui lui a permis de doubler le port de Bastia pour le trafic saisonnier avec les lignes françaises et de le laisser sur place pour le trafic croisières. Le port d'Ile Rousse est également en passe de mener d'importants travaux en vue de développer ses capacités d'accueil de navires de 180 mètres...




Une digue semi-flottante, projet alternatif au port de Bastia à la Carbonite, bientôt porté par l'exécutif de Corse ?
Le journal corse U Ribombu internaziunale détaille dans un article dédié du 19 février 2017 les avantages du projet d'aménagement du port de Bastia sur le site actuel à l'aide d'une digue semi-flottante ; projet porté par le groupe nationaliste Corsica Libera. Les deux illustrations ci-dessus sont extraites du dossier de presse de U Ribombu internaziunale, on y voit notamment une nouvelle digue, au large de l'actuelle, et l'aménagement envisagé du 9ème poste à quai le long du quai des martyrs.



L'ensemble de ces développements portuaires est donc désormais largement à prendre au conditionnel : un grand débat public avait pourtant été lancé dès le printemps 2007 (voir site officiel sur la page des liens) afin de confronter les trois grandes options possibles : statu quo, développement du port actuel ou création d'un nouveau port à la Carbonite.

L'option "statu quo" y était considérée comme "suicidaire" pour le port de Bastia : l'accostage des car-ferries actuels de 175 mètres ne s'effectue déjà que sur dérogation et à certains postes à quai uniquement (les manoeuvres y sont très difficiles par mauvais temps pour des navires de cette taille). Les navires actuellement les plus longs (comme le Mega Express Three, qui fait 212 mètres) n'ont pas l'autorisation d'y accoster de manière régulière. Or, la grande majorité des ferries actuellement en commande dans le monde fait plus de 200 mètres et l'on parle de plus en plus de la mise en service à terme sur les lignes de Corse de navires dépassant les 230 mètres... Interrogé à ce sujet par France 3 Corse le 10 novembre 2016, Pierre Mattei, le directeur de la Corsica Ferries, confirmait : "les navires aujourd'hui ont besoin de passer une certaine limite de taille, de passer les 180 mètres qui sont aujourd'hui imposés par Bastia. Parce que les navires plus grands sont des navires plus modernes, plus stables, qui auront une meilleure empreinte environnementale. Cela passe par une nouvelle infrastructure sur le port de Bastia".  

L'option "agrandissement du port actuel" apparaissait dans le dossier du débat public de 2007 comme techniquement difficile à réaliser (comment assurer la fluidité du trafic portuaire pendant les travaux, qui devraient durer plusieurs années ?) et serait, en tout état de cause, la dernière extension possible du site compte tenu des profondeurs marines qui y croissent rapidement dès que l'on s'éloigne du rivage. Pour autant, cette option pourrait retrouver toute sa pertinence si le projet du port de la Carbonite ne devait finalement pas être réalisé pour les raisons économiques et environnementales citées. Elle permettrait notamment de conserver un port dans la ville et de conserver ses plages et son littoral vierges de toute infrastructure...

Malgré une préférence marquée de plusieurs responsables économiques et politiques (CCI territoriale de Bastia, représentants des dockers...) pour la solution de la Carbonite, aucun consensus n'a pu émerger et cette option apparaît même de plus en plus mise en doute, y compris par le maire de Bastia élu au printemps 2014, Gilles Simeoni (devenu depuis 2016 le président du Conseil exécutif de Corse), dont l'accord est indispensable à la réalisation du projet. Le nouveau maire de Bastia, Pierre Savelli, qui a pris le relais de Gilles Simeoni début janvier 2016 suite au départ de ce dernier pour la présidence du Conseil exécutif, s'est lui aussi montré très prudent à ce stade sur ce projet de nouveau port qui ne semble plus une priorité pour la nouvelle majorité territoriale. Le coût très élevé et les contraintes environnementales impliquées par l'option Carbonite posent de vrais problèmes et rendent nécessaires la réalisation d'études complémentaires. Alors qu'à l'issue du débat public de 2007, il était prévu que la décision de réaliser ou non les travaux aurait dû intervenir dès 2010, elle est repoussée depuis, dans l'attente des résultats de nouvelles études, portant sur l'environnement et le trait de côte...

Rien n'est donc encore joué : d'une part, des recours sont possibles pour contester l'atteinte à une espèce protégée (l'herbier de Posidonie), d'autre part, le projet de Grand port de Bastia ne verra le jour que s'il est approuvé par une majorité d'élus de l'Assemblée de Corse, qui devront se prononcer sur ce choix structurant pour plusieurs décennies et sur ses modalités de financement. Si, avec la précédente majorité territoriale, les défenseurs du projet semblaient nettement majoritaires, les options semblent désormais nettement plus ouvertes. Gilles Simeoni a ainsi indiqué dans un reportage de France 3 Corse le 17 février 2017 que "vu les évolutions techniques, il y a aujourd'hui la possibilité de faire une digue semi-flottante sur le modèle amélioré de celle qui a été faite à Monaco" (cf. illustrations ci-dessus).

Cette option alternative de nouvelle digue aurait d'ailleurs déjà été initialement évoquée au début du débat public, mais avait alors été écartée, rappelle le président de l'Exécutif, "car les moyens techniques rendaient cette option extrêmement coûteuse, ce qui n'est plus forcément le cas aujourd'hui" rappelle-t-il. Dans ce schéma, le bassin actuel du port pourrait être consacré à la plaisance et/ou à la petite croisière et la nouvelle digue servirait à l'accueil des ferries (le nombre de postes à quai envisageable avec cette solution technique n'est toutefois pas spécifié à ce jour). Cette solution laisse à ce stade sceptique
Stefanu Venturini, le président du "projet grand port" mis en place début 2017 à la CCI de Bastia, qui estime qu'il faut "qu'on nous prouve et qu'on nous démontre qu'une barge flottante c'est mieux que le projet qui a été étudié depuis plusieurs années" et que si c'est le cas "on se ralliera derrière les avis techniques, l'important c'est vraiment de faire un port". En attendant les résultats des études d'impact du projet de port à la Carbonite et les études de faisabilité de ce projet de barge, qui devraient être disponibles vers la mi-2018, quelle que soit la solution qui sera in fine privilégiée, les acteurs du port en tout cas réclament de l'espace, qu'il s'agisse des dockers, des lamaneurs ou des représentants des compagnies maritimes... 


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