Nouvelle adresse : a http://www.liberation-de-paris.gilles-primout.fr/

 

 

 

Empruntons ces quelques lignes à Camille Vilain, auteur d'un journal pendant la Libération de Paris : "Quand le canon tonnait aux Gobelins"
L'engagement du Pont d'Austerlitz

Vers 16h30, ce jour, des voitures blindées (automitrailleuses allemandes) montent et descendent le boulevard de l'Hôpital. Le bruit des fusillades proches est maintenant ininterrompu. On se signale l'arrivée des voitures dangereuses. Je fais garer les gens dans les couloirs d'immeubles à chacun de leurs passages.. Il fait très beau et la foule est nombreuse dehors.

Il se passe quelque chose vers la place d'Italie où les coups de feu crépitent. Soudain, venant justement de cette direction, un gros tank suivi de quatre automitrailleuses (chenillettes) descend le boulevard. Il s'arrête devant l'hôpital de la Pitié. Trois coups de feu claquent sans préavis. Heureusement tout le monde s'est abrité. La caravane poursuit sa route, la voici au pont d'Austerlitz; elle semble se diriger vers la gauche, sur le quai. Non ! Brusquement la tourelle du tank a tourné et plusieurs rafales de mitrailleuse lourde sont tirées dans la foule qui, de nouveau, a envahi le boulevard.

En désordre, on fuit vers les immeubles. A mon côté, une jeune fille s'abat, la jambe brisée par une balle. Avec l'aide d'un voisin, nous l'étendons dans le couloir d'une maison. A grands cris, du secours est demandé à l'hôpital en face, mais on ne peut traverser le boulevard qui va être balayé pendant une heure, presque sans interruption, par des rafales. Malgré cela, cependant, un infirmier réussit à transporter la blessée jusqu'à la Pitié sur un brancard roulant.

Trois hommes, surpris par la mitraillade, sont restés plus d'une demi-heure, abrités seulement par un arbre du boulevard, sans pouvoir bouger de leur dangereuse position.

Pendant ce temps, des coups de grenades se font entendre à Austerlitz. Du chalet restaurant du Jardin des Plantes monte une fumée noire et sortent des flammes. Des voitures de pompiers passent ... Quelques automitrailleuses menaçantes circulent encore. On s'abrite. Une voiture de la Préfecture annonce par haut-parleur : "C'est fini ! Ne tirez plus !" Il doit être 17h30.

Un quart d'heure plus tard je suis place Valhubert, lieu du combat. Une auto de la Préfecture achève de brûler. Les flammes lèchent les kiosques d'autobus proches qui sont béants et à demi brisés, ainsi que la barque de bois de la marchande de friandises pour les enfants, à l'entrée du Jardin. Le long de la grille d'honneur du Jardin des Plantes, une énorme flaque de sang, des débris, de la matière cérébrale. Un morceau de pain échappé des mains d'une victime traîne à terre. Un arbre a été coupé net par les rafales continues, les grilles du Jardin sont tordues, certains barreaux arrachés ou rompus par les balles.

 

 

 

 

aujourd'hui sur la grille du Jardin des Plantes nous pouvons découvrir cette plaque commémorative.

Sur les immeubles, des traces d'éclats, des trous de projectiles. Les carreaux sont brisés. Du chalet restaurant, à la maçonnerie noircie, s'élève toujours une lourde fumée. Tout l'intérieur du rez-de-chaussée, comme vidé, a été la proie du feu.

Il m'est impossible, malgré ma diligence, d'obtenir des précisions concordantes sur l'origine du combat. Je recueille trois versions :

1) Des coups de feu seraient partis de la grille du Jardin des Plantes où étaient embusqués des FFI.

2) Suivant un autre témoin, des FFI ayant tiré du chalet, les Allemands ont riposté à coups de grenades.

3) Un troisième témoin m'affirme qu'il s'est produit un malentendu, les boches ayant ouvert le feu sur une voiture de la Préfecture qui venait annoncer la trêve (*)

Il semble certain que les Allemands ont empêché les pompiers d'approcher de suite du chalet en feu. Hélas ! les victimes sont nombreuses. Le lendemain les services de la Mairie (tenue par la Résistance) annonçaient officiellement que trente-deux morts avaient été relevés place Valhubert.

(*) Les voitures de la Préfecture de police ne sillonneront les rues de la capitale pour annoncer la trêve que le lendemain 20 août ... (lire)

 

La plaque commémorative indique que le gardien de la paix Perrony et trente autres français ont trouvé la mort en ces lieux le 19 août 1944.

Qui sont ces trente autres français ? La recherche est difficile car l'hôpital de la Salpêtrière, tout proche, est occupé par les Allemands et les victimes n'y ont pas été transportées. Les listes d'admission établies début septembre ne nous seront donc d'aucune utilité. Emmanuel Perrony, par exemple, atteint de deux balles dans la tête, est évacué sur l'hôpital Saint Antoine.

Au cours de mes lectures et de mes investigations j'ai quand même pu relever :

- Georges Doriemedov, 36 ans, membre de l'Union des Patriotes Russes

- Galina Doriemedov, 28 ans, son épouse née Redko

Grièvement blessés, ils sont transportés au poste de secours du Musée des Colonies où ils décèdent le lendemain. Ils seront inhumés au cimetière de Thiais.

- Christian Joy, artiste fantaisiste au théâtre de l'A.B.C

- Marco Lazard, 19 ans, relevé sur le pont d'Austerlitz et conduit à l'hôpital Sainte Barbe où il décède

- "Robert", d'origine roumaine

- Simon Fred, alias Michel, alias Richard, de son vrai nom Albert Zaltzerman, juif roumain des FTP MOI, chef régional inter-régions envoyé à Paris en mai 1944 par la Brigade Carmagnole Liberté dont il était l'un des responsables. (renseignements aimablement fournis par le journaliste Michel Grosman).

 

Emmanuel Perrony

 

 

 

 

 

 

 

Michel Perrony, le petit-fils d'Emmanuel, a bien voulu nous confier ces documents.

 

 

Insigne FFI n° 183907, Commission militaire du Conseil National de la Résistance (ex-COMAC), signé Kriegel-Valrimont

Pseudonyme : Félix Poulet

 

 

Groupe Libération du 5ème arrondissement du capitaine Clavier

Curieusement ce document le dit tué lors des combats de la Mairie du 11ème.

 

 

Chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume, décret du 30 décembre 1944.

 

 

Photographie prise devant le commissariat du 5ème, à l'occasion de l'inauguration d'une plaque commémorative en présence des veuves des policiers de l'arrondissement tués lors des combats de la Libération de Paris.

 

 

La plaque commémorative

 

Gaston Thibous                                       Georges Rouze

Emmanuel Perrony                                   Maurice Roux

Alexandre Massiani                                  André Vannereau

 

Vous pourrez lire ici les circonstances de la mort de Gaston Thibous, Georges Rouze, Maurice Roux et André Vannereau
Alexandre Massiani, quant à lui, a été abattu le 19 août, vers 13h30, Place du Panthéon alors qu'il surveillait les mouvements de la garnison allemande du Sénat. Transporté à la Maison de Santé des Gardiens de la paix, il y décèdera le surlendemain.

 

Laissons la parole à Louise, fille aînée d'Emmanuel Perrony :

 

J'avais 18 ans à l'époque; nous habitions 26, boulevard Saint Marcel dans le 5ème. Mon père ne parlait jamais de sa vie professionnelle au commissariat de police, ni des difficultés de l'occupation. Ses activités dans la Résistance ont certainement fait l'objet d'une dénonciation puisqu'un un jour la Gestapo se présenta pour fouiller l'appartement. Dans ma chambre il y avait un petit coffre verrouillé. Les hommes voulurent voir ce qu'il contenait. Ma mère m'ordonna de leur donner la clef ... ils ne n'ouvrirent pas. Heureusement pour nous, ils n'ont pas découvert les faux papiers que mon père conservait dans ses chemises pliées sur une étagère de l'armoire et dans le berceau de ma soeur Madeleine.

Mon père a été convoqué rue des Saussaies, au siège de la Gestapo. En nous embrassant il nous déclara : "Je ne reviendrai pas ..." Ils le gardèrent deux jours.

Il fut alors décidé que ma mère, mon frère Robert, 16 ans, et ma soeur Madeleine, 1 an, iraient se réfugier à Briel sur Barse (Aube). Munie, grâce à mon père, d'un faux certificat médical (maladie osseuse) je continuais de travailler chez un dentiste à Paris.

C'est le 25 août 1944 que des voisins vinrent me trouver pour m'annoncer sa mort. Je suis allée reconnaître son corps à la morgue... Il y avait beaucoup de cercueils ... C'est la première fois que je voyais un mort.

Un peu plus tard je me suis rendue à Briel sur Barse pour faire part du décès de papa à la famille. Ma mère a tout de suite compris quand elle m'a vue en noir ... Mon frère Robert se battait avec les résistants du département; il s'engagea ensuite dans l'armée et plus tard devint, lui aussi, gardien de la paix.

 

Un grand merci à Louise qui a bien voulu nous faire partager ses souvenirs ainsi qu'à Michel, son neveu, qui les a recueillis pour nous.

retour