LES COMPORTEMENTS INDIENS : ÉVOLUTION ET STRATÉGIE

(analyse typologique)  

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Cet article a été écrit au début de l'année 1989, alors que Résistance indiennes était sous presse. Il poursuit la réflexion menée dans cet ouvrage et divers articles sur les comportements indigènes face aux agressions subies dans le contexte des contacts interculturels ou interethniques.

 

Face à la Conquête du Nouveau monde par les Européens, les peuples indigènes d'Amérique ont adopté des comportements variés que nous avons eu l'occasion de définir et classer. Dans Résistances indiennes en Amérique, nous cernions neuf types d'attitudes qui, bien que chronologiquement et géographiquement non spécifiques, tendaient néanmoins à s'ordonnancer dans le temps ou dans l'espace autour de trois phases et de trois aires principales. Dans Activisme ou inertie (article paru en 1989), en revanche, nous réduisions le décompte à quatre types que nous désignions sous les termes suivants : la passivité du renoncement (C1), la passivité active (C2), l'activisme intégriste (C3) et l'activisme progressiste (C4). Dans un dernier article intitulé De la contrainte à l'intention, nous reprenions cette typologie dans l'idée d'expliquer les comportements observés et de montrer qu'au delà des apparences, la volonté de résistance à l'assimilation ou à l'ethnocide pouvait être plus répandue que l'attitude des peuples concernés pouvait le laisser croire.

Pour utiles qu'elles soient, toutes ces classifications laissent cependant derrière elles un sentiment d'insatisfaction. C'est pourquoi nous ressentons le besoin de revenir sur le sujet pour tenter, à la suite de nouvelles lectures ou réflexions, d'affiner encore la perception des réalités que nous cherchons à cerner. Dans nos travaux antérieurs, nous avions ainsi eu le tort d'écarter un peu hâtivement le cas des Indiens dits collaborateurs sous le prétexte que leur assimilation rapide leur retirait toute spécificité indienne, ce qui les situait a priori hors sujet. A la réflexion, on s'aperçoit que cette collaboration (désignons la comme comportement C5) ne se confond pas avec la passivité du renoncement (C1) et que, s'il y a disparition à terme de l'Indien par assimilation, le comportement observé n'en est pas moins le produit d'une stratégie foncièrement indienne. Pour intégrer cette 5ème attitude dans notre réflexion, nous nous proposons donc de reprendre nos analyses et de changer les angles d'approches ou les critères de classification. Pour cette fois nous nous intéresserons davantage à l'origine sociale des individus, choix qui nous conduira par ailleurs à reconsidérer le rôle de l'intention, celui du caractère ou de la psychologie collective qu'un peuple peut développer dans le cadre de sa culture ; de là nous tenterons d'évaluer les types d'acculturations qu'entretiennent de telles données.

Les peuples natifs peuvent se distinguer par le comportement qu'ils ont adopté face à la Conquête et au contact avec la civilisation européenne. Il y eut des communautés plutôt passives, d'autres plus actives ; certaines furent hospitalières, d'autres indifférentes, les unes furent ouvertes quand leurs voisines se montrèrent plus exclusives. Chaque groupe avait sa personnalité qui s'est exprimée au travers d'attitudes distinctes. Ces comportements, cependant, ne sont pas restés irrémédiablement figés. Ils ont pu évoluer, d'une génération à l'autre ou en fonctions d'événements qui affectaient les communautés. Au sein d'un même groupe affichant plutôt tel ou tel profil, rien n'empêchait par ailleurs l'existence d'individus (plus ou moins marginaux) adoptant des attitudes spécifiques. La reconnaissance d'un penchant collectif ne doit pas préjuger des cas particuliers.

Si on passe au niveau individuel, l'analyse des comportements devient ingérable. Il n'y a plus que des cas particuliers dont seules des études monographiques peuvent rendre compte. Les travaux de Serge Gruzinski permettent cependant d'élaborer un classement des comportements selon l'origine sociale des individus. On peut ainsi distinguer les comportements de "l'aristocratie", ceux de la "plèbe" et ceux des "notables". Face à l'irruption de l'étranger dans leur univers, les aristocraties indiennes du Mexique se sont d'abord mobilisées pour résister, adoptant ainsi l'attitude de type C3 (activisme intégriste). Pour elles, il s'agissait de lutter contre un ennemi qui mettait en danger l'équilibre et l'indépendance de la société qui était la leur. Cette noblesse mobilisa ainsi toutes les énergies pour défendre son intégrité (culturelle, politique, religieuse…) menacée. L'ampleur et la nature même de la défaite souligna vite, cependant, la vanité de cette résistance et conduisit bientôt ces aristocraties à la collaboration (type C5). Cette attitude était commandée par la volonté de survivre physiquement, mais socialement aussi (cf. Gruzinski page 90) en participant à l'élaboration d'une nouvelle société et culture, attitude qui leur permettait d'espérer défendre leurs privilèges et leurs rangs (Ibid., page 88). C'est le choix qu'on retrouve aussi bien chez Don Talayesva, Ours-Debout, Tahca Ushte et d'autres fortes personnalités indiennes quand ils recommandaient à leurs héritiers de s'initier aux techniques et habitudes des Blancs pour mieux défendre leur identité indigène. Pour ces leaders, il s'agissait d'accepter de nouvelles normes, voire de s'intégrer à un univers réactualisé pour mieux préserver ce qu'ils estimaient être essentiels.

De son côté, la plèbe commença aussi par résister (attitude C3). Elle y était amenée de facto par soumission aux autorités traditionnelles (l'aristocratie) ; par peur, aussi, de l'étranger et des mystères qui l'entouraient ; par attachement enfin aux seules valeurs, habitudes et autres références qui étaient les siennes. Mais la défaite l'orienta bientôt vers deux types de soumission ou passivité : celle du renoncement (C1) pour tous ceux dont les attachements socioculturels étaient irrémédiablement sapés par le traumatisme issu de la Conquête. Pour ceux là, il fallait rompre avec un passé définitivement compromis et s'efforcer de reconstruire en s'adaptant par l'assimilation (forme de malinchisme). Pour les autres, la défaite ne remettait pas en cause le bien fondé des anciennes croyances ou coutumes ; seules l'incompétence ou la trahison des anciennes autorités étaient jugées responsables. Soumise par la supériorité militaire et politique des étrangers, la population qui pensait en ces termes se replia alors dans la passivité active (C2), attitude consistant à perpétuer discrètement (sous couvert d'une apparente conversion aux nouvelles normes) l'essence d'une Coutume qui se réactualisa toutefois en fonction de multiples processus d'acculturation tels que les décrits Serge Grusinski (cf. les survivances idolâtriques). Quant aux notables (ces individus qui parvinrent à se créer une place dans la société coloniale qu'ils n'auraient jamais eu dans le cadre préhispanique), leur souci de supplanter l'ancienne aristocratie, d'accéder aux pouvoirs, de se faire une place au soleil puis de défendre les positions acquises à la faveur des bouleversements survenus, toutes ces ambitions les conduisirent soit à collaborer (C5) et à s'assimiler en reniant toute référence au passé (malinchisme) soit à l'activisme progressiste (C4) qui consiste à collaborer pour s'intégrer mais tout en maintenant une différence (aztéquisme) susceptible de justifier à terme une revendication autonomiste ou indépendantiste (même si l'objectif n'est pas formulé en ces termes très anachroniques). Si leur revendication ultime buta sur un refus sans appel, ils courraient plus que d'autres le risque, cependant, de s'enfermer dans un activisme intégriste (C3). Les notables, qui furent en réalité les principaux promoteurs d'une néo-culture métisse (celle de l'indigénitude), ont pu alors rejoindre certains héritiers de l'aristocratie déchue et devenir en quelque sorte des manipulant / manipulés dans la mesure où ils tentaient de puiser dans l'arsenal de la culture européenne tout ce qui pouvait leur paraître utile à leurs intérêts tout en faisant (produit inconscient de la colonisation de leur imaginaire) le jeu de la puissance coloniale.

Ainsi la variété des comportements peut elle être définie en fonction des clivages d'origines socio-politiques ; ils peuvent tout aussi bien être d'essence socioprofessionnelle, sexuelle ou liés à l'âge. Hors de toute étude approfondie, nous pouvons parfaitement imaginer a priori un comportement plus actif des guerriers que de la part des paysans ; plus progressiste de la part des lettrés (fascination du savoir) ou des artisans - commerçants (fascination technologique et intérêt économique) et plus conservateur quand il vient des militaires (par fonction de défense) ou des prêtres (dont l'influence est minée par la puissance supposée des divinités ennemies) ; elle pourrait bien être aussi plus violente et suicidaire chez les hommes et les plus jeunes, plus têtue, discrète et préservatrice de la part des femmes ou des gérontes. Il y a encore, dans ce domaine, matière à de nombreuses études et développements. Mais ces essais d'analyses internes aux groupes tendent surtout à montrer que la diversification des comportements au sein d'une même communauté comme entre deux peuples voisins dépend essentiellement de l'intention du groupe ou de l'individu concernés ; autrement dit de leurs stratégies. Alors, qu'elles soient conscientes ou non, individuelles ou collectives, la question se pose : comment définir ces intentions et comment associer chacune d'entre elles à un comportement type ?

L'analyse des intentions montre que celles ci sont innombrables. Le travail de Serge Gruzinski permet d'en repérer au moins une dizaine : survivre socialement (p.90), affirmer sa singularité (pp.40, 125, 322), défendre ses biens (p.140) ou affirmer ses droits (pp.157 et 171), échapper à la dépendance (p.224), conquérir le ou un pouvoir (pp.85, 281, 289, 347), gagner de l'argent (p.287)…etc. Bref, le champ des intentions est vaste. On s'aperçoit, cependant, que ces dernières tournent toujours autour de trois objectifs que nous avons déjà présentés dans un article intitulé De la contrainte à l'intention : la priorité stratégique de l'indigène est soit de survivre, ce qui le conduit à préférer les attitudes passives (type C1 ou C2) ; soit d'être et de rester fidèle à lui même en optant pour la discrétion (C2) ou en acceptant la fuite en avant de la résistance intégriste (C3) ; soit d'exister socialement en choisissant les opportunités offertes par la conjoncture, ce qui précipite la collaboration (C5) en vue d'une émancipation ultérieure (quand l'acculturation est encore faible) ou l'activisme progressiste dans l'idée d'une intégration sans assimilation (C4). Nous avions souligné antérieurement que toutes ces stratégies, à l'exception de celle liée à la passivité du renoncement (C1), exprimaient une commune volonté de survie indianiste. La collaboration (C5) n'échappe pas à la règle, dans la mesure où l'intention n'est jamais de s'assimiler mais d'assimiler un certain nombre de traits culturels extérieurs afin de pouvoir reconquérir plus tard les privilèges perdus ou menacés. Qu'une telle tactique n'atteigne pas au but escompté ne change rien au problème.

Ceci étant rappelé, on peut remarquer qu'une même intention ne détermine pas absolument un même type de comportement. Ainsi, la volonté de survie physique peut-elle aussi bien se faire par C1 que par C2, quand le désir de préserver une singularité culturelle peut se traduire par un C2, un C3 ou un C4. L'intention n'est donc pas une condition suffisante dans la détermination des comportements. Ces derniers sont conditionnés par de nombreux autres paramètres parmi lesquels il faut compter l'intention que le colon ou membre de la société dominante oppose à celle de l'indigène, le caractère ou la psychologie des différents protagonistes du contact ou encore la durée de celui-ci.

Les colons ont opposé (ou leurs descendants opposent) aux Amérindiens trois types d'attitudes déterminantes : génocidaire, ethnocidaire ou (plus rare) intégrationniste. La première est caractéristique de l'exclusivisme anglo-saxon ou s'exprime à l'occasion des innombrables massacres qui ponctuent l'histoire indienne des deux Amériques. Contre la destruction systématique qui les menace, les Indiens n'ont pas le choix : ils sont alors contraints à la résistance active (C3). Si l'exclusion se contente de rejeter l'Indien au delà des la frontière ou dans l'enclos des réserves, ils peuvent éventuellement se replier dans la résistance passive (C2). Mais nous ne sommes déjà plus tout à fait dans un système génocidaire. L'agression ethnocidaire est plus conforme à l'esprit inclusif des Latins ou à la modernité contemporaine. Elle est l'expression d'une politique d'assimilation, plus humaine sans doute dans la mesure où elle accepte la survie physique de l'Indien ; mais elle est bien destructrice puisqu'elle lui refuse le droit à la survie en tant qu'Indien. Face à cette agression culturelle et au refus de la différence, l'indigène est plus libre de choisir un comportement conforme à ses propres intentions parce que la violence qui lui est faite est moins radicale. Il peut donc opter pour la résistance active (C3) ou passive (C1) comme pour la collaboration (C5), tout dépend de la nature de ses priorités. Le plus souvent, cependant, se met en place un jeu subtil de passivités actives (C2) qui permet à l'Indien de préserver une différence sans qu'il y paraisse de trop. Dans le cas intégrationniste, enfin, quand l'autorité établie accepte non seulement la survie de l'indigène en tant qu'homme mais aussi une certaine forme d'autonomie culturelle dans le cadre d'un statut spécifique, les communautés optent plus souvent pour la collaboration (C5) ou pour l'activisme progressiste (C4). Il faut des circonstances exceptionnelles et plutôt paradoxales pour qu'on assiste à un dérapage vers les formes de la résistance (C2, C3) dans la mesure où celle-ci serait par trop suicidaire.

Les comportements sont les résultantes d'une combinaison d'intentions plus ou moins contradictoires; mais ces intentions sont en partie surdéterminées par la personnalité socioculturelle de la communauté ou des individus qui la composent. L'intention ne suffit pas. Elle peut être contrariée à tout moment par toutes sortes de tabous, impératifs, inhibitions ou traits de caractères spécifiques. L'analyse des comportements se doit d'intégrer le paramètre culturel et socio-éducatif si elle veut pouvoir proposer une explication cohérente des réalités qu'elle observe. Cette remarque oblige à considérer chaque société pour elle même : La théorie culturaliste des "modèles de culture" déterminant une "personnalité de base" a sa vérité, à condition de la provincialiser, de la relativiser, de la dialectiser, souligne Edgar Morin. En effet, ajoute-t-il, l'héritage culturel offre le modèle d'une personnalité idéale et favorise statistiquement l'émergence des traits qui lui correspondent. Mais l'hérédité génétique ne se laisse pas réduire et peut se montrer rétive ce qui établit une très grande diversité dans les résultantes des combinaisons, tant au sein de la communauté même (apparition de déviants que peuvent être les collaborateurs comme des leaders intégristes ; C3, C4 et C5) qu'entre les groupes différents. De ce fait, tous les comportements sont possibles et l'analyse doit être ramenée à chaque cas particulier, à chaque société, voire à chaque individu. On peut toutefois s'inspirer des travaux de Margaret Mead pour définir des types culturels ou caractérologiques. Pour commencer, nous en retiendrons trois : le type que (par analogie avec les classifications de Margaret Mead) nous appellerons Arapesh-mansos qui produit des être doux, laborieux, solidaires et inhibés, particulièrement vulnérables face aux conflits internes et peu aptes à rivaliser avec leurs voisins ou ennemis (pp.148-149). Ce type d'individus ou les groupes qu'ils composent sont plutôt voués à la disparition pure et simple, sinon à l'assimilation. Leur résistance est passive (C1). Un second type dit des Mundugumor-barbaros serait représentatif, au contraire, de la résistance active (C3) ou de la collaboration tactique (C5) des aristocraties désireuses de sauver leurs anciens privilèges. Ce deuxième type concerne plutôt celui qui, préférant lutter que s'adapter, accueille la nouveauté sans souplesse. L'individu qui adopte cette attitude est souvent quelqu'un qui a été élevé dans l'adversité et la violence des relations humaines. L'invasion étrangère ne le désarme pas (cf. pp.143-145) ; il prend, au contraire, un certain plaisir à la guerre qui l'oppose à l'étranger et, pour lui, c'est toujours un beau jour pour mourir. Le type Samoan-chingados, enfin, caractérisé par l'ouverture, la souplesse et une très grande capacité d'adaptation, qualités liées à un caractère sans passion, à une faible confiance en soi et à une inclination aux commérages malicieux, à la calomnie et à l'intrigue politique habile (pp.140-141). Ce Samoan-chingados qui a réalisé l'une des adaptations les plus efficaces à la pression de la civilisation occidentale (p.142) est le modèle même de l'activiste progressiste (C4) ou du collaborateur métis (C5). Cette approche caractérologique peut encore être affinée si on y intègre l'appréciation de tendances dionysiennes ou apolliniennes telles que les définit Ruth Bénédict. Les sociétés dionysiennes pencheraient plutôt pour des attitudes passionnées ou intégristes de type C2, C3 quand les apolliniennes s'exprimeraient davantage à travers des comportements de type C4 ou C5.

Toutes ces déterminations d'origine socio-éducative ou culturelle sont essentielles ; mais elles ne sont ni absolues ni figées. Elles sont elles-mêmes atténuées par la durée, laquelle permet aux déviants (collaborateurs ou intégristes) de s'affirmer, d'influer peu ou prou sur les autres membres de la communauté, de favoriser les processus d'acculturation et d'innovation (c'est-à-dire d'évolution et mutation). Dans un groupe de type Arapesh - mansos ou Mundugumor - barbaros, il existe toujours des personnalités "anormales" qui infirment la règle, l'enfreignent et forcent les autres membres du groupe à se définir par rapport à elles et à changer quelque peu leur façon d'être ou de concevoir leur environnement. De ce fait même, le groupe évolue avec le temps. Le changement ainsi introduit par la durée et les influences ou acculturations que celles-ci autorisent permet-il de définir une chronologie des comportements ? Il n'y a pas de règle en ce domaine : toutes les évolutions sont possibles. Un modèle peut toutefois être élaboré : à la première génération, le sentiment d'insécurité, l'attachement à la culture traditionnelle face à l'agression extérieure puis la défaite et les traumatismes qu'elle entraîne, génèrent plutôt des résistances actives (C3) ou des collaborations tactiques (C5). A la seconde génération, après l'effondrement des anciennes aristocraties et alors que s'affirment les phénomènes de reculturation, ce sont les passivités actives de la plèbe (C2) et une nouvelle collaboration de notables (C5) qui se mettent en place. Enfin, à la troisième génération, quand la reculturation s'achève au profit de néo-cultures capables de s'auto-identifier et que, par expropriation, s'ouvre le temps de la décolonisation de l'imaginaire définie par Serge Gruzinski, on assiste alors soit à des résurgences d'activisme intégriste (C3) soit au développement de celui progressiste (C4).

Ainsi les comportements sont-ils déterminés par des combinaisons extrêmement complexes. Une multitude de paramètres doit être prise en compte et chaque cas doit être analysé pour lui-même. On remarque cependant que, quelle que soit l'origine sociale, l'intention prioritaire, l'éducation reçue ou le poids des acculturations, plèbes, aristocraties ou notables, peuples dociles ou forcenés, première, seconde ou troisième génération, tous opposent des attitudes de résistance. La collaboration est tactique, l'indifférence ou la passivité trompeuse, la négociation intéressée ; mais dans chaque cas, l'indigène ne cherche jamais qu'une seule chose : à rester lui-même, à rester indien. Seule la passivité du renoncement (attitude C1) fait exception, mais elle est l'expression d'une mort indigène déjà accomplie. Il faudrait par ailleurs mesurer ce que représente ce comportement quantitativement parlant. Mais est-il seulement possible d'évaluer un telle réalité quand ceux qui s'adonnent à un tel comportement restent difficilement repérables ?

  Jean-François Lecaillon

NOTES : pour retourner au texte, cliquez sur le lien

Résistances indiennes en Amérique, L'Harmattan, Paris 1989.

Activisme ou inertie ; du sort des minorités par référence à leur comportement, in Trace, CEMCA Mexico, juin 1989, n°15.

De la contrainte à l'intention, ou la volonté de résistance au delà des apparences, Inédit.

Gruzinski, Serge : La colonisation de l'imaginaire. Société indigène et occidentalisation dans le Mexique du 16ème - 18ème siècle, Gallimard, Paris 1988.

Intégriste : le terme est pris ici dans un sens strict. Il ne s'agit pas d'évoquer l'attitude d'un groupe désireux de réactiver une tradition ancienne face à une version plus moderne ou récente de la même tradition, mais celle d'un même groupe luttant pour la préservation de son identité menacée par l'agression d'un intervenant extérieur à elle-même.

Malinchisme : notion relative à la Malinche, compagne indienne de Cortez qui lui servit d'interprète ; elle sert à désigner les Indiens qui rompent avec leur communauté et se rallient ainsi à l'ordre espagnol. Voir Octavio Paz, le labyrinthe de la solitude, Gallimard 1950.

Gouy-Gilbert : les Yaquis du Sonora ; un cas de résistance indienne, Fédérop, Lyon 1983. Nous reprenons l'idée de "manipulé - manipulant" que Cécile Gouy-Gilbert utilise à propos des Yaquis pour l'inverser.

Paz, Octavio : Une planète et 4 ou 5 mondes, Gallimard Paris 1985. Il y définit un exclusivisme anglo-saxon par opposition à l'approche plus inclusive des Espagnols.

Morin, Edgar : Le paradigme perdu : la nature humaine, Seuil Paris 1973, page 184.

Mead, Margaret Mead : L'un et l'autre sexe, Denoël / Gonthier, Paris 1966.

Bénédict, Ruth : Échantillons de civilisations, Gallimard Paris 1950.

Dans Résistances indiennes, nous présentions déjà un essai de chronologie des comportements.

La notion d'expropriation est définie plus longuement dans Résistances indiennes.

 

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