A. Réponse autrichienne à la demande de cessation temporaire des hostilités, faite par le roi le 10 janvier 1916.    
       
 

Sur la position, le 12 janvier 1916
Au haut commandement monténégrin,

À la demande du ministère monténégrin de cesser temporairement les hostilités, il est fait la réponse suivante;

Toute l'armée monténégrine doit déposer les armes et sans pourparler; toutes les armées serbes qui se trouvent sur le territoire monténégrin doivent être livrées. À ce moment-là seulement, le commandement supérieur sera prêt à cesser les hostilités.
Jusqu’au moment où ces conditions seront remplies, les troupes austro-hongroises ont l'ordre de continuer les opérations sans arrêt. Le gouvernement impérial et royal en est informé.

Par ordre du commandement supérieur
De l'armée impériale et royale d'opération
Colonel Chloross


Télégramme tiré de, le rôle de la France dans l'annexion forcée du Monténégro, le ministère des affaires étrangères monténégrin, 1921, p 148

   
     
  B. Lettre de démission du gouvernement Miouchkovitch, le 12 janvier à la suite du refus du roi de donner suite aux exigences autrichiennes.    
       
 

Sire,

Le gouvernement de votre majesté estime que votre majesté et votre gouvernement ne doivent pas quitter le pays, en des moments aussi critiques. Leur départ ne serait justifié à aucun point de vue. Ils doivent, au contraire, rester dans le pays et partager avec le peuple la mauvaise fortune qui nous accable.

Comme votre gouvernement sait que notre armée est absolument incapable de résister à l'ennemi, il vous a, il y a un instant, propose de demander la paix.

Votre majesté a résisté à la proposition du gouvernement.

C'est pour cela que celui-ci est obligé, par la présente, de vous remettre respectueusement sa démission et de déclarer qu'à partir de ce moment il cesse de fonctionner et de porter la responsabilité des événements qui pourront suivre.

De votre majesté les plus dévoués:

Miouchkovitch, président du conseil
Radoulovitch, ministre de la justice
Popovitch, ministre de l'intérieur
Général Vechovitch, ministre de la guerre


Ibidem p 148-149

   
     
  C. Rapport du colonel serbe Pechitch, alors chef de l'état-major de l'armée monténégrine.    
       
 

Sire,

Tous les commandants des armées, sur le front de l'Ouest, affirment que dans notre armée il se manifeste une telle démoralisation que toute résistance ultérieure est absolument impossible contre l'ennemi.

L'armée de Cattaro, commandée par le général de division M. Martinovitch, est complètement dissoute et n'existe pour ainsi dire plus.

L'armée d'Herzégovine est aussi dans un mauvais état et les soldats ne veulent plus se battre. Dans l'armée du Lovtchen, on ne peut plus compter que sur la brigade Koutchi-Bratonogitchi.

Les commandants des armées de Cattaro et du Lovtchen n'ont plus un seul canon. L'armée a faim; elle a très peu de munitions, on ne peut plus espérer changer cet état de choses.

En vous montrant dans la réalité cet état de l'armée, j'ai l'honneur de signaler à l'attention de votre majesté qu'il est absolument impossible, dans des conditions pareilles, de continuer la lutte et qu'il faut, tout de suite et le plus rapidement possible, faire ceci:

- Premièrement, demander la paix à l'ennemi, puisqu'il n'a pas voulu accepter la proposition du gouvernement royal, faite il y a deux jours, concernant l'armistice.
- Deuxièmement, la famille royale, le corps diplomatique, le gouvernement royal et le commandement supérieur doivent partir pour Scutari, au plus tard demain.
- Troisièmement, près de Scutari, il faut organiser la défense de l'armée qui s'y trouve et celle que nous pourrions éventuellement tirer du pays. Elle doit, sous la protection des forts et du Drin, continuer la lutte si l'ennemi n'accepte pas une paix honorable.

31 décembre 1915-13 janvier 1916
Krouchevatz (palais royal de Podgoritza)
Le chef d'état-major colonel-serdar
Pierre Pechitch


Ibidem p 149

   
     
  D. Article de Georges Clemenceau publié dans L’Homme Enchaîné en janvier 1916 sous le titre "l'unité d'action".    
       
 

La preuve manifeste en est dans le fait que l'Italie ne s'est pas plus préoccupée de défendre le mont Lovtchen, nécessaire à l'existence du Monténégro ami, et redoutable menace aux mains des Autrichiens pour la liberté de l'Adriatique, que de ravitailler l'armée serbe, dans les pires extrémités du malheur.

Nous mêmes, d'ailleurs, si pitoyables aux Serbes, qu'avons-nous fait pour les Monténégrins? (...)

Depuis ce temps, le mont Lovtchen, abondamment pourvu d'une artillerie préhistorique, attendait tranquillement que quelqu'un vînt le prendre. (...)

La fameuse concentration des troupes russes en Bessarabie, abandonnée aussitôt que commencée, sans cause connue, les promesses non tenues de l'Italie, qui paye sa passivité de la chute du mont Lovtchen, ouvrent décidément à l'Autriche les portes de l'Albanie, après la capitulation du roi de Monténégro (...). Tout cela n'est pas un indice en faveur d'une unité d'action.


Ibidem p 155-156

   
     
  E. Interview de Nicolas Obnorsky, chargé d’affaire russe à Cettigné, parue dans Novoie Vremia de Petrograd le 11 mai 1916.    
       
 

La défaite de la Serbie a incontestablement dû ruiner aussi le Monténégro. Lorsque la force militaire de la Serbie fut brisée, l'armée monténégrine, complètement abandonnée à elle-même, n'a pas pu résister aux efforts d'un ennemi plusieurs fois supérieur en nombre. Il faut se rendre compte que l'armée monténégrine s'élevait à 45 000 hommes et que par son "organisation", c'est plutôt une milice. Mais la cause principale, qui a précipité la fin tragique de ce pays, fut le manque de vivres et de munitions. La Russie avait adressé au Monténégro des provisions et du matériel de guerre, mais, malheureusement, ils n'arrivèrent jamais à leur destination. La plus grande partie fut coulée par les sous-marins autrichiens, et le reste fut pillé par les Albanais, à Saint-Jean-de-Médua. Cependant, dans le pays même, il n'était demeuré aucune réserve de vivres pour l'armée ou pour la population. Les derniers restes furent épuisés pendant la retraite serbe. La famine et le manque de matériel de guerre influencèrent l'esprit de l'armée monténégrine, qui faisait des efforts inouïs pour résister à la pression d'un ennemi supérieur en nombre et armé à la moderne.

Avant tout, les Monténégrins furent laissés à eux-mêmes et sans aucun secours du côté des Serbes. En novembre 1915, on a donné l'ordre le plus catégorique aux soldats serbes et aux réfugiés de quitter le Monténégro. Je ne sais pas de façon certaine qui est l'auteur de cet ordre. C'est pour cette raison que fut rompue l'étroite union des armées serbe et monténégrine pour la lutte contre le vieil ennemi du slavisme.

La capitulation de l'armée monténégrine se produisit comme un résultat inévitable. Comme elle s'était concentrée au centre du pays, l'armée autrichienne réussit à s'emparer des positions importantes de Virpazar, Taraboch et Scutari. Les Monténégrins se trouvèrent encerclés dans un espace restreint, délimité par les armées ennemies. Ainsi leur retraite vers l'Albanie se trouva coupée.


Ibidem p 154-155

   
     
  F. Extrait du livre Le Drame serbe, (Paris, 1916, p 104), Ferri Pisani, correspondant de guerre auprès de l'armée serbe.    
       
 

Seuls parmi les Balkaniques, les Monténégrins ont répondu à l'appel de leurs frères de Serbie. (...)

La situation apparaissait désespérée. Les plus braves auraient hésité. Les Monténégrins ont crié: "nous voilà" ! (...)

Quel faible appoint ! Mais quelle leçon aussi donnée aux autres faux alliés. (...)

Les Monténégrins, non sans raison, auraient pu dire: "nous manquons de tout. Les navires autrichiens bloquent nos côtes. Nous n'avons ni pain, ni cartouche, ni uniformes. Nous sommes réduits à vêtir nos soldats avec de vieilles défroques de pompiers que la France nous envoya. Nous ne sommes que quelques milliers. Que pourrions-nous faire pour vous?" Les Monténégrins, au lieu de tenir ce langage, sont accourus. L'histoire en tiendra compte !


Cité dans le plus grand crime de l'histoire, de Jean Ciubranovitch, 1928, p 7

   
     
  G. Article du journal Le Matin de Paris, le 14 mars 1916, intitulé "Retour d'Albanie - Nos coloniaux racontent ce qu'ils ont vu".    
       
 

Marseille, 13. Du correspondant particulier du Matin.

Les soldats coloniaux français envoyés, en Albanie pour maintenir l'ordre avec les autres troupes du contingent international, viennent de rentrer à Marseille, après 32 mois de séjour dans les Balkans. Le détachement qui appartient au régiment colonial, revient presque complet; à peine manque-t-il une dizaine d'hommes sur l'effectif de 300, qui, malade en Albanie, furent évacués sur la France et l'Italie. C'est en 1913 que cette compagnie s'embarqua à Toulon pour les Balkans.

Le détachement resta d'abord à Scutari jusqu’au moment de l'agression austro-allemande; il fut mis alors à la disposition du Monténégro et se rendit à Cettigné, où il demeura jusqu'en janvier dernier. Bien que ne participant pas aux opérations, nos coloniaux purent en suivre toutes les péripéties et ils sont unanimes à reconnaître que les vaillants montagnards défendirent énergiquement leur patrie; mais après que la Serbie fut envahie, la petite armée monténégrine, qui comptait près de 40 000 hommes au début de la campagne, avait vu ses forces réduites au cours des actions sur la frontière d'Herzégovine. Elle ne possédait plus d'artillerie et encore moins de munitions et le front qu'elle avait à couvrir s'étendait sur un espace de près de 250 kilomètres; le Lovtchen, considéré comme inexpugnable, devenait lui-même intenable devant une armée ennemie nombreuse, bien équipée et pourvue de batteries de montagnes démontables. Les quelques canons de marine envoyés par la France n'avaient eux-mêmes qu'un rôle éphémère à remplir. Eh bien ! Malgré toutes les difficultés le malheureux Monténégro, en proie a la disette, demeura jusqu’au bout avec un moral excellent.

La sobriété extraordinaire du peuple lui permit de résister aux plus dures fatigues, avec quelques galettes de maïs et un peu d'eau.

Des vieillards, des femmes, des enfants moururent de privations à la fin de l'année dernière. Les arrivages de vivres ne parvenaient qu'irrégulièrement en raison des nombreuses difficultés qu'il fallait vaincre et la disette qui s'était établie dans le pays presque au début de la guerre devint plus grande encore dans les derniers mois de 1915 et les souffrances du peuple furent alors terribles; les pommes de terre se payaient 1 franc 50 l'oka (un kilo et demi), la faine et le riz valaient 3 francs l'oka; plus tard, il n'y eut plus de prix et une bouteille de vin ordinaire valait de 10 à 15 francs. Le détachement de nos coloniaux, lui, recevait assez fréquemment des envois de farine et alimenta sur ses propres réserves un certain nombre de pauvres gens. Dans les derniers jours de 1915, on vit des gens affamés se ruer à l'assaut des rares boulangeries, il fallut établir des réseaux de fils de fer barbelés dans les rues pour interdire à ces malheureux l'accès des boutiques; les soldats continuaient pourtant à se battre ayant chacun une galette de mais a la ceinture.

Lorsque la retraite devint inévitable, le roi réunit le détachement français et pris congé de lui.

Il était fier de nous, me dit un colonial, il nous avait déjà réunis après la bataille de la Marne pour féliciter en nous les soldats de la France, dont ses frères venaient de sauver la civilisation.

Le détachement français quitta Cettigné le 13 janvier, pris part à la retraite des Serbes réfugiés au Monténégro. Après des marches pénibles qui durèrent 12 jours, ils arrivèrent à Durazzo où ils furent reçus par les troupes italiennes; deux jours après, le détachement partait pour Corfou à bord du Memphis qui fut coulé peu après, nos soldats restèrent un mois à Corfou et dans l'île voisine de Palo dont on avait décidé l'occupation, croyant qu'elle servirait de base de ravitaillement aux sous-marins ennemis; ils partirent ensuite pour Marseille ou ils arrivèrent avant-hier sans incident notable.


Cité dans le rôle de la France dans l'annexion forcée du Monténégro, publié par le ministère des affaires étrangères monténégrin, 1921, p 157-158

   
     
  H. Andriya Radovitch et la question des 500000 francs. Réponse de P. Voutchkovitch à V. Popovitch    
       
 

M. Vladimir G. Popovitch, avocat, Paris.

À propos de la question que vous nous avez adressée aujourd'hui, nous déclarons que ce que vous avez publié dans la Voix du Monténégrin, n°25, dans votre première réponse à M. Radovitch, est exact: que M. Radovitch a déclaré, à la fin de votre entretien, que l'argent (500 000 francs) qu'il a reçu, fut offert par certains bienfaiteurs; que des fonds son administrés par le gouvernement serbe et que lui, M. Radovitch, les a touchés avec le consentement de ce dernier.

Ce sont les propres paroles de M. Radovitch.

Veuillez agréer, etc.

P. Voutchkovitch, ministre en disponibilité
K. Loutchitch, directeur de la société "Rossio" pour le Monténégro
A. Perlya, étudiant es lettres

Paris, le 24 octobre 1917


Citée dans [censure...] ou M. André Radovitch, de Vladimir Popovitch, 1917, p 46

   
     
  I. Dépêche de M. Radovitch de Brindisi à Corfou le 6 février 1916, à propos de la reformation d'une armée monténégrine.    
       
 

Consulat français, Corfou.

Veuillez communiquer cette dépêche au capitaine de l'armée monténégrine Radisave Vouksanovitch: j'apprends votre arrivée. Prière d'informer vos collègues officiers monténégrins de former avec les volontaires et les autres Monténégrins bien portants une division monténégrine spéciale, dont s'occupera la mission française, ainsi qu'elle le fait pour l'armée serbe...

...informez-moi si vous avez besoin d'argent et de combien. À plusieurs reprises j'ai voulu vous en envoyer N.N. Avec quelque argent et le charger de vous faire certaines communications, mais ce n'est qu'hier que j'ai reçu pour lui l'autorisation de s'embarquer sur un torpilleur à destination de Durazzo.

Envoyez-moi les noms des officiers monténégrins et le nombre des soldats.
Il serait utile que le général Petar Martinovitch et vous veniez le plus tôt possible à Brindisi pour nous entendre. Répondez si vous avez un chiffre et lequel.

Délégué monténégrin Radovitch
Hôtel Central


Ibidem p 50

   
     
  J. Déclaration de Radovitch au journal italien L'Idea Nazionale du 4 février 1916, sur la prétendue trahison du Monténégro    
       
 

Je vous déclare nettement que les renseignements puisés par votre correspondant son complètement faux en ce qui concerne les derniers événements qui ont eu lieu au Monténégro. Dans les renseignements de votre correspondant se reflètent, en autres, les calomnies répandues par les réactionnaires du pays contre les gouvernements monténégrin actuel et précédent, connus par leur dévouement à la cause de l'Entente.
On ajoute foi à un traité secret qu'aurait conclu le Monténégro avec l'Autriche lors de l'occupation de Scutari par les Monténégrins en 1915. Nous sommes accusés d'avoir procédé à cette occupation après entente préalable avec l'Autriche. Il y a quelque temps, dans une interview avec le Giornale d'Italia, j'ai démontré la fausseté des bruits répandus quant aux circonstances dans lesquelles l'occupation de Scutari a eu lieu. Je déclare ici qu'en 1913 le Monténégro aurait pu librement rester à Scutari, son ancienne capitale, reconquise par le sang des meilleurs de ses enfants, si notre vieux souverain avait consenti à la rectification des frontières du côté de l'Autriche...(c'est-à-dire à la cession du mont Lovtchen).

En 1913, le Monténégro a rejeté toute proposition autrichienne concernant la cession du Lovtchen. S'il y avait des accords, comme la presse l'affirme, le Monténégro aurait dû agir différemment.

Ainsi donc une foi aveugle dans ces bruits mensongers et diffamatoires, répandus partout, a contribué puissamment à la fin de ma patrie.

Nos ennemis ont réussi à persuader le public des Alliés de la vérité des bruits tendancieusement répandus; c'était l'arme la plus envenimée contre le Monténégro. On verra bientôt quelle lourde responsabilité pèse de ce chef sur la presse Alliée; d'ailleurs on en voit un premier résultat dans le sort atroce du Monténégro.

Dans l'Idea Nazionale du 27.01.1916, on lit: que les ministres monténégrins et certains personnages haut placés de l'entourage du roi Nicolas, comme par exemple le maréchal de la cour D. Gregovitch et l'ancien président du conseil A. Radovitch, ont conclu un accord avec trois délégués autrichiens, et précisément avec l'ancien ministre plénipotentiaire à Cettigné, le baron Giesel, l'attaché militaire Hubka et le commandant des Bouches de Cattaro. On affirme en outre qu’à la conclusion de ce traité assistait le Premier ministre, M. Pachitch. Tout ceci n'est qu'une infâme calomnie.
À l'appui de ce que j'avance, je rappelle la récente dépêche que sa majesté le roi Nicolas a adressé à M. Le président de la république française en l'assurant de son dévouement à la cause des Alliés, à l'égard desquels son attitude n'a jamais varié et ne variera pas dans l'avenir. (...)

La fin tragique de mon pays est l'une des conséquences des fautes commises dans les Balkans. Nous sommes des victimes, et il est inhumain d'envenimer nos plaies et de nous forcer à faire la lumière sur ces événements, ce qui peut-être utile pour nous, mais pas pour les autres

Si nous nous taisons maintenant c'est pour ne pas provoquer des polémiques, qui ne contenteraient que nos ennemis.


Ibidem p 7-9

   
     
  K. Interview de Radovitch sur l'entrevue de Budua. Giornale d'Italia, le 10 octobre 1915.    
       
 

Chaque jour les aéroplanes autrichiens survolaient Cettigné et les autres villes monténégrines et jetaient des bombes. C'était pour nous des jours difficiles, car nous ne pouvions pas riposter à nos ennemis de la même façon. Dans une seule journée les aéroplanes autrichiens ont tué à Podgoritza une centaine de personnes. Que pouvions-nous faire? Bombarder les Bouches de Cattaro, rien de plus facile... Mais les habitants de Cattaro sont presque tous des Monténégrins et massacrer nos frères nous était impossible.

Il était nécessaire que le commandant de nos troupes dans le secteur des Bouches de Cattaro, le prince Pierre, informât les Autrichiens qu'il désirait une entrevue avec l'ex-attaché militaire à Cettigné, le major Hubka. Le prince pensait que celui-ci se trouvait à Castel-Nuovo (Bouches de Cattaro) où quelque autre port près des positions monténégrines et, le connaissant personnellement, a préféré traiter avec lui qu'avec un inconnu.

Pendant ce temps-la, Hubka était sur l'Isonzo. L'Autriche, croyant que le Monténégro avait des propositions spéciales à faire, avait autorisé le major Hubka à venir du nouveau front et il s'est présenté en automobile devant nos positions. Le prince Pierre a déclaré au parlementaire autrichien que, si les Autrichiens ne cessaient pas de bombarder les villes ouvertes et non défendues, les Monténégrins de leur côté bombarderaient sans merci Cattaro et ses bourgs environnants. Hubka a été désappointé, car il s'attendait à des propositions de nature différente. La menace a eu son effet et, depuis lors, les Autrichiens n'ont bombardé que des objectifs militaires.


Ibidem p 9-10

   
     
  L. Mémorandum de Radovitch au roi Nicolas, le 18 août 1916.    
       
 

Sire,

Les événements qui se déroulèrent sur les divers champs de la bataille me fournissent l'occasion d'attirer, en sujet dévoué, la haute attention de votre majesté sur les destinés de notre patrie à l'avenir.

Sire,

Il n'existe plus aucun doute quant à la victoire complète de nos Alliés qui mènera inévitablement la chute définitive de l'Empire turc en Europe, la défaite de l'Autriche-Hongrie et la libération du peuple serbe. Il a, du reste, plus que tout autre, acheté par son sang et mérité sa délivrance. Il est probable que cette libération soit suivie de celle des Croates et des Slovènes qui, d'accord avec les Serbes, tendent à créer un État yougoslave. Cette idée représente l'idéal d'un peuple tout entier; c'est une exigence de la justice aussi bien que des temps que nous traversons; c'est l'idée salutaire dont la masse s'est enthousiasmée et pour laquelle elle a supporté - et aurait encore la force de le faire - des sacrifices de tout genre. Celui qui voudra combattre ce mouvement sera tôt ou tard vaincu car il se trouvera face à un torrent qui emporte tout ce qu'il rencontre sur sa route.

Il se pourrait, uniquement par égard pour l'auguste personne de votre majesté, que le Monténégro fut de nouveau rétabli tandis que les autres territoires yougoslaves formeraient un état sous le sceptre des Karageorgevitch.

Dans les circonstances les plus favorables le Monténégro s'étendrait en Herzégovine jusqu’à la Narenta et formerait avec Raguse, les Bouches de Cattaro et Scutari un état d'à peu près un million d'habitants.

Ce pays pauvre est peuplé par l'élément le plus énergique que l'on rencontre chez les Serbes, mais la richesse de ces territoires ne correspondant pas à l'esprit et à l'élan du peuple, il s'ensuivrait un mécontentement et de jour en jour croîtrait le désir de s'unir aux frères de la riche Serbie et de la Bosnie.

Par cette guerre terrible il sera, dans tous les pays, très difficile de gouverner car on se heurtera à l'impossibilité de satisfaire les prétentions individuelles. La démocratie deviendra dangereuse et brisera comme un torrent tous les obstacles qu'on voudra lui opposer. Aux hommes d'état incombera la lourde tâche de la mener pour l'empêcher de sortir de son sillon et de provoquer des bouleversements.

Il est hors de doute que les événements qui se sont déroulés dans notre patrie avant et après la catastrophe amèneront le Monténégro a se laisser gouverner plus difficilement qu'un autre État; à ces raisons il faut ajouter encore le récent internement des Monténégrins ainsi que la faim, à laquelle une grande partie de notre malheureuse population succombera inévitablement.

Dans la meilleure des hypothèses, l'union financière devra être certainement suivie d'une union militaire et politique avec la Serbie ou l'État yougoslave. Mais, malgré cette nécessité impérieuse les esprits agités de l'un et de l'autre état serbe, exaltées par l'idée de l'union, ne s'arrêteraient devant aucun moyen pour la réaliser, en sorte que les deux États deviendraient les théâtres des intrigues les plus diverses qu'encourageraient encore, à moins de les créer, nos ennemis communs. Au lieu de la paix et du bien-être, si justement mérités par le peuple serbe après tant de sacrifices, la discorde et les troubles régneraient dans ces pays.

L'issue d'une pareille situation est facile à prévoir, surtout après votre majesté. Elle se verrait, du reste, dans l'impossibilité d'adhérer aux prétentions exorbitantes de la démocratie et passerait dans le mécontentement la fin de son règne, qui a été, surtout pendant les premiers 45 ans, riche en gloire et en grandeur.

Les derniers événements, cependant, demandent à être mis à l'ombre par l'éclat d'un acte qui couronnerait si dignement le règne de votre majesté.

Sire,

Le Monténégro a été tant de siècle l'intrépide champion de la liberté du peuple serbe et l'avant-poste slave vers l'Occident. Le jour où, avec l'aide de Dieu, les territoires yougoslaves seront libérés, ce rôle sera glorieusement achevé.

Le grand ancêtre de votre majesté, le grand poète serbe l'évêque et le souverain du Monténégro, Pierre Petrovitch-Niegoch, a offert au ban Jelacic, croate et catholique, de se mettre à la tête de l'État yougoslave.

Votre grand prédécesseur le prince Danilo mettait son trône à la disposition du prince Michel, uniquement pour réaliser l'union des Serbes.

Votre majesté a donné dans sa jeunesse libre cours à son âme et à ses sentiments patriotiques dans l'hymne, si chéri de tous les Serbes: "Onamo, ô"; dans ses œuvres: "l'impératrice des Balkans", "le poète et la villa" et dans tant d'autres, votre majesté a réveillé la conscience de notre peuple; elle l'a animé et exalté avec la sainte idée de la réalisation du vœu solennel de tous les Serbes.

Le moment heureux est venu pour votre majesté de réaliser personnellement ce rêve; de laisser un des plus beaux noms dans l'histoire serbe; elle deviendrait une des personnalités les plus aimées non seulement des Serbes, des Croates et des Slovènes. Mais de tous les Slaves et gagnerait en même temps la plus grande estime dans les Balkans et auprès de nos Alliés.

Votre majesté devrait se faire le champion d'un État yougoslave fort et compact, dans lequel entreraient: les Serbes les Croates les Slovènes et peut-être plus tard aussi les Bulgares, comme une unité autonome.

Cet état devrait se constituer à l'exemple de l'Italie: un état compact avec l'égalité des ressortissants.

Les Croates sont plus proches des Serbes que ne l'étaient les Piémontais des Napolitains; les uns et les autres ont plus d'affinité avec les Slovènes que les Piémontais avec les Siciliens.

Jusqu’à la rédaction de lois communes, les diverses régions devraient se servir des législations suivies jusqu’à présent par elles. Les différences qui existent entre ces régions s'aplaniraient bientôt comme cela a eu lieu en Italie. La vigueur des Serbes de Serbie et du Monténégro serait modérée par la culture et l'esprit des Serbes, des Croates et des Slovènes, qui ont été sous la monarchie des Habsbourg.

Les Croates ne peuvent pas souhaiter une Croatie indépendante car elle serait sous la tutelle de la Hongrie. Un partage en Croatie: Croatie, Bosnie et Herzégovine, Serbie, Dalmatie et Monténégro autonomes ne leur serait pas plus profitable car les Croates seraient partout, sauf en Croatie, en minorité; nos ennemis s'appliqueraient à y semer la discorde dont la première victime serait les Croates en raison de leur minorité. D'autre part, les Croates, unis à grand nombre de Serbes orthodoxes, se déferaient peu à peu de l'influence de leur clergé et deviendraient aux yeux même des Russes de grands patriotes salves; nous aussi, du reste, nous devons pour une grande part à notre religion orthodoxe d'avoir maintenu intacte pendant des siècles la conscience de notre peuple de même qu'au fait que nous avons constamment été secourus par notre puissante protectrice la Russie, dont les tendances ont toujours porté vers la libération de notre peuple tant pour des raisons nationales que religieuses.

Une Croatie indépendante, probablement affaiblie par une partie des Croates qui seraient englobés par l'Italie et une autre partie par la grande Serbie, serait, en tant qu'État catholique, sous l'influence de Vienne et Budapest; elle serait donc perdue pour la Russie, les Slaves du Sud et les Alliés.

Il semble que la France et l'Angleterre partagent cette opinion; beaucoup de Russes aussi craignent que les Croates, comme catholiques n'exercent une mauvaise influence religieuse sur les Serbes orthodoxes, quoique cette crainte n'ait aucun fondement réel.

Beaucoup d'Italiens considèrent, d'un autre côté, un si grand État slave comme un danger pour leurs intérêts, ce qui ne saurait être car cet État serait, comme le professait le grand italien Mazzini, l'allié naturel du royaume latin en même temps que le meilleur débouché à ses produits.

En dernier lieu, en dépit de toutes les difficultés et de tous les obstacles qui semblent entraver la formation d'un état yougoslave, les Alliés le constitueront dans l'intérêt même de la paix européenne.

Comme conséquence de l'union du Monténégro et de la Serbie avec les autres territoires yougoslaves découle la fusion des deux dynasties qui sans aucun doute ont rendu de grands services à la cause serbe et slave; le fait que le petit-fils de votre majesté est aujourd'hui le régent de Serbie facilite encore l'exécution de ce projet.
Sa majesté le roi Pierre, en raison de sa santé précaire, a remis son pouvoir royal à l'héritier du trône Alexandre qui s'est acquis les sympathies du monde civilisé et qui, à la tête de ses troupes rappelle les glorieux jours de Voutchi-do et tant d'autres ou votre majesté menait à la victoire ses intrépides héros.

À lui comme au représentant d'un État qui a apporté les plus lourds sacrifices et qui par sa puissance, sa culture et sa richesse a le pas sur les autres pays yougoslaves, revient la première place parmi les jeunes princes des deux dynasties serbes.

Votre majesté, après presque 60 ans de règne, et S.M. le glorieux roi Pierre, par suite de son âge avancé et de sa santé délicate, méritent du repos, pour suivre, l'âme réjouie et en véritables pères de la patrie, le développement du jeune État yougoslave aux destinées duquel présiderait le petit-fils de votre majesté et le fils de sa majesté le roi Pierre.

Autour du jeune souverain yougoslave se réunirait les princes Petrovitch-Niegoch et Karageorgevitch. Sa majesté la reine Miléna occuperait la première place honoraire dans l'État, c'est-à-dire celle de la reine-mère.

La succession sur le trône pourrait être établie de la façon la plus équitable et comme suit: d'abord le prince Danilo, les descendants du prince Alexandre actuel ensuite, et puis l'alternativement les autres princes des deux dynasties.

La providence a voulu que dans cette dynastie yougoslave il y ait des princes dans les veines desquels coule du sang des Obrénovitch, dynastie qui elle aussi a rendu des services appréciables à la nation serbe.

Depuis longtemps, sire, il a été dit: "la concorde seule sauve le Serbe"; et vraiment la concorde et l'union des dynasties serbes les sauveront elles et préserveront le peuple de troubles. Ne devait-il pas en être ainsi, il faudra s'attendre à des difficultés et à des malentendus dont les conséquences pourraient être dangereuses pour la dynastie et pour le peuple, qui se verrait poussé à chercher son salut dans une autre forme de gouvernement pour laquelle il est aussi peu mur que les petites républiques américaines.

Dans un pays riche tel que le serait l'état yougoslave, la dynastie aurait les moyens suffisants pour représenter dignement l'autorité suprême à l'intérieur du pays et à l'extérieur, ce qui actuellement est impossible dans le Monténégro pauvre, et même en Serbie.

Leurs Majestés, les pères de la patrie auraient les plus hauts honneurs ainsi que de larges moyens de représentation et seraient adorés de tout le monde. Les villes et les provinces rivaliseraient pour faire le meilleur accueil à leurs pères de la patrie.
Comme suite de l'idée que je me suis permis d'exprimer dans le plus profond sentiment de dévouement, votre majesté, en champion de l'idéal yougoslave, aurait à faire part de sa décision à sa majesté l'empereur de Russie.

Afin de pouvoir fournir quelques renseignements nécessaires le ministre des affaires étrangères de votre majesté devrait, sous le prétexte d'une visite de courtoisie, due au gouvernement russe, remettre cette lettre à sa haute destination. Il serait également désirable d'ajouter à la lettre de votre majesté une déclaration ou une lettre de S.A.R. Le prince héritier Danilo à sa majesté l'empereur Nicolas.

Après cela et d'accord avec le gouvernement impérial russe, la Serbie officielle devrait être mis au courant de cette question et le traité relatif signé. La communication de cette lettre aux autres puissances Alliées devrait être fait après cette entente.
Le moment venu il est évident que l'avis des Monténégrins sur cette question devrait être requis par suffrage universel; ils ne manqueront certainement pas de donner l'approbation à l'acte par lequel leur rêve et leur idéal si ardemment désirés se réaliseraient.
Sire,
Il n'y a pas de Serbe et en général de Slave qui ne saluerait avec enthousiasme cet acte de si haute portée de votre majesté. Dans l'histoire du peuple serbe, votre majesté deviendrait le rival en gloire de l'empereur Douchan le Grand.

Une heureuse occasion est fournie à votre majesté de se couvrir de gloire; c'est aujourd'hui le moment de faire ce geste de la plus haute importance dans l'histoire de notre peuple; il est à craindre qu'après il ne soit trop tard.

Non seulement comme Premier ministre et ministre des affaires étrangères de votre majesté, mais comme Serbe et comme fils de cette famille qui de tout temps a été fidèle aux glorieux ancêtres de votre majesté et à vous, sire, je me suis permis de soumettre ce projet si important à l'approbation de mon auguste souverain. Mes vues, telles que je viens de les exposer, sont aussi partagées de mes collègues et votre majesté peut les considérer comme la partie principale du programme de son gouvernement; c'est pour cette raison que nous attendrons avec impatience la haute décision de votre majesté.

Sire,

D'un seul trait de plume daignez fonder aujourd'hui, à la fête de la transfiguration, le bonheur des Yougoslaves; assurez l'avenir à votre glorieuse dynastie et rendez votre nom à jamais immortel.

Avec le plus profond dévouement d'un sujet, j'ai l'honneur d'être de votre majesté le fidèle serviteur.

V. Radovitch

Paris le 6/18 août 1916


Mémorandum tiré des archives diplomatiques françaises, série guerre 1914-1918, n¯327, p 83-89

   
     
  M. Dépêche du Quai d’Orsay au ministre de la guerre sur la situation des Monténégrins engagés dans l'armée serbe, le 28 mai 1917.    
       
 

En effet, nous avons adopté en ce qui concerne les enrôlements de sujets étrangers dans l'armée serbe une attitude de partialité bienveillante pour le gouvernement serbe en permettant à celui-ci de recruter des volontaires yougo-slaves étrangers à la nationalité serbe, tandis que nous interdisions au roi de Monténégro des volontaires de cette sorte en ce qui concerne les enrôlements dans l'armée monténégrine, elle n'en constitue pas moins à l'égard du roi Nicolas une disposition restrictive.
Il s'ensuit qu'il paraît difficile de refuser à ce souverain en matière de compensation d'exercer vis-à-vis de ses sujets une sorte de veto en ce qui concerne leur service dans l'armée serbe.

D'autre part, il ne nous appartient pas de faire rechercher dans l'armée serbe les Monténégrins qui s'y trouveraient et n'auraient pas excipé de leur qualité pour faire annuler leur engagement.


Dépêche MAE au ministère de la guerre, AMAE,gu14-18,n¯334, p 151

   
     
  N. Lettre du ministre des affaires étrangère français M. Pichon à S.M. Le roi de Monténégro, le 4 novembre 1918.    
       
 

Sire,

Votre majesté a bien voulu m'exposer, par sa lettre du 2 novembre, les raisons pour lesquelles elle aurait désiré se rendre immédiatement au Monténégro.

Votre majesté ajoutait que le ministre de la république, accrédité auprès d'elle, lui avait fait connaître le sentiment du gouvernement français partagé par les autres gouvernements Alliés, concernant l'opportunité de ce déplacement dans les circonstances présentes.

À la suite de cette communication, votre majesté s'est persuadé qu'en effet, il était préférable pour elle de renoncer à entreprendre ce voyage, et qu'elle ne pouvait avoir de meilleures garanties, pour la quiétude de son pays, que les ordres donnés au général commandant en chef les armées d'Orient.

Je remercie votre majesté d'avoir bien voulu me faire part de sa décision, dans laquelle je reconnais la sagesse avisée dont elle a donné tant de preuves.

Vous pouvez être certain, sire, que les troupes placées sous le commandement du général Franchet d'Esperey ne négligeront rien pour assurer dans votre royaume le maintien de l'ordre, et qu'elles pratiqueront le respect des autorités constitutionnelles ainsi que des libertés du peuple monténégrin.

Je prie votre majesté d'agréer les assurances de mon profond respect.

Paris le 4 novembre 1918.

S. Pichon


Dépêche tirée de "Le rôle de la France dans l'annexion forcée du Monténégro", ministère des affaires étrangères monténégrin, 1921, p 40

   
     
  O. Lettre du président de la république française M. Poincaré à S.M. Le roi de Monténégro, 24 novembre 1918.    
       
 

Très cher et grand ami,

J'ai été très sensible à la démarche que vous avez bien voulu faire auprès de moi. La France n'a pas oublié la vaillance, avec laquelle le Monténégro s'est levé, à l'appel de votre majesté, pour la défense de son indépendance. Elle connaît les souffrances du peuple de la montagne noire et elle s'emploie de son mieux à les soulager.

Votre majesté peut-être assurée que le gouvernement de la république, dont elle évoque, avec raison, la sollicitude pour les petits États, ne se prêtera, pour sa part, à aucune tentative qui aurait pour objet de contraindre la volonté de la nation monténégrine et de contrarier ses aspirations légitimes.

En ce qui concerne les troupes françaises appelées à occuper provisoirement le territoire de votre royaume, respectueuses des institutions établies, elles s'emploieront à maintenir l'ordre, en assistant de leur mieux les populations, de manière à préparer le rétablissement de la vie normale, qui a été profondément troublée par les douloureuses épreuves résultant de l'occupation ennemie.

Il paraît préférable que votre majesté attendît, pour regagner son royaume, que ce but ait été atteint et que l'existence ait repris au Monténégro son cours accoutumé.

La présence des troupes Alliées, le concours qu'elles apporteront aux habitants contribueront sans doute à hâter ce moment que votre majesté appelle de tous ses vœux. Dès qu'il sera venu, le gouvernement de la république sera heureux, sire, de faciliter votre voyage de retour.

Je suis heureux de me dire, très cher et grand ami, votre sincère ami.

Paris, le 24 novembre 1918

R. Poincaré


Ibidem p 41

   
     
  P. Résolution de la Grande Skoupchtina du 26 novembre 1918 proclamant l'union du Monténégro à la Serbie et la déchéance des Petrovitch-Niegoch.    
       
 

En vertu du principe que tout peuple se détermine librement, principe admis et proclamé comme condition de la paix future, universelle, par l'apôtre de l'humanité, le président des États-Unis d'Amérique du Nord, M. Wilson et adopté par nos puissants alliés et grands amis: l'Angleterre, la France et l'Italie, la Grande Skoupchtina du peuple serbe du Monténégro, élue librement et réunie le 11/24 novembre 1918 à Podgoritza en vue de se prononcer là-dessus, déclare:

1. Le peuple serbe de Monténégro est de même sang, à la même langue, les mêmes aspirations, la même religion, les mêmes mœurs que le peuple qui habite la Serbie et autres contrées serbes. Le glorieux passé, qui les enthousiasme, leur idéal, leurs héros nationaux, leurs souffrances leur sont communes. Enfin tout ce qui caractérise un peuple leur est commun.
Lorsqu'on a au Moyen Âge formé l'État serbe sous le règne de la dynastie des célèbres Némanjides, le peuple monténégrin y est entré dès le début et y a joué un rôle important. L'invasion turque a mis fin à l'existence de notre état et a réduit notre peuple à l'esclavage. Des efforts suprêmes ont été tentes par le peuple pour se libérer. Des insurrections ont eu lieu à diverses reprises, mais elles ont été étouffées d'une manière sanglante. Le peuple serbe de Monténégro y portait l'étendard. C'est lui qui a réussi le premier à se délivrer du joug turc, à reconquérir sa liberté. Dès lors datent ses aspirations et son idéal: la libération et l'union de tout le peuple serbe; c'était son rêve séculaire.
Au commencement du XIX siècle s'insurgent les Serbes de Serbie de l'héroïque Karageorges, se débarrassent de la domination ottomane et posent les fondations de la Serbie contemporaine. À partir de cette date, les Serbes de la Serbie et ceux du Monténégro collaborent toujours à l'idéal commun: la libération et l'union du peuple serbe. C'est bien à cause de ce grand idéal - et toujours ensemble - que les guerres de délivrance ont été faites. Mais le succès a été insignifiant car l'Empire ottoman était toujours assez fort pour empêcher notre libération et notre union, d'autant plus qu'il disposait d'un collaborateur sincère, l'ennemi séculaire de notre peuple, la perfide Autriche-Hongrie, qui voyait toujours dans notre succès son insuccès, dans notre bonheur son malheur, dans notre union son démembrement.
Au Congrès de Berlin, tenu peu après la guerre sanglante faite par la Serbie et le Monténégro à l'aide de leurs frères russes pour la libération et l'union de leurs conationaux, l'Autriche-Hongrie a réussi à nous priver de tous les fruits de cette grande lutte et d'annexer deux contrées classiques serbes: la Bosnie et l'Herzégovine, contrées dans lesquelles le premier coup de fusil a été tiré pour cette libération. De plus le Sandjak de Novi-Pazar, peuplé par une masse compacte de la population serbe, elle est parvenue à maintenir la souveraineté ottomane doublée des garnisons austro-hongroise. Ainsi l'Autriche et la Turquie montent la garde ensemble, afin que la Serbie et le Monténégro ne s'unissent pas.
La guerre balkanique avait aussi le même but: la libération et l'union des Serbes. La Serbie et le Monténégro sont entrés ensemble dans cette guerre. Elles ont versé des torrents de sang et obtenu de brillants résultats; la majeure partie de notre peuple a été délivrée du joug turc et uni à la Serbie et au Monténégro. La barrière, qui les séparait jusque-là, a disparu et le peuple s'est mis vivement à réaliser la grande œuvre: l'union.
Des raisons dynastiques, ainsi que l'Autriche-Hongrie, décidée à intervenir même par les armes, s'y sont opposées. C'est bien à cause de cela qu'elle nous a attaqué et qu'elle a provoqué cette guerre sous prétexte du meurtre de l'héritier austro-hongrois à Sarajevo. Cependant tout notre peuple sait fort bien que l'Autriche-Hongrie, nous aurait attaqué même si ce meurtre n'avait pas eu lieu. Il n'ignore non plus qu'elle s'y préparait activement de beaucoup avant le meurtre.

2. Les intérêts économiques du Monténégro sont étroitement liés à ceux de la Serbie et des autres contrées serbes. Séparé d'elles, le Monténégro, dont le sol est l'un des plus pauvre du monde entier, n'offre aucune condition pour être indépendant. Il serait d'avance condamné à périr. Il est notoire qu'il était très difficile de vivre au Monténégro jusqu’à l'esclavage austro-hongrois et qu'une partie de notre main-d'œuvre était obligée à s'en aller en Amérique en vue d'y gagner son pain quotidien et celui des siens. Après cette guerre, durant laquelle l'ennemi a tout pillé et enlevé à notre peuple, le laissant dans la misère la plus noire, l'existence du Monténégro comme pays indépendant est devenue encore moins possible.
Donc même les intérêts économiques du Monténégro exigent d'une manière impérative l'union du Monténégro avec la Serbie et les autres contrées serbes.

3. Les raisons politiques imposent aussi l'union. Il serait superflu d'accentuer quelle misérable signification politique aurait le Monténégro à côté de la grande Yougoslavie.
En somme toutes les raisons précitées montrent clairement que l'unique manière de sauver notre peuple gît dans l'union.

L'union ou la mort: c'est le cri général qui se répercute au long et au large de notre patrie. Le peuple entier de Monténégro demande l'union. Seule la dynastie monténégrine ne la désire pas, ne la veut pas. Elle considère que cela est au détriment de ses intérêts, qui lui ont été toujours plus sacrés que ceux de notre peuple. On a essayé de la décider à venir au-devant du désir du peuple dans cette grande question de l'avenir national. On lui a fait entendre que ce sacrifice lui serait largement récompensé - mais en vain!...

Le roi Nicolas, le représentant actuel de la dynastie, est le type le plus expressif du plus dur absolutisme. Durant tout son long règne, pour lui, à l'instar de Louis XIV, valait un dogme, dont il ne s'est jamais départi et qui est exprimé dans la fameuse phrase "l'État - c'est moi".

Même la capitulation du Monténégro, par laquelle on a entaché les armes monténégrines, qui se sont couvertes de gloire pendant des siècles, est son œuvre. Il a jeté son peuple dans un esclavage pire et plus honteux que celui des Turcs. N'étant pas sur qui sortira vainqueur de cette grande guerre, il a laissé en esclavage l'un de ses fils en vue d'entretenir par son entremise des relations avec les Puissances Centrales et d'assurer ses intérêts en cas de leur victoire. Quant à lui, il a pris la fuite et s'est fait martyr qui, comme lui-même l'a déclaré, a été délaissé par son peuple, peuple qui s'est rendu à l'ennemi, tandis que lui seul fidèle aux Alliés a réussi à s'enfuir! Cela lui rapportait au cas où les Alliés remportent la victoire sur les Puissances Centrales. Cependant on sait chez nous qu'il n'a pas sincèrement mené cette guerre. Bien des preuves existent.

Quand après l'occupation les Monténégrins, tant dans le pays qu'à l'étranger, ont continué le mouvement pour la libération et l'union, les autorités austro-hongroises s'y sont opposées énergiquement, ont fait une vive propagande pour le roi Nicolas, ont permis la libre distribution des journaux publiés en France et en Suisse à ses frais. Elles ont travaillé par tous les moyens en faveur de la séparation du Monténégro et des intérêts du roi Nicolas.

Tandis que les Monténégrins souffraient dans l'esclavage le plus terrible qu'ait connu l'histoire et qu'ils étaient opprimés, tués, pendus, déshonorés de toutes les façons qu'a pu imaginer cet état perfide et corrompu, le roi Nicolas vivait aisément à Paris.
Il n'a rien fait pour adoucir le triste sort de son peuple. Il n'a jamais levé la voix, ni protesté contre le traitement inhumain et l'extermination de son peuple par l'Autriche-Hongrie. Il s'est gardé, cela se conçoit aisément, d'être désagréable à son amie l'Autriche-Hongrie et cela dans l'unique but de ne pas nuire à ses propres intérêts - sans tenir compte de ceux de son peuple.

En base de tout ce sui précède la Grande Skoupchtina du peuple serbe de Monténégro, comme fidèle interprète des désirs et de la volonté de ce peuple, fidèle à ses traditions historiques et aux vœux de ses ancêtres, qui ont combattu pour eux pendant des siècles, décide à l'unanimité et par voix personnelle:

1. Le détrônement du roi Nicolas Ier Petrovitch-Niegoch et de sa dynastie
2. L'union du Monténégro avec la Serbie en un seul et unique état sous le règne de la dynastie des Karageorgevitch et qui, ainsi unie, entre dans la patrie commune de notre peuple aux trois noms: Serbes, Croates et Slovènes
3. L'élection d'un directoire de cinq membres, qui auront à mener les affaires jusqu'à ce que l'union complète soit achevée
4. Informer de cette résolution l'ex-roi de Monténégro Nicolas Petrovitch, le gouvernement du royaume de Serbie, les puissances Alliées de l'Entente, ainsi que tous les états neutres.


Déclaration tirée de la Formation de l'État yougoslave, par Z.Tomitch, 1927, p 132-136

 
     
  Q. Résolution de la Grande Skoupchtina du 29 novembre 1918 proclamant la confiscation des biens royaux>    
       
 

La grande assemblée nationale consciente de la responsabilité politique et criminelle de l'ex-roi Nicolas à l'égard de son peuple et guidée par l'opinion et la conviction de tout le monde que les biens de l'ex-roi proviennent des biens injustement et illégalement enlevés au peuple, décide sous l'impulsion de motifs de droit précités:
La confiscation au profit du peuple de tous les biens, meubles et immeubles de l'ex-roi Nicolas Petrovitch-Niegoch.

Et l'interdiction a jamais d'entrer dans notre pays à l'ex-roi Nicolas Petrovitch-Niegoch, ainsi qu'à tous les membres de sa dynastie.

le président: Savo Tzerovitch
les vice-présidents: Lazare Damianovitch, Savo Fatitch
Les secrétaires: Lioubomir Vouksanovitch, Milan Baitch, Radovan Bochkovitch, Louka Voukotich, Novitza Chtchepanovitch, Mihailo Jovanovitch


Ibidem p 136

   
     
  R. Rapport de Paul Mantoux, directeur de la section politique du secrétariat général de la S.D.N. à la cinquième commission de la société.    
       
 

n°20-65-6

La question de l'existence actuelle d'un État indépendant du Monténégro n'a jamais été réglée. À la Conférence de la Paix, en 1919, le Monténégro était inscrit sur la liste des États qui devaient prendre part aux négociations, mais personne n'a été reconnu comme qualifié pour le représenter.

M. Y. Plamenatz, signataire de la lettre ci-jointe, représente le roi de Monténégro. Celui-ci est en exil. Une assemblée monténégrine réunie en 1918, a proclamé sa déchéance et l'union avec l'État yougoslave. Il est vrai que la validité de cette décision et du mandat même de l'assemblée, élue, disent ses adversaires, sous la pression des Serbes et entourée de baïonnettes serbes, est contestée. Il est vrai qu'une opposition indivisible s'est manifestée contre l'annexion pure et simple de l'État yougoslave. Mais il est impossible de mesurer la force et d'apprécier la sincérité des opinions énoncées de part et d'autre, et, aux yeux des Yougoslaves, le Monténégro est devenu aujourd'hui partie intégrante du royaume serbe-croate-slovène. Sans préjuger de cette question, il apparaît prudent de ne pas admettre le Monténégro dans la société, sur la demande d'un gouvernement pour le moins contesté, et résidant actuellement à l'étranger.

25 novembre 1920

Paul Mantoux

Rapport tiré de la S.D.N. restera-t-elle complice du plus grand crime de la guerre mondiale, de V. Popovitch et A. Prlia, 1924, p 13

   
     
  S. Dépêche envoyée par Delaroche-Vernet à Y. Plamenatz lui faisant savoir la rupture des relations diplomatiques, le 20 décembre 1920    
       
 

Paris, le 20 décembre 1920

Son excellence M. Yovan Plamenatz
Président du conseil et ministre des affaires étrangères du Monténégro
Neuilly-sur-Seine

Monsieur le président,

D'ordre du gouvernement de la république française, j'ai l'honneur d'adresser à votre excellence la communication ci-après: des élections à l'assemblée Constituante ayant eu lieu récemment en Yougoslavie, les populations du Monténégro se sont prononcées: on ne peut, désormais douter de leur désir de rester unies aux autres populations serbes dans le royaume serbe-croate-slovène dont nous avons reconnu officiellement l'existence. Le gouvernement de la république estime donc, que la réunion du Monténégro au royaume susdit est maintenant un fait accompli.

Dans ces conditions le gouvernement de la république française n'aperçoit pas de raisons de continuer à entretenir des relations diplomatiques avec sa majesté le roi Nicolas et il a, en conséquence décidé de supprimer la légation de France au Monténégro. Ma mission se trouve donc, ainsi, prendre fin. En même temps, la qualité diplomatique ne sera plus désormais reconnue au chargé d’affaires accrédité près le gouvernement français par le gouvernement monténégrin. D'autres part, les autorités intéressées ont été averties que les agents auxquels le gouvernement monténégrin avait confié les fonctions consulaires en France ne sont plus admis à les exercer.

Je serais reconnaissant à votre excellence de bien vouloir porter ce qui précède à la connaissance de sa majesté le roi Nicolas et du gouvernement monténégrin.

Veuillez agréer, monsieur le président, les assurances de ma haute considération.

H. Delaroche-Vernet


Dépêche tirée de la Formation de l'État yougoslave, Z. Tomitch, 1927, p 144-145

   
       
     
       

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