Irak

Sourdes tensions entre Paris et Bagdad

 

La crise des otages a mis en évidence l’ampleur des oppositions entre la France et le gouvernement intérimaire irakien mis en place par Washington.

L’interview a fait l’effet d’une douche froide : alors que la France déployait tous azimuts ses efforts pour obtenir la libération des deux journalistes français, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, le Premier ministre irakien Iyad Allaoui s’en est pris vivement à la politique française, sans un mot de compassion pour les otages. «Ce qui arrive en ce moment aux Français, ainsi qu’à ceux qui, comme la France, se sont opposés à la ‘guerre contre le terrorisme’ montre que personne ne sera épargné (…) Les Français ne peuvent pas se contenter d’avoir une attitude passive (…) Les Français se faisaient des illusions s’ils espéraient rester en dehors (…) Laissez-moi vous dire que les Français, malgré tout le bruit qu’ils font ‘nous ne voulons pas la guerre !’ auront bientôt à combattre les terroristes.», déclare-t-il aux envoyés spéciaux de six journaux étrangers, dont le quotidien français Le Monde. À Paris, les responsables qui prennent connaissance de cette charge virulente sont furieux : «Ces déclarations semblent jeter un doute sur la détermination de la France dans la lutte contre le terrorisme, elles ne sont pas acceptables», commente sèchement le Quai d’Orsay.


Quelque jours plus tard, le Premier ministre irakien enfonce le clou, cette fois par l’entremise de son journal, Bagdad. Dans un éditorial reflétant à l’évidence la pensée d’Iyad Allaoui, le quotidien va jusqu’à affirmer que «Jacques Chirac, qui veut se donner l’image d’un juste, assume une part de responsabilité dans le rapt de ses deux concitoyens car il s’est opposé à toutes les résolutions internationales dont l’objectif était d’apporter la sécurité aux Irakiens».


En réalité, les sourdes tensions qui opposaient depuis le mois de juin la France aux nouvelles autorités irakiennes, mises en place par l’administrateur américain Paul Bremer avant son départ, viennent seulement d’éclater au grand jour. Même la reprise des relations diplomatiques entre Paris et Bagdad, début juillet, s’est effectuée lors d’une cérémonie qui avait la chaleur de retrouvailles entre divorcés.


Les causes de ces tensions sont multiples, mais elles trouvent toutes leur origine dans la conviction de la diplomatie française que l’Irak ne retrouvera la stabilité qu’à condition que la domination américaine, directe avant le 1er juin, indirecte mais bien réelle depuis, prenne fin et que les Irakiens ne se perçoivent plus comme un peuple occupé. A l’évidence, cette analyse n’est acceptable ni pour les États-Unis, ni pour les hommes mis en place par Washington à Bagdad.


Bagdad prend ombrage de l’opération française


C’est pourquoi ni les Américains, ni le gouvernement irakien ne se sont précipités pour venir en aide à la France après l’enlèvement des deux journalistes. Mais la vérité oblige à dire que les autorités françaises se sont bien gardées de le leur demander. D’une part, agir de concert avec les forces de la coalition et le gouvernement intérimaire aurait ruiné toute chance de négociation avec les preneurs d’otage, au moment où Paris jouait à plein de sa différence auprès des gouvernements et de l’opinion arabe. D’autre part, les contacts discrets pris sur place par les très nombreux agents de renseignement français présents sur le terrain avec la «résistance» sunnite, largement composée d’anciens partisans de Saddam Hussein n’étaient pas compatibles avec une coordination avec les forces officielles irakiennes que combattent précisément ces miliciens. Inutile de préciser que la présence sur le sol national irakien de plusieurs centaines de militaires et agents français se déplaçant à leur guise sans en informer le gouvernement de Bagdad n’a rien fait pour apaiser l’ire de celui-ci.


Du coup, dans la négociation que les Français tentent de finaliser avec les ravisseurs de Christian Chesnot, Georges Malbrunot et leur chauffeur, l’attitude des autorités irakiennes représente un problème sérieux car ces dernières ont pris ombrage de l’opération française qui se déroule en dehors d’elles avec certains de leurs pires ennemis. Dans ce contexte, l’annonce de l’annulation de la visite prévue en France du président de la République irakienne, Ghazi al-Yaouar, alors que ses escales en Allemagne, en Italie, en Pologne et en Belgique sont maintenues, est un premier signe des séquelles de cette crise sur les relations franco-irakiennes.

OLIVIER DA LAGE
04/09/2004
 
 


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