VIE SOCIALE ET SEXUALITE INDIVIDUELLE

A PROPOS DU FILM TOO MUCH FLESH


Scénario et Réalisation: Pascal ARNOLD et Jean-Marc BARR Avec : Rosanna Arquette : AMY une veuve remariée à Lyle, Elodie Bouchez : JULIETTE une parisienne fiancée à Vernon amante de Lyle, Jean-Marc Barr : LYLE un riche fermier mariée avec Amy amant de Juliette, Ian Brennan : BERT un jeune qui cherche sa sexualité, Ian Vogt : VERNON ami d'enfance de Lyle il est homosexuel mais fiancé à Juliette par conformité au village, Stephnie Weir : CONNIE une amie d'enfance de Lyle, Rich Komenich : FRANK la terreur morale du village, Hutton Cobb : WALLY, le shérif.

UN FILM DE PASSAGE INITIATIQUE.

Too Much Flesh s'inscrit, certes avec des moyens beaucoup plus modestes, dans la lignée de quelques grands films qui peignent les rapports entre la Société, la vie sexuelle et la vie individuelle. C'est un film qui illustre le passage initiatique d'un paysan et les réactions de la société villageoise de Rankin. Too Much Flesh a été tourné dans l’Illinois aux États-Unis à une époque peu éloignée de l'affaire du Président Clinton qui a été contraint par les juges de demander pardon à un évêque et au pays pour avoir aimé les femmes d'une manière non conforme. Ce film dépeint la religiosité de l’Amérique profonde, celle qui a fait émergence lors des élections de G.W.Busch.

Too Much Flesh a beaucoup d’analogie avec le film que Clint Eastwood a tourné dans l’état voisin de l’Iowa, dans un village qui ressemble à Rankin : "Sur la route de Madison".

Il ressemble aussi à West Side Story qui décrit lui aussi un passage initiatique d'un jeune couple qui veut faire sa vie sexuelle dans la grande Société américaine.

Ce film ressemble encore au Docteur Jivago qui peint admirablement la confrontation entre la société révolutionnaire Russe et la vie individuelle sexuelle de Jivago et de Lara. Le Dr Jivago montre bien que dans une société étatisée la vie individuelle et amoureuse n'a aucun droit.

Et Too Much Flesh pourrait tout aussi bien décrire une initiation ethnologique de certaines sociétés africaines qui veulent à tout prix contrôler l'entrée dans la société par l'initiation de ses adolescents ou par la circoncision ou l'excision ou autres rituels...

RESUME DU FILM.

Dans les publicités de lancement du film, les auteurs résument ainsi leur œuvre.

"Sous le soleil des champs de maïs, sur une musique qui plane, sous un soleil qui tape, un homme est nu dans un champ de maïs. C'est Lyle, sur ses terres du Midwest. Lyle a 40 ans, il est marié mais n'a pas consommé. Il a un problème de taille, la rumeur dit qu'il a "trop de chair", "too much flesh". Mais voilà, Vernon, l'ami d'enfance de Lyle revient d'Europe. Il est écrivain, il est un extraterrestre dans l'Amérique de Rankin, Illinois. Et Vernon n'est pas seul : il rentre au pays avec Juliette, une jeune française, libre de sa vie et de ses choix. Juliette a la surprise de découvrir que Vernon est homosexuel et dès lors elle fait la cour à Lyle qu’elle initie à la sexualité. Il découvre une liberté nouvelle. Mais cette sexualité devient provocation. Rankin ne supporte pas l'adultère et réagit violemment. "(…)"Surtout quand la liberté de Lyle et de Juliette gagne du terrain, quand elle conquiert aussi le jeune Bert, qui s'initie au plaisir charnel. La tension monte, la menace se précise. Un regard lancé, une poursuite en voiture, le piège se resserre. Lors de la fête de la moisson, Lyle est encerclé par les hommes du village, il s'enfuit à toutes jambes dans les champs de maïs." On le rattrapera pour sa mise à mort sacrificielle.

I COMMENT FONCTIONNE LA VIE SOCIALE A RANKIN.

Les groupes fonctionnent à des niveaux psy plus ou moins évolués

Too Much Flesh nous conte d'abord l'histoire d'une société donnée, celle du village de Rankin dans l'Illinois profond. La vie sociale s'y impose et prime sur la vie individuelle, même dans la vie la plus quotidienne.

Tout comme les individus, les sociétés sont plus ou moins évoluées psychologiquement. Tous les groupes fonctionnent à des niveaux différents. Freud décrit ces niveaux d'évolution par les termes suivants : cannibalique, animiste, religieuse, polythéiste, monothéiste, (puis trinitaire?), puis politique et enfin avec une vie sociale qui laisse s'épanouir la vie individuelle. Le niveau psychologique d'un groupe est fonction du niveau moyen d'évolution de ses individus. La vie individuelle n'est possible qu'à partir d'un certain niveau d'évolution sociale mais ce n'est pas le cas à Rankin.

Rankin fonctionne sur le mode de l'Idéal et du Surmoi.

Le film nous montre comment, à Rankin, la pureté et le conformisme moral font la Foi et la Loi. Le groupe villageois se conforme à un schéma virtuel qui n'existe que dans l'imaginaire et chacun doit se plier à ce schéma d'où découle la Loi (et sa Morale) et la Foi. En psychanalyse, on dit que la Loi découle du Surmoi et que la Foi découle de L'Idéal.

L'IDEAL ou la notion de narcissisme d'un groupe.

Dans les communautés comme celle de Rankin, pour qu'un groupe puisse se former et subsister, il faut que chacun de ses membres se conforme à un Idéal commun, il doit s'identifier au groupe. L'Idéalisation forme le moteur du processus d'identification au groupe. Il faut avoir une image conforme à l'Idéal et au narcissisme du groupe. Chacun doit donner une belle image de soi. "Que va-t-on penser de toi au village?" demande Amy à son mari Lyle. La famille a une réputation à tenir. Il faut être bien vu par le village.

Rankin a adopté un Idéal religieux.

Notons en passant que l'Idéal social de Rankin tient son origine de la religion. A Rankin le village a adopté un Idéal et un narcissisme religieux. L'unicité du groupe se maintient grâce à ce système religieux. La religion a à sa disposition ce système psychologique universel et complet que forment les rites de purification, de sacrifice et de communion. Le point commun d'identification du groupe religieux devient Dieu (et non le Moi groupal). Dieu est un lieu commun de projection du narcissisme individuel d'un groupe. Il forme un Moi Narcissique Virtuel et non réel comme dans le Moi groupal représenté par un vrai chef.

Le SURMOI ou les lois du groupe.

Les interdits marquent les limites de la conformité à ce narcissisme. "Tu as le droit d'aller jusque-là ! Au-delà c'est interdit!" Le Surmoi forme cette pression extérieure de la Loi qui dit que ceci est bon ou cela est mauvais. Les auteurs du film décrivent ainsi cette pression du village sur Lyle :" Au bar de Rankin, Lyle danse seul sur un air de country local. Juliette veut danser avec lui. Lyle est réticent, il a peur du regard pesant des fermiers du coin, assis devant leur bière, droits dans leurs bottes, ancrés dans leurs certitudes puritaines". Ce ne sera qu'après avoir fait l'amour avec elle que Lyle décide d'affronter ce puissant Surmoi et de vivre sa sexualité sans se cacher du village. L'état amoureux se moque bien des limites que veulent imposer le Surmoi et l'Idéal!

Quelle est l'évolution de l'Idéal et du Surmoi dans un groupe plus évolué?

L'Idéal et le Surmoi font partie de l'organisation de groupe Rankinoise. Mais, dans une société plus évoluée, l'idéalisation se transforme en toutes sortes de projets d'avenir ou de travail ou artistiques communs. Le Surmoi devient une simple structure ou une bonne organisation ou encore une bonne loi. Dans les groupes moins évolués, l'Idéal se traduit par des idéologies en tout genre tandis que le Surmoi se traduit par des pressions extérieures à l'individu, régies par la peur du juge ou du gendarme, par la morale, par des hiérarchies trop fortes ou par d'innombrables interdits. Plus une société est évoluée moins il y a d'Idéalisation et moins il y a de Surmoi. A l'adolescence, l'individu évolué devient à lui-même son propre Idéal et son propre Surmoi, à la condition, toutefois, qu'il les ait intégrés. Il est à lui-même sa foi et sa loi… Normalement les Moulins à Vent de Don Quichotte ainsi que la peur du gendarme disparaissent avec l'âge adulte…

Les Leaders représentent le Surmoi et l'Idéal.

Les groupes aiment avoir des leaders. A Rankin, les gardiens de la conformité morale sont au nombre de deux. Le premier, un policier shérif du village, représente le Surmoi. Il surveille et met la pression sur tous les environs. Sa vigilance concerne l'interdit et la "mauvaise sexualité" fait partie de ses prérogatives. La loi doit être respectée. L'autre (Frank) représente l'Idéal. Un curé aurait pu tenir ce rôle. C'est lui qui dicte ce qui est beau et bon pour la communauté. C'est lui qui définit l'avenir du groupe social. Lorsque la sexualité désordonnée de Lyle et de la Parisienne de passage met à mal la morale du village, il fait comprendre à Lyle que lorsqu'il "aura fini ses cochonneries avec cette fille, il lui faudra se remettre dans le droit chemin" et reprendre une vie conforme à l'Idéal villageois.

Les trois processus psy qui permettent au groupe de se maintenir.

Plusieurs règles découlent de la nécessaire identification au narcissisme du groupe.

1 La conformité et la pureté du narcissisme.

Tout ce qui est étranger au groupe est mauvais pour son unicité. A Rankin on se méfie de la jeune Française libertine. Elle n'est pas intégrable au village. Etre étranger signifie que le jeu d'identification ne s'est pas encore fait et pose la question de l'intégration. Ce jeu de l'unicité narcissique contre ce qui ne lui est pas intégrable est à l'origine de tous les intégrismes, de tous les racismes et de … beaucoup de guerres! C'est vers 7 mois que l'enfant cimente l'intégrisme de son Moi. Durant cette période, il a peur des visages qui lui sont étrangers. Il a peur qu'un élément étranger ne vienne perturber l'unité et l'intégrité de son Moi ou de son image. L'enfant qui n'a pas bien fait l'unité de son Moi gardera la peur de l'étranger et cela peut aller jusqu'au racisme.

Tout ce qui pourrait porter atteinte au narcissisme du groupe, salit l'image proposée par le groupe et doit être purifié et évacué. Mais il ne faut pas confondre le bon et le mauvais narcissisme. Le mauvais narcissisme doit être pur et parfait. La pureté du sang, la pureté de la race, la pureté sexuelle font partie de ce mauvais narcissisme qui prône la pureté en tout genre. Une sexualité non conforme est impure. Il ne faut pas salir la communauté…Tout ce qui est non conforme ou impur doit être purifié.

2 La notion d'évacuation (ou de projection) sur le bouc émissaire.

Le mauvais narcissisme, les mauvaises images du groupe et les mauvaises pulsions (la culpabilité) ont besoin d'être évacués puis projetés sur quelqu'un d'autre, sur un autre groupe ou sur un symbole. C'est pourquoi les communautés comme celle de Rankin ont besoin du rite du sacrifice. A la fin du film Lyle sera mis à mort pour avoir commis l'adultère avec une étrangère. Il servira de bouc émissaire. On projette sur le bouc émissaire ce qui reste de sale après la purification et on le sacrifie. Chargé du péché, de la faute et du mal, il sera sacrifié. Ainsi disparaît le mal, l'antinarcissisme. Le sacrifice permet ainsi de se débarrasser de ce qui est impur et sale. Il sert aussi à défaire ou à réparer les culpabilités (la castration) par une espèce d'annulation de la faute ou de la tache. Le sacrifice satisfait alors le Surmoi en annulant la culpabilité. Le sacrifice du Christ ou le sacrifice des juifs de la Choa relève des mêmes processus de purification.

3 La notion d'introjection.

Lorsque le narcissisme du groupe est rétabli par le sacrifice, la communauté conforte son unicité par la communion. La communion a pour but de maintenir l'identité et la cohésion sociale et narcissique du groupe. On introjecte (= on mange) l'identité. On partage, comme le vin et le pain quotidien, le narcissisme du groupe. L'introjection sert à unir le narcissisme et les pulsions orales. On met en soi ce qui a été purifié. La communion sert à nier l'individualité en sorte que chacun se fonde dans le groupe. Tous les grands rassemblements de foules procèdent de ces processus d'identification de la masse au groupe. D'ailleurs le besoin de rassemblement de grandes foules est une des caractéristiques des sociétés non individualisées.

La communion est omniprésente à Rankin. Tout se passe sur la place publique. Tout le monde sait ce qui se passe dans chaque famille, jusqu'aux détails les plus intimes de la vie sexuelle. La prière à table, avant le repas, fait partie de ces rites de communion qui permettent de communier avec la communauté. On partage la boisson au bar. Chacun doit s'obliger d'aller aux rassemblements religieux de la messe (le mot messe signifie meeting). Dans le film les femmes rassemblées devant l'église jettent un regard de haine à Lyle qui va au travail au lieu d'aller à la messe.

Le narcissisme de Rankin est oral. On n'y supporte pas l'analité (c'est-à-dire la puissance individuelle) : tous les autres fermiers sont envieux de la puissance de Lyle riche propriétaire. On n'y supporte pas non plus la sexualité non liée à la maternité : les non conformes, tels les adultères ou les homosexuels par exemple, sont obligés de s'exiler.

Dans le film, on voit aussi comment la fête est l'aboutissement de la communion puisqu'elle commence par des agapes en commun sur la place du village. A Rankin, elle consiste à partager la citrouille et la pastèque. La citrouille qui lors de Halloween symbolise la communion aux morts; relie le village aux morts et le cimetière lui-même n'est pas entouré de murs comme si les morts communiaient, eux aussi, à la vie du village. Et si l'on va jusqu'au bout du fantasme, manger les morts aboutit à la réincarnation parce que manger la citrouille est aussi symbole du gros ventre de la grossesse. Et cela montre bien que la reproduction, la perpétuation de la race prévaut sur la sexualité. D'ailleurs le jeu principal consiste à attacher une queue à un âne dessiné sur un mur par manière de moquerie de la sexualité. De même le jeu qui consiste à croquer la pomme au fond d'un seau rempli d'eau est un jeu où la sexualité est orale comme autrefois pour Adam et Eve.

C'est dans ces conditions, bien contrôlées, que la communauté autorise la danse. La danse constitue un rituel sexuel de groupe qui, dans le meilleur des cas sert de danse nuptiale préparatoire à une sexualité individuelle autorisée par le groupe.

La notion de Moi groupal.

Lorsque la communion est assez évoluée, elle aboutit à former une espèce de Moi du groupe. L'unicité d'un groupe résulte du narcissisme que les membres du groupe mettent en commun et qui forme alors comme le Moi du groupe, l'identité du groupe. En d'autres termes, le groupe forme comme une famille élargie et projetée à l'extérieur dans la société, voire même dans le monde entier ou dans le cosmos. La politique est l'outil de gestion, la pensée de ce Moi de groupe. La politique (ou la démocratie) résulte d'une longue évolution de la société. La politique d'un groupe est la déléguée du Moi de ses individus mais il est souhaitable qu'elle soit plus élevée que la moyenne du groupe!

Le vrai chef représente le Moi groupal.

Dans l'ordre de l'évolution le vrai chef n'apparaît que lorsque le Moi du groupe est formé. C'est pourquoi il y a aussi un ordre d'évolution des chefs. Le Moi groupal ne peut être représenté par un empereur, un roi, un président, un directeur qu'à partir du moment où le groupe a fait son unité par un Moi groupal auquel chacun peut s'identifier. En Egypte par exemple les chefs étaient d'abord, des astrologues (sous l'égide du Dieu Soleil, l'Idéal), des chamans (sous l'égide des dieux de la mort et du Surmoi) puis des prêtres, des pharaons (= des dieux incarnés puis des prêtres rois) et enfin des rois ou des chefs de plus en plus réels et de moins en moins tout-puissants ou idéalisés… Les organisations sociales découlent de la forme des chefferies. Une société perverse aura un chef de bande à sa tête. Une société trop surmoïque aura un tyran à sa tête. Une société trop Idéalisée ou trop Idéologique aura un fasciste à sa tête. La forme des hiérarchies et les divers représentants et représentations découlent de l'Idéal, du Surmoi ou du Moi groupal. Un simple président ne peut advenir que si l'Idéal et le Surmoi ont réduit leur impérialisme! Soit dit en passant, plus un groupe est évolué moins il a besoin de hiérarchie rigide comme dans beaucoup de nos fonctions publiques. Une hiérarchie rigide résulte du sadisme du Surmoi.

II LE CONFLIT ENTRE VIE SOCIALE ET VIE INDIVIDUELLE.

Dans le genre de société que décrit Too Much Flesh, la vie individuelle n'a pas droit d'existence ou du moins elle doit être soumise à la loi du groupe Par illusion, un groupe pas assez évolué peut former comme un Moi tout-puissant et éternel. A lui seul la puissance et la gloire! Mais, en réalité, plus les individus sont puissants et plus ils ont de narcissisme, plus la société est forte dans sa puissance et dans son image.

. Il y a deux modes de vie individuelle qui sont une menace pour la vie de groupe.

La société se sent menacée par la propriété individuelle.

La puissance individuelle pourrait supplanter la puissance du groupe et de ce fait le groupe ne pourrait plus contrôler les individus. Lyle est propriétaire de presque toutes les terres du village. Le village a arrangé son mariage avec Amy pour que les autres paysans puissent avoir leur part. Mais cette puissance de Lyle lui vaut la haine des envieux du village parce qu'il prétend pouvoir faire ce qu'il veut sur ses terres. La lutte des classes n'est pas loin…

La société se sent menacée par la sexualité individuelle.

Cette économie sociale se sent aussi menacée par le plaisir. La vie pulsionnelle doit être réservée au travail et non au plaisir narcissique. Au bar on recommande à Lyle de travailler pour le bien du village plutôt que de s'occuper de ses plaisirs personnels. Juliette, son amante, d'ailleurs ne travaille pas. Sa vie c'est d'être amoureuse. Elle vit d'amour et de narcissisme. Lyle est séduit par ce mirage de ne pouvoir vivre que de sexe et d'air pur! Amy, sa femme, s'en rend compte et elle veut l'empêcher d'aller badiner à l'étang. Elle lui demande de plutôt s'occuper de la moisson qui n'attend pas. Le travail remplacerait le sexe!

Mais la vie individuelle, c'est avant tout la vie sexuelle. La sexualité individuelle, (et surtout si elle veut être libre) est une menace pour le groupe. La vie amoureuse, c'est deux en un. Dans le film, l'état amoureux donne progressivement à Lyle et à Juliette l'envie d'être à deux, indépendant de la société, d'où le courroux du village qui se sent provoqué… Le social, c'est au moins trois et la société se sent toujours lésée et exclue par la sexualité. La société se construit, en effet, au détriment de la vie pulsionnelle. On l'observe même chez les animaux. La ruche est un modèle de vie sociale. La vie sexuelle y est réduite à presque rien, seul un bourdon a droit à faire l'amour une fois dans sa vie et il est tué après. Les autres abeilles n'ont le droit que de travailler et même de mourir au travail puisque celles qui travaillent en été meurent au bout de 50 jours alors que les autres qui ne travaillent pas vivent plus longtemps!

Histoire des rapports entre individu et société.

Dans le cours de la vie, le rapport entre individu et société peut se décrire comme suit. La vie individuelle c'est un ou deux (le couple), la famille c'est trois à douze (une série limitée). Au-delà de 250 personnes environ, on est dans le groupe social et la foule.

A sa naissance, l'individu est seul et nu. Jusqu'à six ans, il n'aime pas la vie sociale car il préfère investir ses parents et faire sa place dans sa famille. Le narcissisme est familial. Le petit enfant ne peut pas investir un groupe plus grand qu'une famille. Il a besoin de cette vie individuelle qui seule lui permet de construire ses fantasmes et un Moi à nul autre pareil. Assez fort, il aimera investir la vie sociale vers l'âge de six ans. Il projettera sa famille sur les enseignants et sur ses copains ou copines et c'est l'âge où il aimera l'école. Progressivement, il quittera sa famille et, à l'adolescence, il remplacera sa famille par la vie de groupe d'adolescence (tout petit ou plus grand selon les enfants). Le groupe lui servira d'abord de miroir morcelé et de pulsions morcelées. Puis le groupe l'aidera à trouver l'unité de son image et à faire l'unité de sa propre puissance. La vie sociale deviendra essentiellement la vie de travail. L'adolescent quittera son groupe lorsqu'il voudra créer une vie de couple. Les ethnologues appellent cela le passage initiatique parce qu'il inclut le premier amour et la première relation sexuelle. Dans le film, notre héros fera ce passage vers les quarante ans! Il n'y a pas d'âge et, même, certaines personnes évitent toute leur vie de faire ce passage…

Le rôle positif de la société.

Une société évoluée multiplie la puissance de ses individus et la leur rend sous la forme du travail ou de la richesse ou sous la forme de la sécurité intérieure ou extérieure. En retour cela suppose que ses membres aient intégré leur puissance et leur valeur individuelles. C'est une loi simple : la valeur d'un groupe repose sur la valeur de ses individus.

La société donne aussi un narcissisme positif à ses membres sous la forme par exemple d'une certaine reconnaissance ou d'un projet commun pour l'avenir. En société, l'identité est libérée de son étroitesse et le narcissisme prend ses vraies dimensions, ne serait-ce que sous la forme des relations entre amis ou de la culture. En retour cela suppose que les individus aient intégré leur narcissisme individuel et la belle image de leur propre identité. Là aussi, l'identité et le narcissisme d'un groupe reposent sur l’interaction avec le narcissisme que les individus peuvent lui apporter. Et la force de la psychanalyse provient de sa capacité à aider l'individu à construire un projet de vie assez narcissique pour lui donner un sens…

C'est pour toutes ces raisons qu'une société évoluée favorise au maximum la vie individuelle et dès lors l'individu n'a pas peur de l'intégrer.

III LES RAPPORTS SOCIETE ET Vie Sexuelle.

Les rapports société et sexualité à Rankin.

Le drame éclate à Rankin lorsque Lyle et Juliette commettent l'adultère. La société Rankinoise est subitement bouleversée dans son fonctionnement par le comportement sexuel peu conforme d'un de ses habitants. Le social est mis à mal par le sexuel et la lutte devient féroce.

L'adultère menace le social au plus fort. Nombreuses sont les sociétés dans lesquelles le meurtre des amants fait parti des rites de sacrifices institutionnels parce que le schéma relationnel de la société est menacé. En effet qui dit relation, dit sexualité.

Les rapports société et sexualité en général.

Freud disait déjà qu'à un niveau donné de leur évolution, les sociétés étaient régies par une espèce d'Œdipe groupal. Nous avons constaté qu'à Rankin tout le monde se devait d'être conforme à un certain schéma imaginaire. C'est justement l'Œdipe qui tire les ficelles de ce schéma imaginaire. L'Interdit de tuer son Père est à l'origine de la Loi. Désirer sa Mère est à l'origine de la Foi ou autre projection narcissique. Cet Œdipe groupal régit, d'une part, ces désirs et ces projections dans l'avenir du groupe qu'on appelle l'Idéal. D'autre part il gère tous ces interdits et toutes ces Lois auxquels on a donné le nom de Surmoi. Il suffit à un groupe d'imposer son Idéal et de contrôler le Surmoi des individus pour qu'il soit maître de son organisation. Cela permet aussi à la société de jouer les jeux des instincts de vie et de mort. Et la sexualité est issue de l'instinct de vie!

Les places respectives des femmes et des hommes découlent aussi de l'Œdipe du groupe. Une société est matrilinéaire, patrilinéaire, polyandrique ou polygamique selon la forme de sexualité de ses individus. Beaucoup de personnes (et même de psychanalystes) sont choquées lorsqu'on leur dit que l'évolution d'une société est fonction de la sexualité de ses individus et que l'opposition entre groupes et vie individuelle guide l'évolution d'une société donnée. Il s'agit bien sûr, non d'une sexualité animale mais de celle qui fait la synthèse la plus évoluée entre le narcissisme et les pulsions, celle qui est au-delà de l'Œdipe.

Dans notre société qui s'est relativement libérée de l'Œdipe groupal en le dépassant, nous avons de la peine à imaginer la tyrannie qu'une société peut exercer sur la vie amoureuse des individus. Les circoncisions, les excisions, les mariages forcés ou encore les intégrismes animistes sont des expressions de cette conformité à un mauvais schéma Oedipien social… Les récents événements en Afghanistan nous montrent, à titre d'exemple, les rapports de force étroits entre ces femmes complètement bridées dans leur sexualité et cette société qui n'a même pas encore atteint la phase Oedipienne. Combien de jeunes doivent affronter leur famille ou leur village pour mener leur vie amoureuse à leur guise!

Ce que la société interdit dans la sexualité c'est le plaisir et le narcissisme à deux.

D'une manière plus précise, le vrai facteur d'individualisation résulte de cette fonction que les psychologues nomment "la cénesthésie" et qui est plus communément désignée par des termes comme la tendresse, la chaleur, la douceur, les caresses ou le contact par la peau. Lorsque la cénesthésie fait sa synthèse avec le narcissisme ce sont le corps et l'image qui font leur unité. Cette synthèse est la seule à procurer le plaisir. La nature est ainsi faite qu'il faut être à deux pour réaliser cette synthèse. Ce vrai plaisir fait peur aussi bien à la société qu'à l'individu parce que ce sont les systèmes psy les plus évolués qui sont mis en jeu par ce principe du plaisir. Le jeu du narcissisme et des pulsions sexuelles est un échange entre l'image (l'identité) et le corps et ce jeu-là, exige un Moi fort dans sa puissance et dans son narcissisme!

Malheureusement la sexualité est souvent vécue comme une effraction dans la pureté du narcissisme aussi bien individuel que groupal et non comme une synthèse. C'est pourquoi les sociétés du niveau d'évolution de celle de Rankin préfèrent admirer la virginité des femmes. Virginité veut dire autonarcissisme. Elle signifie aussi que la femme est réservée au Père Social. Tous les rites d'initiation (comme l'excision ou la circoncision ou les bizutages ou même les concours de passage comme le bac ou autres) sont une façon de réserver à la Mère et au Père Social (et autres Pères Noël), l'initiation des jeunes gens et la défloraison des jeunes filles. Le corollaire masculin de la virginité est l'autoérotisme qui s'exprime par la masturbation. Aussi bien l'homosexualité que l'hétérosexualité sont pour certaines sociétés. Seule la procréation est recommandée, le but principal étant la survie de l'espèce. Mais l'enfant qui naîtra sera l'enfant du Père Social (voire de Dieu le Père lui-même!), l'enfant de la société en somme. Dès lors cette société ne fonctionne que sur le mode social et non individuel. Plus les individus fuient leur sexualité, plus il y a nécessité de social et d'état.

Une société peut devenir perverse.

Lorsque la sexualité des individus est pervertie le groupe entier devient pervers. Au fascisme correspond une certaine perversion sexuelle. On dit que Hitler, Staline, Mussolini, Mao avaient tous une sexualité très perverse. La perversion résulte de tous ces fantasmes qui veulent faire croire que le phallus anal, fait d'excréments, est un meilleur phallus que celui du Père.