Une femme d'or dans un miroir d'argent

 

Suppose que ceci soit à tout sa racine.
Suppose qu'il se révèle être ou ait touché
Une image qui soit la maîtresse du monde.

Par exemple: *Au Château. Un Salon.* Une glace
Que le soleil franchit et, à la voir, s'y trouve;
Ou: des ballots de foin… Lune Augusta fredonne

Les vieilles cloches luthériennes par chez elle,
Dans une glace à l'attique; ou: la belle Belle
N'apeure aux bois, par feuilles mates, tremblant, qu'elle.

Abba, la sombre mort est le bris d'une glace.
Les éclats éblouis d'éclisses disparaissent.
Le sceau est aussi défait que poussière, à perte.

Mais les images, sans corps, ne sont pas brisées
Qui ont, ou peut-être ont, leur diadème de feux,
Omni-diamant et perle à doux dire, celui

Du plus beau qui soit, de la plus belle pucelle
Et mère. Ababba, combien de temps, de regards
Passés dans l'espoir que la reine du roi vienne?

 

 

 

 

 

 

Les vieilles cloches luthériennes par chez nous

 

Ce sont elles les voix des pasteurs qui appellent
Par le nom de St Paul et de Jean-nimbe, et d'autres
Saints et lettrés, parmi lesquels de grands choristes,

Des hérauts d'hymne, des trompettistes, Jérôme,
François le scrupuleux, les femmes de dimanche,
Ces soignantes de l'innocence de l'esprit.

Ce sont elles les voix des pasteurs qui appellent
L'être de fin si rude au Paradis sans heurt,
Aux murs de fort déployés en ailes de fort.

Au grave de leur voix chante Martin stentor,
Juan l'obscur jette au loin un œil à cil mystique…
À tout sacristain sa secte - aux cloches aucune.

Ce sont elles les voix des pasteurs qui appellent
Et appellent, échos longs dans un long sommeil,
Lignées de pâtres pour des lignées de brebis.

Chaque vrai, bien qu'aucune cloche ne le toque,
Est secte et toutes sont aux sacristains, en somme,
Qui sonnent à volée leurs battants, pieds battant.

 

 

 

 

 

 

Questions sont remarques

 

Au chiendent d'été pousse ce brin vert pourquoi.
Le soleil souffre et peine puis renvoie houhou
Sur l'horizon plein d'enfantillages adultes.

Son feu échoue à percer ce voir qui le scrute,
Échoue à détruire les acceptions antiques,
Sauf que le petit-fils le voit ainsi qu'il est,

Peter le voyant, qui dit «Mère, qu'est cela» -
L'objet qui s'élève avec tant de rhétorique,
Hormis pour celui-ci. Sa question est complète.

Elle est la question de ce dont il est capable.
Elle est à l'extrême, l'expert aetat. 2.
Jamais il ne montera sur le cheval rouge

Que sa mère décrit. Sa question est complète
Car elle inclut son plus grand dire. Elle est en propre
Sa livrée, son cortège et sa parade propres,

Pour autant que le néant le permette… Entends.
Il ne dit pas «Mère, ma mère, qui es-tu»,
Comme les marmottant, les somnolents vieux hommes.

 

 

 

 

 

 

Étude d'images I

 

Il est oiseux de parler du gros buisson bleu
Du jour. Si l'étude qu'il fait de ses images
Est l'étude de l'homme, cette image-ci

De samedi, ce symbole italien, ce site
Au sud est tel qu'un éveil, comme en des images
Nous nous éveillons au sein de l'objet cherché,

En participants de son être. Il est, nous sommes.
L'homme est, nous sommes. Ah, bella! L'homme est, nous sommes,
Au sein du gros buisson bleu à l'ombrage vaste

Au fil du soir et dans la nuit. Ça, c'est oiseux.
Arrête-toi aux terrasses des mandolines,
Feintes, fanées, pourtant là dans l'inextricable,

Le pouls de l'objet, tiédeur du corps qui froidit
Ou s'affraîchit d'un tard de feuilles, feint non, sauf
Quand l'image même est feinte, rien qu'un désir,

Fané non pas, si tout notre avoir est d'images.
Elles ne peuvent être plus fanées que nous.
Le sang ravive avec ses demandes rassies.

 

 

 

 

 

 

Étude d'images II

 

La fréquence en images de la lune est plus
Ou moins. Les femmes nacreuses que le ciel perle
En animaux d'éther flottant dans l'air, excèdent

Les sorcières excellentes dont elles viennent.
Mais, brun, l'ours-berg hibernant le mois de banquise
Dans sa grotte, demeure éconduit sans un rêve,

Comme si le centre des images avait
Ses mannequins congéniaux, vigilants à plaire,
En êtres d'autres êtres multitudinaires —

La lune sans ombres composée tout d'ombrage,
Femmes avec d'autres vies dans leurs cheveux vifs
Montait - femmes en mi-poissons d'éclat salin,

Comme, comme, comme si les mi- disparates
Des choses patientaient d'une accordaille sue
D'aucun, attendaient que les épouse le son

De juste accord, en musique d'idées, l'ardente
Et fertile et féconde enfantant l'harmonie,
La relation finale, les noces du reste.

 

 

 

 

 

 

Une soirée ordinaire à New Haven

 

I

La version commune de l'œil est chose à part,
Est vulgate de l'expérience. À ce sujet,
Quelques mots, un pourtant et pourtant et pourtant —

En tant qu'appartenant à la méditation
Qui jamais n'a de cesse, en tant qu'appartenant
À la question qui est un géant en soi-même,

De quoi cette maison est-elle composée
Sinon de soleil, ces maisons, objets ardus,
Apparences ruinées de quelles apparences,

Mots et lignes, mais non pas significations
Ni communications, objets dans la pénombre
Et qui, après tout, ne sont pas dotés de double

À moins qu'un second géant ne tue le premier —
Un imaginaire plus récent du réel,
Tout comme une ressemblance solaire neuve,

Cascadante et jaillissante et inévitable,
Un poème plus large pour public plus large,
Comme si les tronçons frustes ne formaient qu'un,

Une forme mythologique, un festival
Inscrit dans une sphère, un immense poitrail,
Un être orné de barbe, avivé par son âge.

II

Supposons ces maisons composées de nous-mêmes
Afin qu'elles deviennent cité impalpable,
Emplie de cloches impalpables, transparences

D'un son résonnant dans les logis transparents
De l'âme, impalpables demeures paraissant
Suivre les mouvements des couleurs de l'esprit,

Le flot du feu qui fuit, la cloche au cône éteint
S'unissant l'un à l'autre en un unique sens
Où nous trouvons alors notre propre équilibre

Sans égard ni au temps ni au lieu où nous sommes,
Dans la référence perpétuelle, objet
De la méditation perpétuelle, point

De l'amour visionnaire qui perdure, obscur,
Orné de couleurs qui proviennent du soleil
Ou peuvent aussi provenir de la pensée,

Incertain, au milieu des cloches les plus claires,
Des discours que tient l'esprit, des enluminures
Et des sonorités indéfinies, confuses,

Qui se trouve être si fortement qui nous sommes
Qu'il ne nous est pas possible de départir
L'idée de l'être dont l'idée a fait son lieu.

III

Le point de la vision et le point du désir
Sont le même. Nos prières vont au héros
De minuit, sur la butte aux rocs qu'il en façonne

*Beau mont*. Si la misère est ce qui encolère
Notre amour, si le noir de la nuit continue
De briller sur *beau mont*, alors, saint très ancien

Ardant d'une très ancienne vérité,
Dis: qui veut être saint est presque en sainteté,
Qui désir a d'amour touche presque à l'amour,

Qui a désir de son aise céleste au cœur
Que rien ne peut venir frustrer, le plus indemne,
À la différence de l'amour possédant

Ce dans la possession de quoi on put entrer
Et qu'on obtint. Mais il ne peut pas posséder,
Lui qui est désir sis au plus profond de l'œil,

À l'arrière du pouvoir du regard lui-même,
Dans la réalité de la scène elle-même,
Dans la rue, dans la chambre, un tapis ou un mur,

Toujours dans un vide qui voudrait de s'emplir,
Dans un déni qui ne peut contenir son sang,
Une porcelaine encore prise aux pernettes.

IV

Ce qui dans la chose commune est le commun
Est sauvagerie; tel: le commun, pour finir,
Qu'atteignit celui qui combattit l'illusion,

Dans un grand grincement de grognement de dents
Et de trébuchements la nuit, mais que mouchèrent
Les opiats bedonnants de l'endormissement.

Dans les villes communes, les hommes communs
Sont imprécis dans leur besoin d'apaisement.
Ils savent seulement que sauvage est la voix

D'un sauvage soulas; dans ce cri ils s'entendent
Eux-mêmes, transposés, amuïs et confortés
En une harmonie simple, subtile, sauvage,

Une nouure, une noce d'accords surpris,
Un répons donné à plus divin opposé.
De la même manière, le printemps paillard

Provient des chastetés de l'hiver; mêmement
Survient dans l'air d'automne à la fin de l'été
Le froid volume de fantômes oubliés

Mais dans l'apaisement, par instruments plaisants
Au point que ce froid, ce conte enfantin de glace,
Semble chatoiement de chaleur romantisée.

V

Romance inéchappable, inéchappable choix
De rêves, la désillusion pour illusion
Dernière, le réel comme vue de l'esprit,

Non ce qui est mais ce qui est appréhendé,
Un miroir, un marais de reflets dans la chambre,
Un océan vitreux qui s'étend à la porte,

Un drapé de grand-ville appendu au volet,
Une énorme nation dont la joie prend tel style,
Tout, aussi irréel que le réel peut être

Pour l'œil inexquis. Pourquoi demander alors
Qui est à l'origine de la division
Du monde, quel en a été l'entrepreneur ?

Nul homme n'en fut cause. Cette division
Provient de l'âme, la chrysalide des hommes,
Qui se divisa dans le loisir d'un jour bleu

Et davantage: dans les ramifications
Dont le jour est suivi. Avec ténacité
Une partie tint bon à la terre commune

Et l'autre poursuivit, du sol au ciel centraux
Et dans leurs extensions illunées dans l'esprit,
Toute la majesté qu'elle pouvait trouver.

VI

La réalité est le début, non la fin,
Alpha nu, non pas Oméga l'hiérophante,
D'investiture dense, aux vassaux lumineux.

Elle est l'enfançon A aux jambes d'enfançon,
Non le Z biscornu, plié, polymathique,
Qui toujours s'agenouille au rebord de l'espace

Dans les perceptions pâles de ses distances.
Alpha redoute l'homme ou bien ce qu'il redoute
Ce sont les hommes d'Oméga, ou bien encore

Il redoute ses prolongations de l'humain.
Ces personnages nous entourent dans la scène.
Pour celui-ci, c'est suffisant, pour celui-là

Ce n'est pas suffisant, mais pour ni l'un ni l'autre
Cela ne constitue une abstentia profonde,
Puisque tous deux s'octroient pareillement le rôle

Des argus choisis de la gloire de la scène,
Des interprètes immaculés de la vie.
Mais c'est là que la différence se fait jour:

Entre la fin et la façon d'y parvenir.
Alpha continûment est au commencement.
Oméga se voit rafraîchi à chaque fin.

VII

En présence d'écoles, de chapelles telles,
Les architectes appauvris paraissent être
Bien plus riches, plus féconds, sportifs, pleins de vie.

Les objets tintent, le spectateur se déplace
Avec les objets. Mais il se déplace aussi
Avec de moindres choses, extériorisées

Par des réalistes rigides. Tout se passe
Comme si, changés en choses, par comédie,
Et revêtus d'antiques symboles, les hommes

Étaient là afin d'afficher la vérité
À leur propre sujet, ayant en tant que choses
Perdu la puissance de dissimulation

Qui leur appartenaient en tant qu'êtres humains,
Non pour la seule profondeur, pour la hauteur
Tout aussi bien et non pour le seul lieu commun,

Mais également quant à leur miraculeux,
Quant à leurs conceptions de nouvelles aurores
Pour nouveaux mondes, de caquets des coqs en pics

De rose agglutiné, comme ce qui était
Incroyable devient, dans des contours brouillés,
Une nouvelle fois jour que l'on puisse croire.

VIII

Nous nous jetons, tenaillés d'un constant languir,
Sur cette forme. Nous descendons dans la rue
Et nous inhalons une salubrité d'air

Pour nos bas-fonds sépulcraux. L'amour du réel
Est tendre dans les parfums rencognés trois-quatre
Issus de feuilles rencognées cinq-six, et vert,

Signal à l'amant, et bleu, comme un lieu secret
Dans la couleur anonyme de l'univers.
Notre respiration est comme un élément

Désespéré que nous devons calmer, la source
D'une langue maternelle qui nous permette
De lui parler, l'habile au milieu de l'ailleurs

Étranger, la syllabe de récognition,
Aveu, cri passionné, cri où se trouve inclus
Son converse, où les émotions et les allures

Viennent à se confondre et à s'appartenir,
De la même façon qu'une réponse vite
Modifie sa question qui n'a pas été dite

En son entièreté dans la conversation
Entre deux corps défaits de leur corps par leur dire,
Trop frêle, trop immédiate pour aucun mot.

IX

Nous revenons toujours et toujours revenons
Au réel: vers l'hôtel plutôt que vers les hymnes
Que le vent y fait choir. Nous cherchons le poème

De la réalité pure, que n'ait touché
Ni la déviation ni le trope, qui aille
Droit au mot, droit à l'objet médusant, l'objet

Au point le plus exact où il est ce qu'il est,
Qui méduse en étant purement ce qu'il est,
Une vue, par exemple, de New Haven, vue

Au travers de l'œil certain, au travers de l'œil
Qui a été débarrassé d'incertitude,
Par l'œil du simple voir, sans nulle réflexion.

Rien de ce que nous recherchons n'est au-delà
De la réalité, mais dans ses confins mêmes
Tout ce que nous voulons, les alchemicana

De l'esprit y compris, de l'esprit qui avance
Par la voie détournée ou par la ligne droite
Y compris, non ce qui est seulement visible,

Le solide, mais le mobile, et le moment,
La survenue des fêtes et les us des saints,
Et le dessin des cieux et l'air nocturne haut.

X

C'est fatal dans la lune et c'est vide là-bas.
Mais ici, *allons*. La beauté énigmatique
De chaque belle énigme se forme en amas

Dans un double-objet total. Nous ne savons pas
Ce qui est réel ou ne l'est pas. De la lune,
Nous disons qu'elle est hantée de l'homme de bronze

Qui prit son parti et, de ce fait, décéda.
Nous ne sommes ni hommes de bronze ni morts.
Son esprit est prisonnier d'un change constant.

Mais le nôtre n'est pas prisonnier. Il réside
Dans une permanence qui est composée
D'impermanence, dans une fidélité

Qui s'opposerait à la lueur de la lune,
De telle sorte que le matin et le soir
Deviennent ainsi que des promesses tenues,

Que l'approche du soleil et son arrivée,
Son soir de fête et le festival qui suivra,
Cette fidélité de la réalité,

Ce cortège d'intendants attentifs, ce mode,
Cette tendance et vénérable retenue,
Égayent les hallucinations des surfaces.

XI

Nous nous souvenons, dans les rues métaphysiques
De la ville physique, du lion de Juda
Et nous sauvegardons alors la phrase... Dites

De chacun des lions de l'esprit «C'est un chat
Lustré de transparence, à la scintillation
Issue de la seule scintillation nocturne.»

Il faut que le grand chat, quand il est au soleil,
S'y tienne dans l'éclat d'une immense puissance.
La phrase s'affaiblit. Le fait reprend la force

De la phrase. Les évocations qu'il façonne
Sont identiques: Juda devient New Haven
Ou sinon le devra. Aux rues métaphysiques,

Les plus profondes formes suivent le marcheur
Qui va subtilement au fil des rues. Ces formes,
Il les détruit au travers de bouffées d'éveil,

Libre de leur majesté, ressentant pourtant
Le besoin de majesté, d'un *clou* invincible,
Qui soit le moins possible un produit de l'esprit,

La vérité des hommes les plus véridiques,
L'exposé de quatre saisons et douze mois,
La luminosité au central de la terre.

XII

Le poème est le cri de son occasion,
Partie de la res même, et non son commentaire.
Le poète dit le poème tel qu'il est

Non tel qu'il fut: partie des réverbérations
D'une nuit orageuse telle qu'elle a lieu,
Quand les statues de marbre sont journaux au vent.

Ce qu'il dit vient de sa vue et de sa vision
Comme elles sont. Demain n'existe pas pour lui.
Le vent aura passé et les statues seront

Revenues à leur rôle d'objets alentour.
Ce qui clignote, immobile et mobile ensemble,
Dans la zone qui va de est à fut est feuilles,

Feuilles vernissées sur les arbres vernissés
Par l'automne, feuilles prises au tournoiement
Des égouts qui vire et s'efface, ressemblant

À la présence d'une pensée, ressemblant
Aux présences de maintes pensées, comme si
À la fin, dans la psychologie tout entière,

Et l'être et le climat et la ville, en manière
De détritus de hasard, d'une même voix
Disaient: les mots du monde sont la vie du monde.

XIII

L'éphèbe est solitaire dans sa promenade.
Il écarte le journalisme des sujets,
Il cherche le casuel de la sainteté

Et dans un voisinage faible fait grand cas
De la force d'esprit; il est homme sérieux
Sans le sérieux, inactif quant à cet aspect.

L'éphèbe n'est pas un prêtre ni un censeur
Dans le creux de la nuit, au dessous des oiseaux,
Au milieu des hiboux de l'extrême péril,

Dans le grand X du primitif qui fait retour.
Ce qu'il définit est un spirituel frais,
Une froideur pour chaleur trop longtemps constante,

Quelque objet aux abords d'une maison et non
Au profond d'un nuage, une difficulté
Que nous prédiquons: le visible difficile

Pour les nations qui sont de l'invisible clair,
Le paysage même tel qu'il se présente
Sans que s'en trouvent exclus les clairons réels

Du boucher et du boulanger à pleins poumons,
Comme si l'ouïe, l'ouïe qui se tend offrait
L'obtention d'une essentielle intégrité.

XIV

L'eucalyptus sec quête dieu dans le ciel gris.
Le Professeur Eucalyptus de New Haven
Le cherche à New Haven d'un regard qui ne voie

Pas plus loin que l'objet. Dans sa chambre, il prend place
Non loin de la fenêtre, près de la gouttière
Délabrée où la pluie coule à bruit délabré.

Dans l'objet même, sans avoir le choix, il cherche
Dieu. À la fin il ne s'agit que de cela,
De choisir l'adjectif spacieux pour ce qu'il voit:

La description qui fait de l'objet le divin,
Le fait discours paisible au moment qu'il approche
Du point où se produit la réverbération —

Non pas la réalité lugubre, mais bien
La réalité vue d'une façon lugubre,
Dite neuve par un parler paradisiaque,

Mais jamais ni d'aucune manière lugubre
De ce lugubre humain qui est un élément
De l'indifférence de l'œil indifférent

À ce qu'il voit. Dans la gouttière, le plic-ploc
De la pluie dévalant n'est pas un substitut
Mais ressortit à l'essence encor mal perçue.

XV

Il se préserve de la répugnante averse
Au travers d'un instinct pour un pays sans pluie,
De l'être de son être obtenu dans les fouilles

D'une envolée immense. L'instinct pour le ciel
Avait sa contrepartie: l'instinct pour la terre,
Pour New Haven, pour sa chambre, gai tournemonde

Comme d'un monde unique dans lequel il est
Et comme et est sont une seule et même chose.
Pour sa contrepartie, un quasi contrepoint

Ennuyait les suintantes souilles du tuyau.
La pluie tombait dru sur le sol et sur les arbres.
La pénombre de l'hiver qui avait pesé

À primavère, l'ombre du rocher stérile,
Devient le rocher de l'automne, étincelant,
Source pondérable de tout impondérable,

Poids que nous soulevons sur le seul doigt d'un rêve,
Appesantissement que nous rendons léger
À l'aide d'une volonté légère, à l'aide

De la main du désir, faible, douce, sensible,
De son attouchement si doux et du souci
De l'attouchement même de la main réelle.

XVI

Parmi les images du temps, il n'en est pas
De ce présent, en masque vénérable sur
La dilapidation des dilapidations.

Le très vieux-très nouveau jour n'est que le très neuf.
La très vieille-très neuve nuit ne s'en vient pas,
Crissante, armée de lanternes, à la manière

D'une ancienneté céleste. C'est en silence
Qu'elle hisse hors de mer son sommeil juvénile —
L'Oklahomais — le bleu Italien par-delà

L'horizon avec son masculin, leurs yeux clos,
Comme un palabre de jeunes lèvres. Pourtant
C'est ainsi qu'un vieillard que dans la nuit de l'ouest

Le vent lamente le vieillissement. Le masque
Vénérable, dans cette perfection, s'exprime
À l'occasion, par quoi se fait alors entendre

Quelque chose de la misère de la mort.
Tels devraient être les traits les plus émouvants
De la tragédie. C'est une branche baignée

De lumière électrique dans l'exhalaison
S'élevant des chenaux, si mince indication
De la défoliation dans son entièreté.

XVII

La couleur est la couleur de la comédie,
Presque, pas tout à fait. Elle approche d'un point
Et, en ce point, échoue. La force qui réside

Au centre est sérieuse. Il s'agit peut-être, au lieu
D'un échec — d'un rejet, comme rejette au loin
Une force sérieuse le loisir d'épingles.

Les épreuves de l'inventivité reposent
Sur un manque qui est le manque dominant,
L'inapprochable. Tel est du sérieux extrême

Le miroir: bleu fait verdure du haut symbole
D'un damas, once et aise et fluctuations d'or
D'un fil et maillochage pour les baudriers

Et feux des pierres générales, ressemblant
Aux rais bénis jaillissant d'un buisson béni
Ou aux figurations gâchées dans les gâchis

De la nuit, le temps et l'imagination, saufs
Et reconnaissants, vêtus d'un habit de rais.
Ces dictons capricieux relèvent, eux aussi

De la tragédie: la réflexion sérieuse
Ne se compose pas à l'aide du comique
Ou du tragique, mais avec le lieu commun.

XVIII

C'est la fenêtre qui rend malaisé de dire
Au-revoir au passé, de vivre et d'adhérer
Au cours présent des choses, de peindre, disons,

Selon l'état présent de la peinture et non
Selon celui qui avait cours trente ans plus tôt.
C'est le regard jeté par la fenêtre et c'est

La rue qu'on suit et c'est ce qu'on voit, comme si
L'œil était le présent ou y appartenait,
Comme si l'ouïe percevait le moindre bruit

Dans son choc, comme si la vie, la mort étaient
Jamais des faits physiques. La vie et la mort
De ce charpentier dépendent d'un fuchsia

Dans un pot — et des irisations de pétales
Qui jamais ne viendront à réalisation,
De choses dépourvues de vérité, pour l'heure,

Mais qu'il perçoit, ou croit percevoir, par le biais
De la vérité, comme il perçoit le présent,
Ou croit le faire; irisations de charpentier,

Ligneuses, modèles pour apprentis astraux;
Cité bouclée ainsi qu'une boîte à outils,
L'excentrique extérieur dont parlent les horloges.

XIX

La lune s'éleva dans l'esprit; chaque chose
Adopta son aspect radial dans la nuit,
En prostration devant sa volonté unique.

Ce qui fut vert public vira au gris privé.
Au cours d'une autre époque, cet aspect radial
A pu avoir pour source un objet différent,

Mais il n'en est aucune où il n'ait existé:
Ce put être un siècle où tout ce qui existait
Appartenait à ce siècle et à son aspect,

Ou ce put être encore un personnage, un homme
Qui était l'axe de son temps, ou une image
Dans la génération de ses enfantements —

Pôles imaginaires dont l'intelligence
Déversait sur le chaos leurs civilités.
Quel est l'aspect radial de ce lieu que voici,

Colonie d'une colonie de colonies,
Est-il est un sens dans le sens muable des choses ?
Une figure qui ressemble à l'Ecclésiaste,

Tout à la fois farouche et lumineuse, entonne
Au creux de la pénombre un texte qui répond,
Qui est une réponse, mais obscurément.

XX

Ce qu'a transcrit l'imagination aujourd'hui
Fut pareil à un nuage et ce qu'a transcrit
L'émotion, impossible à distinguer. La ville

Était résidu, neutre répandant des formes
Dans un absolu. Pourtant, sa transcription
Quand elle était cité bleue demeure et demeurent

Les formes que dans l'émotion elle adopta,
Les gens qu'elle devint, les sans noms, les fugaces —
Ces acteurs-là continuent dans le crépuscule

De marcher en marmonnant des vers. Il se peut
Que nuages et gens s'agrègent, dans la rue,
De par l'air ou dans les coins d'un homme qui pense

Assis dans les coins d'une chambre. En cette chambre,
La sphère pure élude l'impur car lui-même,
Le penseur, élude l'impur quand toutefois

D'avoir pu échapper aux gens et aux nuages
Le réduit à un être dénudé pourvu
D'un vouloir dénudé à qui tout reste à faire.

Il se peut qu'il élude même ce vouloir
Qui lui est propre et qu'alors dans sa nudité
Il séjourne dans l'hypnose de cette sphère.

XXI

Mais il n'est pas possible qu'il agisse ainsi.
Il ne peut éluder sa volonté non plus
Qu'il ne peut éluder celle des autres hommes.

Il ne peut non plus éluder la volonté
De la nécessité, la volonté suprême —
Romanza, issue de l'île du pâtre noir,

Pareille au bruissement constant de l'eau de mer
Dans l'oreille du pâtre et de ses formes noires,
Issue de l'île — mais ne relevant d'aucune.

Dans la proximité des sens est une autre île
Une autre île où les sens donnent, mais sans rien prendre,
L'opposée de *Cythère*, isolation au centre,

Objet de la volonté, cet endroit ici
Et ses environs — romanza alternative
Tirée de ces surfaces, ces murs, ces fenêtres,

De ces briques qui dans la misère du temps
Sont devenues friables, tirée de ce clair.
Primordiale importance d'un mode céleste,

Ne fût-ce que dans les branches battues de pluie:
Les deux romances, la distante et la prochaine,
Sont une même voix dans le brou-ha du vent.

XXII

Le Professeur Eucalyptus a déclaré:
«La quête du réel est aussi capitale
Que la quête de dieu.» Elle est du philosophe

Quête pour un intérieur rendu extérieur
Et du poète quête pour cet extérieur
Rendu intérieur: pour les objets sans haleine

Rêveusement d'ahan avec l'inhalation
Du froid original et de l'originale
Antériorité. Cependant le sens du froid

Et de l'antériorité est sens quotidien,
Et non le prédicat de brillante origine.
La création ne se voit pas renouvelée

Par des images de vagabonds solitaires.
Re-créer, faire appel à l'antériorité,
À la brillante origine, au froid, c'est quêter.

De même, dire de l'astre du soir, lumière
La plus ancienne dans le ciel le plus ancien,
Qu'elle est entièrement lumière intérieure,

Que c'est depuis le cœur somnolent du réel
Qu'elle étincelle, c'est une re-création,
Quête d'un possible en sa possibilitude.

XXIII

Le soleil, qui est la moitié du monde, la moitié
De toute chose, est la moitié incorporelle.
Cette moitié incorporelle est toujours là,

Cette illumination, cette élévation
Et cet avenir, voire, l'en-allée tardive
Des coloris de ce passé-là, vert caduc,

La femme en casimir. Si New Haven est donc
À moitié soleil, ce qui reste, après la brune,
Au soir, est l'autre moitié, allégée d'espace,

Géante sur ceux-là qui dorment le sommeil
Unique de l'unique futur de la nuit,
Comme bercé d'un son inévitable et long,

Une façon de son filou et enjôleur,
Est bonté d'un repos en un son maternel,
Insoucieuse des séparations par milliers

Du jour, dans l'unitaire appartenance à tout.
Dans cette identité se produisent encore
Des désincorporations. Ce qui constitue,

Avec indécision, le désir y prolonge
L'aventure de créer des formes d'adieux
Fugitives au milieu des fougères vertes.

XXIV

Les consolations de l'espace sont sans nom.
C'était dans l'après de la névrose d'hiver.
C'était dans le génie de l'été qu'ils brisèrent

La statue de Jupin aux nuages-clameurs.
Tout un jour fut requis pour apaiser le ciel,
Tout un jour, pour emplir de nouveau sa vacance;

Alors, au rebord même de l'après-midi,
Avant que se produisît la pensée du soir
Ou que ne fût réglé le son d'Incomincia,

Une éclaircie survint, une appétence pour
Des carillons premiers, une trouée s'ouvrant
Sur un débordement; une main s'éleva:

Un empressement, non encore composé,
S'affirmait, dans le savoir qu'une certitude
Avait été proposée qui serait nouvelle

Sans la statue, échappée des répétitions,
Événement surgi dans l'espace et dans l'être,
Qui les touchait tous deux d'un coup et mêmement,

Un point situé dans le ciel ou sur la terre,
Ou situé dans une ville en équilibre
Sur l'horizon, au lieu de sa déclivité.

XXV

La vie le fixait de son regard attentif
Sur l'escalier de verre où il errait. Debout
Sur son balcon, sentant l'au-delà des distances,

Il se savait saisi dans le vide de l'air
Par des yeux. *C'est toujours la vie qui me regarde...*
C'était elle qui toujours l'observait, guettant

Une pensée sans foi, elle qui s'asseyait
Près de son lit, avec sa guitare, empêchant
Qu'il cédât à l'oubli, sans jamais dire un mot,

Une note ou deux révélant qui elle était.
Autour de lui, rien jamais ne restait le même,
Hormis cet hidalgo, son oeil et son refrain,

Le châle jeté sur l'épaule et le chapeau.
Le lieu commun devint froissement de blasons.
Le réel était on ne peut plus irréel,

Guenille d'arbre gueux agrafé au plus bas
Pour le rouge fruitier aux moments isolés —
L'isolation était erronée. L'hidalgo

Était une permanence et une abstraction,
Ce qui éclot d'un oeuf et là, d'un regard fixe,
Exige d'un autre oeil qu'il lui fasse réponse.

XXVI

C'est trop facilement que les bavures pourpres
S'abattaient sur l'allée, pourpres et bleues, et rouges
Et or, fleurs et rayons et couleurs volumantes.

Loin, au long de la baie d'après-midi, des caps
S'ébrouaient d'outremer dans le lapis du jour.
La mer, frémissant d'un changement transcendant,

Giclait en pluie et, clamant, claquante, exhalante,
Briquait l'aqueux du vert détrempé dans le ciel.
Les montagnes s'affirmaient plus éloquemment

Que leurs nuages. Ces linéaments étaient
La terre que l'on voit en inamorata
Et de gloire adorable ajoutée et qu'ajoute

Un cœur empli de gloire. Toutefois, ici,
L'inamorata, dépourvue de la distance
Et, de ce fait, perdue, ou nue, ou en haillons,

Contractée dans le dénuement où la contraint
Sa proximité même, touche comme touche
Une main cette autre main, ou comme une voix

Qui s'exprime, mais sans le secours d'une forme,
À la manière d'un crépitement d'ouïe,
Et par murmure parle du repos humain.

XXVII

Un érudit a laissé, dans ses Segmenta,
Une note disant ce qui suit: «Dans le cas
Où le Suzerain de la Réalité est

Plus irréel que New Haven, il ne peut être
Suzerain réel: il règne sur l'irréel.»
Des apostilles de sa main disaient encore:

«Il est prince consort de la Reine du Fait.
Le lever du soleil ourle sa robe et elle,
Son coucher. Il est théoricien de la vie

Non de la mort, excellence in toto du livre
Total de ce qu'est la vie.» Elles ajoutaient:
«Sienne est la sibilance des phrases, ou bien

Sienne partiellement. Sa voix est tout autant
Audible que l'avant-dire dans la musique.»
Aussi: «Cet homme en étant lui-même abolit

Ce qui n'est pas nous: regalia, attributions
Aigrette et heaume-ho.» Puis: «Il en fit l'objet
Et il en fait l'objet de sa méditation,

De la même façon qu'il a été et est,
Et, dans la compagnie de la Reine du Fait,
Il repose à son aise au rebord de la mer.»

XXVIII

S'il s'avère que la réalité existe
Dans l'esprit: le plat d'étain, la miche de pain
Qui y est posée, le couteau à longue lame,

Le breuvage compté et les miséricordes
Conventuelles qui viennent d'elle, il s'ensuit
Que le réel et l'irréel sont deux en un:

New Haven avant et après qu'on y pénètre,
Voire, Bergame sur une carte postale,
Rome à la brune, une Suède de description,

Salzburg avec la main en visière, ou Paris
En grande conversation dans un café.
Ce poème à l'élaboration incessante

Affiche la théorie de la poésie
En tant que vie de la poésie. D'autre maître
Plus tracassier, plus austère, administrerait

Au débotté la plus subtile et plus urgente
Preuve que la théorie de la poésie
Est la théorie de la vie, telle qu'elle est,

Dans les imbrications évasives du tel,
Dans ce qu'on voit, ne voit pas, tire du néant,
Le ciel, l'enfer, la terre, les pays rêvés.

XXIX

Au pays des citrons, jaune et jaune donnaient
Jaune-bleu, jaune-vert, âcres en suc citrique,
Semailles émaillées, micmac d'oiseaux moqueurs.

Au pays des ormeaux, des mariniers errants
Observaient de fortes femmes, dont les images
Au hâle rubicond tordaient et retordaient

Le tore entortillé du tortil de l'automne.
On y roulait ses r, au pays des citrons.
Au pays des mariniers mafflus, les paroles

N'étaient rien de plus que mottes brunes et barbes
Du chiendent de parler. Lorsque les mariniers
Abordèrent enfin au pays des citrons,

Dans cette atmosphère de blondeur, bronze dur,
Ils dirent: «Nous voici de nouveau de retour
Au pays des ormeaux, mais comme s'il était

Rabattu sur son pli, retourné.» En effet,
C'était le même, excepté pour les adjectifs,
Altération de mots qui était tout autant

Changement de nature, d'une différence
Plus grande que n'en font les nuages qui passent
Au-dessus d'une ville. Les gens des campagnes

Furent changés et fut du même coup changé
Tout ce qui est constant. Avec leurs teintes sombres,
Leurs paroles avaient redécrit les citrons.

XXX

La feuille, la dernière qui allait tomber,
Vient de tomber. Les rouges-gorges sont *là-bas*,
Les écureuils, dans des trous d'arbres, se blottissent

L'un contre l'autre au creux d'un savoir d'écureuils.
La bise a déblayé le silence d'été.
Elle se fait bourdon par-delà l'horizon

Ou à même la terre, dans la boue des mares
Où le ciel se reflétait. Cette vacuité
Qui apparaît alors est une mise à nu.

Elle n'appartient pas à ce qui est absent,
À quelque halte pour un échange d'adieux,
À la tristesse cramponnée aux souvenirs.

Elle est avancée et elle est pas en avant.
Les sapins, qui étaient essences et évents,
Émergent tout en tiges, dans un pugilat

De gros temps et de rocs. Le vitrage de l'air
Devient un élément — Ce qui s'est effacé
Était le résultat d'une imagination.

Quelque chose de clair vient de faire retour,
Et se tient désormais tout entier restauré.
Il ne s'agit pas d'une clarté sans substance,

D'une vision dépourvue de fond, mais plutôt
D'un visible de la pensée, où par centaines,
Des yeux, en un esprit unique, voient d'emblée.

XXXI

Les significations des sons les moins lisibles,
Les menus rouges si rarement pris en compte,
Les mots les plus ténus dans le tambour massif

Du discours, les hommes de l'en-dedans derrière
Les boucliers à l'au-dehors, les partitions
Dans les coups du tonnerre, les chandelles mortes

À la fenêtre au moment que le jour se lève,
Les mouvements de mer dans leurs braises de bulles,
Le tatillon cillant de vétille à vétilles

Et le tressaillement général qui s'étend
Des bustes de Constantin aux photographies
Du feu président, M. Creux, sont les approches,

Par un cheminement de biais et pas à pas,
De la forme finale, sont l'activité
Foisonnante des formulations qui affirment

Leur cible de manière indirecte et directe,
Comme un soir évoquant le spectre du violet,
Un philosophe au piano répétant ses gammes,

Une femme en train de rédiger une note
Qu'elle déchire aussitôt après. Ce n'est pas
Dans le prémisse que la réalité est

Un solide. Il arrive aussi bien qu'elle soit
Une ombre qui passe au travers d'une poussière,
Une puissance qui passe au travers d'une ombre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Choses d'août

 

I

Ces criquets le jour, ces grillons la nuit,
Sont les instruments sur lesquels jouer
D'un circuit vieux et désuet de l'âme
Ou d'un aspect neuf, vif de découverte —

Le vieux circuit des modes de l'esprit,
Le genre de choses que vont chantant
Les divas de l'août, près d'un pur bassin,
Qui fut fantôme et l'est, sous les soleils
Déversés aux versants d'une montagne;

Ou bien un aspect tout neuf, par exemple
Le sexe de l'esprit, ses attitudes,
Ses réponses envers des attitudes
Et le sexe de ses voix, quand nûment
Une voix rencontre une autre voix nue.

Criquets brillants, rien n'a été perdu.
Pas une seule note ne défaille.
Ces bruits sont longs dans ce que vit l'ouïe.
Le vacarme dans l'herbe somnolente
Constitue une mémorisation,
Une tentative qu'il faut garder.

II

Nous nous livrons, mais à l'intérieur d'un œuf,
À des variations sur les mots mettez les voiles.

Les volubilis croissent au-dedans de l'œuf
Qui est empli de myrrhe et du camphre d'été

Et d'Aridondack scintillant. Le chat y chasse
Et la chasse s'y chatte, et nous, mettez les voiles

Mettez les voiles, nous disons, mettez-les blanches
Mettez-les manches. La coquille est une grève.

L'œuf de la mer ainsi que l'œuf du ciel se trouvent
Dans des coquilles, dans des murailles, des peaux

Et gît l'œuf de la terre au plus profond d'un œuf.
Toutes voiles dehors. Rompez le dôme rond.

À vous la belle. Votre liberté ne soit Comme air
captif du fond d'un puits ni d'une tombe.

Respire, oh mon natif, l'aisance dans l'espace
D'horizons qui ne connaissent amour ni haine.

III

Poésie haute et basse:
Expérience en périhélie
Ou dans la pénombre de la nuit d'été —

Les phrases solennelles,
Ainsi qu'intonations intérieures,
Le discours de la vérité dans son esseulement véritable,
Une nature qui se crée dans ce qu'elle dit,
La paix de la dernière intelligence;

Ou bien la même chose encore, sans désir,
Celui-là qui dans cette intelligence
La prend par erreur pour un monde d'objets,
Qui, parce qu'ils sont bleus et verts, l'apaisent,
Par hasard, ou par heureux hasard, ou par bonheur, Selon ce qu'il pense, dans le méditerranéen
De la quiétude du milieu de la nuit,
Avec les statues brisées debout sur la grève.

IV

La triste senteur des lilas — on s'en souvint
Non comme du parfum de Perséphone
Ni de quelque Veuve Dooley,
Mais comme d'une exhumation revenue en terre,

La riche terre, qui s'enrichit de soi-même,
Fertile de ses feuilles, ses jours et ses guerres,
Et du brun de son blé sous l'extase du vent,
De la nature de ses femmes en plein air,

Des voix sévères de ses hommes besogneux,
De ce chœur, comme issu de ceux qui voulaient vivre.
Le sentiment du fatal est une partie
De l'amour filial. Ou est-ce l'élément,

Une approximation de quelque élément,
Un rien à quoi penser en marchant le dimanche,
À ne mentionner pas à Mme Dooley,
Dague arrogante qui darde son arrogance

Dans la main parente, amour parental peut-être ? On voudrait qu'eût existé plus longue saison,
Plus lente, où l'éclosion des lilas propageât
Autour d'eux un arôme plus tiède et plus rose.

V

Nous consacrerons le week-end à la sagesse, à Weisheit, le rabbin,
Lucidité de sa cité, joie de sa nation,
L'état de circonstance.

Le penseur en tant que lecteur lit ce qui fut écrit.
Il se revêt des mots qu'il lit pour les revoir
Au cœur de son être,

Couronne en lui de diamants plus affilés,
Tunique rougeoyant retombant à ses pieds,
Main de lumière afin de tourner chaque page,

Index avec sa bague pour guider son œil
De ligne en ligne, tandis qu'allongés sur l'herbe
Nous écoutons ce qui est dépourvu de voix,

Les intentions volubiles des symboles,
Les célébrations spectrales du pique-nique,
Les sécrétions de l'intuition.

VI

Le monde fait image pour l'observateur.
Il est né mécanisme vide des montagnes,

Frère vide des champs, leur laboureur matin.
Il est possédé du sens, non son possesseur.

L'aluminium froissé de mer, il n'en fait pas
Un crawleur chromatique. Mais elle est changée.

Il n'élève pas la levée du vif du jour
Aux lattes des volets cois, noirs et orientaux.

Et la femme est choisie, mais ce n'est pas par lui,
Parmi tous les accords qui émergent sans fin.

Le monde? L'inhumain pour humain? Cela qui
Ne pense ni ne sent, qui ressemble à penser

Et ressemble à sentir? Il se voit habitué
À l'invisible par la faculté du monde

À l'exceptionnel, par la faculté qu'il montre
Pour les ellipses et pour les déviations

À l'intérieur de quoi il a son existence,
Il existe, mais jamais en tant que lui-même.

VII

Laissant la tour, il passa à la maison,
Allant du ciel tissé et de la haute vue mortelle
Aux romans sur la table,
Aux géraniums sur l'appui.

Il pouvait comprendre les choses, chez lui.
De se trouver en altitude l'avait aidé en altitude, Comme si, sur une tour plus imposante,
Il allait être assuré de voir

Que, dans l'atmosphère dépourvue d'ombres,
La science des choses s'étendait alentour mais non perçue:
La hauteur n'était pas vraiment la bonne;
La position était fausse.

Étrange d'avoir à redescendre
Et, assis dans la nature de sa chaise,
De sentir les satisfactions
De cet air transparent.

VIII

Quand donc les particules devinrent-elles
Le tout de l'homme; quand les tempéraments et les croyances,
Tempérament et croyance; et quand les différences perdirent-elles
Leur différence pour ne faire qu'un? Ce devait être En présence d'un esseulement de l'âme,
Une étendue, et l'abstraction d'une étendue,
Une zone de temps sans nul tic-tac d'horloge,
Une couleur qui nous émut avec oubli.
Quand donc avons-nous ouï la voix de l'union?

Fut-ce quand nous nous sommes assis dans le parc,
Et que la forme archaïque d'une femme avec un nuage sur l'épaule
Surgit d'abord devant les arbres puis devant le ciel,
Et que le sens de l'archaïque nous toucha aussitôt
Dans un mouvement des contours de la similarité?

Nous ressemblâmes l'un à l'autre à ce spectacle.
L'oublieuse couleur de la journée d'automne
Était toute emplie de ces formes archaïques,
Géants des sens, évoquant une seule chose
Pour une foule d'hommes, évoquant un espace
Archaïque, dans l'espace disparaissant,
Laissait derrière soi un contour de la taille
De la personne impersonnelle, le nomade,
Le père, l'ancêtre, le pair barbu, total
Des ombres humaines, brillantes comme un verre.

IX

Un nouveau texte du monde,
Gribouillis de tracas, de destin et de trouille,
Issu d'une bravoure de l'esprit,
D'un courage de l'œil,

Dans lequel, malgré toutes les inhalations
Venues du rebord de la nuit,
Et malgré toutes les voix blanches
Qui furent jamais roses,

Les significations sont nôtres —
C'est un texte dont nous sentirons le besoin,
Pour être le socle de midi,
Le pilier de minuit;

Il provient de nous-mêmes, pas plus d'un savoir
Que d'un non-savoir, débarrassé pourtant de tout questionnement,
Car nous voulions qu'il fût ainsi,
Et il fallait qu'il fût ainsi,

Texte d'hommes intelligents,
Au centre de l'inintelligible,
Comme en un ermitage, pour que nous le pensions,
Rédacteurs et lecteurs de l'inscription rigide.

X

Les matins se sont faits silencieux, la merveille
Inépuisable. Les arbres réapparaissent

Dans le dénuement. Il ne pleut pas; cependant
Règnent une tristesse de pluie et un air

De retard. La lune est un tricorne agité
En pâle adieu. Le rex Impolitor viendra

Taper du pied ici, suzerain de moins qu'hommes
En moins que nature. Il n'est pas encore ici.

L'adulte ici est encore fascié de foudre,
Brûlant de l'amour avec lequel elle vint,

Touchant avec solennité ce qu'elle était
Et voulait. Ce qu'elle a donné était bien trop

Mais n'était pas assez. Elle est à bout de forces
Et elle a commencé à vieillir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ange entouré de paysans

 

Un de ceux des campagnes
                                      Il y a, à la porte,
Une bienvenue vers laquelle nul n'avance?

L'ange
          Je suis l'ange de la réalité
Aperçu un moment au cadre de la porte.

Je n'ai aile de cendre ni vêture d'or
Et ma vie est dépourvue d'auréole tiède

Ou d'astres pour me suivre, non pour m'assister
Mais ressortissant de mon être et son savoir.

Je suis l'un d'entre vous et être l'un de vous
C'est être et c'est savoir ce que je suis et sais.

Je suis pourtant l'ange nécessaire du sol,
Puisque, à ma vue, c'est le sol que vous revoyez,

Déblayé de son décor roide et obstiné
Que l'homme y scelle; à m'entendre, vous entendez

Son tragique bourdon qui sourd liquidement
En prolongements liquides, comme des mots

Aqueux à fleur de flots; comme une énonciation
De sens dans la répétition de demi-sens.

Ne suis-je pas, moi-même, rien que la moitié
D'une espèce de figure, d'une figure

Vue à moitié, ou vue un court moment, un homme
De l'esprit, apparition caparaçonnée

Du caparaçon d'un regard, mais si léger,
Qu'un tour de mon épaule et, trop vite — j'ai fui?

 
 
  Suite
 
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